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CONTE DE CINEMA

Disponible en DVD zone 2 aux éditions MK2

Sangwon, un étudiant, retrouve Yongsil, une ancienne camarade de lycée pour laquelle il avait un faible, et l'invite à dîner. Les deux jeunes gens errent dans les rues de Séoul, indécis et perdus. Le spectateur, lui, soupire : et alors ? Alors la vie, la mort, et tout le reste…

HONG Sang-soo aime les situations anodines qui dérapent, mais ne basculent pas. Du cocasse, oui, mais pas de spectaculaire. Du coup, cela rend la vision de ses films parfois malaisée, voire franchement insupportable. A force de trop attendre que l'intrigue se noue, ou juste qu'il se passe quelque chose d'un peu consistant, le spectateur finit par prendre en grippe ces situations banales (des repas trop arrosés entrecoupés de dialogues déconcertants) et surtout ces personnages indolents qui semblent à eux-seuls plomber la totalité du film.

Son nouvel opus, Conte de cinéma, ne déroge pas à la règle. Dès les premières séquences, il enchaîne les ruptures de ton : une proposition de promenade qui tourne à la dispute, des retrouvailles joyeuses qui se transforment en tête-à-tête gêné, une invitation regrettée à peine prononcée… et entraîne ses personnages dans une errance sans queue ni tête. Sangwon et Yongsil marchent dans Séoul, s'arrêtent dans un bar, chantent, marchent à nouveau, montent dans une chambre d'hôtel… Des situations, mais pas vraiment d'histoire.

Il faut attendre la seconde partie du film, qui offre un très joli jeu de miroir, pour mieux comprendre où le réalisateur veut en venir. Attention, il ne s'agit pas de message clair, de morale ou de pédagogie, ce n'est pas le genre de HONG Sang-soo. Simplement, on se laisse peu à peu prendre à la petite musique intérieure du film : les correspondances entre la vie et la fiction (les personnages de la seconde moitié du film sortent du cinéma), l'influence de l'une sur l'autre, le rêve qui se réalise et la réalité dont on rêve… HONG Sang-soo nous invite dans un univers à la fois familier et très lointain où il se plaît à nous perdre au milieu des faux-semblants et des sentiments de "déjà-vu".



Incapacité à s'atteindre


Malgré soi, on se prend à aimer le ton si personnel avec lequel il décrit la vie : une actrice qui marche sur les traces de son premier tournage, une scène d'amour passionnée qui tourne à la mélancolie, un réalisateur raté qui s'aperçoit qu'il n'est pas vraiment devenu adulte. Les interactions humaines, surtout, sont des morceaux de bravoure. Les individus se parlent mais ne s'écoutent pas, ou se comprennent de travers. La plupart du temps, ils finissent même par ne plus communiquer du tout, buvant silencieusement l'un en face de l'autre, ou monologant sur des sujets improbables.

C'est à la fois le drame et le sel du cinéma de HONG Sang-soo, cette incapacité des êtres à s'atteindre, qu'il s'agisse de paroles ou de sentiments. Dans la seconde partie du film, Tongsu semble systématiquement absent lorsqu'on lui adresse la parole, comme s'il pensait intensément à quelque chose de plus important. Puis lorsqu'il rencontre Yongsil, c'est à son tour de se heurter à un mur. "Je peux vous parler de mon idéal ?", lui demande-t-il. Et elle de refuser, embarrassée et distante. Même l'amour physique est une impasse puisqu'il n'aboutit qu'à des ruptures ou des pulsions mortelles, et jamais à ce bien-être certes momentané, mais apaisant, que recherchent les protagonistes.

Pourtant le cinéma de HONG Sang-soo n'est pas volontairement pessimiste. Même la mort ou l'échec cuisant se teintent d'une certaine dérision tranquille, faisant de chaque scène un moment banal, anecdotique, et pourtant incongru.



Eléments pertubateurs

C'est l'incongruité, bien sûr, qui intéresse le réalisateur. Il aime confronter ses personnages à de minuscules tensions qui viennent modifier plus ou moins aléatoirement leurs rapports, leurs sentiments, leurs désirs. Une écharpe prêtée puis reprise, une marque de cigarettes introuvable, la neige qui tombe… Il voue un véritable culte aux éléments pertubateurs de tout ordre.

Les situations s'enchaînent alors avec une logique qui leur est propres. Mais chaque fois que l'atmosphère s'alourdit et que le spectre de l'agonie ou de la déchéance apparaît, l'humour lunaire de HONG vient rétablir l'équilibre. Face à un homme qui hurle sa peur de mourir, il place ainsi son héros décontenancé, répétant comme une litanie "tu ne vas pas mourir", et laisse la scène s'étirer jusqu'à basculer du tragique au comique. Ne pouvant faire l'amour à Yongsil, Sangwon décréte qu'il faut "rester propre" et renonce à toute relation sexuelle avec la jeune fille. Les deux jeunes gens ne cesseront plus, dès lors, de se relayer sous la douche… Cet art de renverser la vapeur et de toujours rétablir l'équilibre entre pessimisme et optimisme, sérieux et comique, c'est tout le secret de HONG Sang-soo.

Le réalisateur n'a pas son pareil pour capter la vie en mouvement, et comme la vie, son film bondit d'une idée, d'un désir à un autre, sans raison apparente, sans autre justification qu'un "pourquoi pas ?" un peu moqueur. Peu importe de toute façon, car HONG Sang-soo n'est pas là pour expliquer ses personnages, juste pour les regarder vivre. Ce qu'il fait très bien, d'ailleurs, usant et abusant de ses célèbres plans larges et fixes. Cadrage classique et peu intrusif pour filmer un quotidien sans éclat. Et soudain, le cadre se rétrécit, la caméra se rapproche des visages, cherche à cerner un regard, un geste, à le souligner presque maladroitement… puis reprend sa place de témoin discret. Un simple mouvement, quoique répétitif, qui suffit à nous rendre ses personnages moins étrangers. Pas encore sympathiques, mais moins brutalement indifférents. Une petite ouverture sur le monde (éprouvant mais forcément captivant) selon HONG Sang-soo.

Marie-Pauline Mollaret

Conte de Cinéma de Hong Sang-Soo

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