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BLOOD AND BONES

Disponible en DVD zone 2 aux éditions TF1 Vidéo

Au début des années 20, le jeune Kim Shun-Pei (Kitano Takeshi), fuyant sa Corée natale, débarque à Osaka dans l’idée d’y faire fortune, en passant par-dessus le corps de ses contemporains. Dans tous les sens du terme : qu’il s’agisse de les violer, de les tabasser ou de les pousser au suicide. Voilà. C’est à peu près tout. Et Blood and Bones nous en propose la démonstration pendant plus de deux heures.

Vers un cinéma de l’absence de cinéma

Le cinéma dont se revendique Blood and Bones est avant tout un cinéma social amélioré, un cinéma qui brille par son propos, aussi est-ce certainement dans le but de privilégier le contenu que Sai Yoichi a mis la forme en service minimum. Aucune prise de risque esthétique donc, malgré les moyens évidents de la production : ça s’apparente presque à du Hong Sang-Soo - avec une photographie certes plus soignée – tant la mise en scène se veut dépassionnée et antispectaculaire. En d’autres termes, Sai Yoichi se contente de filmer son scénario, de loin, le plus loin possible, toujours à l’extérieur de l’action. Aussi les nombreuses scènes de sexe assez violentes (au détour desquelles on pourra contempler les fesses de Kitano, pour les fétichistes) sont-elles filmées avec aussi peu d’implication que les débats politiques, les scènes de violence, les scènes d’ennui, etc.

L’approche du sujet se veut donc bêtement monstrative – pourquoi pas après tout – seulement le vaillant Sai Yoichi a pris l’initiative ludique s’il en est de nous faire partager par moments le point de vue du fils de Kim, par le biais de sa voix, off. Mais pas tout le temps. Juste par moments. Quand ça l’arrange. Ce qui tient du prodige, c’est qu’en plus ce personnage est totalement secondaire vis-à-vis de l’action, son rôle tient en tout et pour tout en un quart d’heure insignifiant, éparpillé en trois ou quatre passages avec voix-off qui prennent dès lors une tonalité foncièrement ridicule. D’où un déséquilibre narratif qui rend ce qui n’était alors qu’ennuyeux franchement déplaisant.

Un cinéma de "choses à dire"

Il faut donc que Sai ait bien des "choses à dire" pour justifier une telle lacune cinématographique. Etonnamment, il n’en est rien. Le film ne fait que répéter en roue libre son postulat de départ, à savoir : Kim Shun-Pei est un méchant qui brutalise les gens et qui règne en tyran sur ses proches dans l’unique but de gagner de l’argent. Rien d’autre. Aussi Kim est-il montré en train de violer sa femme, de brutaliser ses enfants, de pousser ses emprunteurs au suicide, de faire grossièrement l’étalage de sa phallocratie lapidaire, de balancer des braises à la figure de ses employés récalcitrants, et ainsi de suite, sans la moindre progression narrative, sans la moindre évolution des personnages ou des rapports, sans le moindre dispositif, dans le seul but de voir le spectateur obtempérer : "oui, Kim Shun-Pei est un méchant".

Le film va tellement loin dans la mauvaise foi et l’aveuglement qu’il en vient à faire passer un acte d’euthanasie salvatrice (Kim qui tue sa maîtresse malade) pour un acte barbare de meurtre égoïste par les remarques acerbes de personnages que le cinéaste nous somme de prendre pour gentils tenants – en vrac – du Vrai, du Bon, du Moral, du Gentil, du Pas Méchant, et qui sont les victimes du méchant Kim Shun-Pei. Le rapport du personnage au reste du monde est donc unique, simpliste et permanent : entre le départ et l’arrivée la situation est restée la même.

Et, chronique sociale oblige (sic), il n’y a aucunement d’"intrigue", de "drame" au sens large du terme, juste une succession d’actes, de saynètes, sans progression. Yoichi Sai aurait voulu paraît-il rendre compte de la situation des immigrés Coréens au Japon et dénoncer l’individualisme, mais cela est hélas impossible tant il ne va pas plus loin que le bout de son personnage – qui est méchant.

Kitano Takeshi, le prévisible ?

Ce n’est donc qu’après avoir traité du film en tant que tel que se pose une question bien plus épineuse : et Kitano dans tout ça ? La promotion du film s’étant faite (du moins en nos mornes contrées) sur son seul nom, on est en droit de se poser la question. Et d’y répondre. Tout d’abord, le constat qui s’impose avec l’évidence la plus fulgurante est que Kitano est – c’est heureux – totalement absent de la conception du film. Malgré sa surprésence à l’écran, malgré une "personnalité d’acteur" qui écrase tout autour de lui, Kitano joue là dans un film radicalement éloigné de ses préoccupations et de sa façon de faire. C’est donc à Yoichi Sai de répondre d’un tel désastre.

Cela dit, la prestation de Beat Takeshi n’en a pas moins un effet amplificateur sur le dégoût que l’on peut éprouver vis-à-vis de son personnage : son jeu est furieusement animal, viscéral, enragé, ce qui ne manque pas de rappeler les éclats de violence dépassionnée de Violent Cop. Cette clarté de ton de son jeu est à double tranchant : d’un côté on ne manquera pas d’admirer l’énergie impressionnante avec laquelle l’acteur Beat Takeshi parvient à se rendre odieux, mais de l’autre, cette absence de renouvellement rend la prestation totalement jouée d’avance, et en un mot : prévisible.

Il n’y a qu’un seul moment où le visage de Kitano ne traduit pas cette rage linéaire : justement la scène où il euthanasie son amante, gravement malade. A ce moment là, le visage de l’acteur revêt presque les traits nostalgiques de ses personnages à lui, comme le Nishi de Hana-Bi ou le Aniki de Brother. En un seul changement d’attitude, Kitano donne à la scène une dimension que le scénario réduira par la suite, mais qui n’en a pas moins le mérite d’exister : ainsi par la seule force de son interprétation, Kitano a pu se rendre auteur de cette scène. C’est peu, en tout cas pas suffisant pour rattraper le film, mais certainement pour prouver une fois de plus que Kitano est définitivement une personnalité sur laquelle il faut compter.

Guillaume Denis

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