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TOKYO DECADENCE

Disponible en DVD zone 2 aux éditions Films sans frontières


Topazu est le film-phare de l'écrivain-réalisateur Murakami Ryû, pape de la littérature gothico-moderno-sm, qu'il a tiré de son propre livre culte sur les déviances de la bourgeoisie urbaine japonaise à l'acmé économique du pays - soit la fin des 80's, déshumanisé par le pouvoir et à la fois tellement désemparée qu'elle n'en devient que plus misérable. Le livre était du Murakami pur; ça tombe bien, le film aussi.


En eaux troubles...


Murakami fait-il du cinéma basée sur un language littéraire, ou bien plus tôt, plutôt, de la littérature cinématographique? En connaissant l'oeuvre de l'écrivain criblé, le cancer en phase terminale qu'il prête à la pourriture de la société qui l'a enfanté, en soupçonnant que ses démons ne peuvent le quitter derrière une caméra plus que face à une machine à écrire, en admirant les premières images monochrome d'une femme à la peau blanche lumineuse les poignets pris dans une pénombre parfaite, on est en droit de se demander ce que l'écrivain a donné dans Tôkyô Decadence.


De sa nouvelle Bleu presque transparent au film qui en a émergé, grâce à la cohérence de chair qui fait les grands auteurs, la même ambiance de mort polie et les mêmes pourritures cristallines émanaient. Murakami, dans Tôkyô Decadence, reproduit son livre dans les grandes lignes, celles qui empoignent le lecteur/spectateur/punching-ball, celles qui te tuent avec les encouragements; celles de Tôkyô, énième allitération, ressucée du fantasme urbano-artistique de Babylone la grande sévissant dans chaque nation éclairée. Un peu comme chez Tsukamoto, Tôkyô est la star de l'univers de l'auteur, et plus spécialement, semble t-il, de Topâzu (le titre orignal). Tôkyô et sa metropolitan tower, fiertée du pourcentage câblé de la nation bimillénaire, dominent le générique; Tôkyô matinal, sous les nuées de corbeaux géants triturant la toile des poubelles vanées, prête à supporter un nouvel assaut de ses habitants anonymes à la sortie du premier métro, Tôkyô de 1992, à l'époque où les lycéennes fausses-blondes vraies-carbonisées, les Morning Musume, et les suicides institutionnalisés n'existaient pas encore, mais faisaient entendre leurs bourdonnements. Ce Tôkyô encore alors bardé de travaux, Tôkyô en plein oeil d'un cyclône nommé "bulle économique" (1992), citée-gueule de bois gueule d'ange, à la carte, qui étouffe d'habitude les individus, les fait respirer dans le film de Murakami. Oui, ces cupides honteux, ces magnats impotents, ces détraqués du fantasme "Japan Inc.", sont durant tout Tôkyô Decadence sous assistance respiratoire - y compris un yakuza lubrique que l'on sent paniqué à l'approche de la loi antigang (1992 aussi). Et au milieu, il y a Ai, qui veut dire en japonais "Amour", et qui porte bien - trop bien? son nom.



La pureté dans la souillure, le jeu du clair-obscur tirant l'effroi au forcing, c'est risqué, c'est casse-gueule. Ici, c'est d'une telle miraculeuse authenticité que ça atteint pleinement ses objectifs: non seulement ça touche, mais ça fait en plus réfléchir. Le propre d'un bouquin, normalement. Quelle est la part d'ingérance de notre libido sur notre personnalité? L'innocence est-elle incompatible à une vision abnormale des rapports sexuels? Qu'est-ce que l'abnormalité, dans un sens? Tout ceci n'est-il pas qu'un jeu? Et tout ce jeu n'est-il pas que la vie?


Epouse la décadence


A l'écran - car Murakami ne fait pas que réfléchir, mais filme également (et plutôt bien), il en ressort, sous une photographie abusant joliement de contrastes très "post-80's" et la glaçante composition de Sakamoto Ryuichi, des instants d'une lucidité rare et par là-même sacrilège, des séquences sans falbalas dépassant le cadre érotique pour toucher en grâce en une réplique, un regard, un envol raté.


L'érotisme, car il en est tout de même bien question, travaille dans Tôkyô Decadence à deux niveaux: le premier, primaire, consiste à foutre la mimi Ai à poil et dans des positions humiliantes qui fait le plaisir du pervers en herbe (l'auteur de ces lignes, par exemple) ; le second, Murakamien (allez hop), éteint cet érotisme ambigu sous un réalisme et une intellectualisation débandants, pour le raviver dans ses séquences dites natures, agissant tel une psychanalyse dans le dernier chapître du film, ressemblant à un purgatoire raté. Purgatoire raté... Ai - fabuleuse Nikaido Miho, ne symbolise t-elle pas le quasi-impossible accomplissement de l'individu tant que cet accomplissement doit se faire à contre-courant d'une société formatée et tête baisée? Ai se croit sans talent ; dans le language sociétal japonais, cela doit certainement signifier que les calculs, c'est pas trop son truc. Ai est marginalisée ; mais ne schématisons pas : elle aurait très bien pu vendre des frites à Kamakura. Pourquoi la prostitution ? Pourquoi le SM ? Pourquoi cette séance d'apprentissage vain de langage des gestes avant d'aller se faire sauter ligotée? A cause de la souffrance, ou peut-être plutôt de l'absence de souffrance? Pour sûr non. Ai ressent, Ai est une jeune femme débordante de vie dans un univers hypocritement ascétique (pléonasme?).



L'orientation sexuelle des jeux lucratifs de Ai est donc une ode déchirante avant l'heure à la génération des médias, à l'existence influencée par ces aveugles psychotiques : la sexualité de cette génération, et encore plus de celle qui suit, influencée par un quotidien trash, noyau paradisiaque du systémiste lubrique, royaume des timides assassins, est à l'image de leurs vies mêmes : consommée avant la date de péremption. A un moment, un client de Ai lui dit de cesser de croire qu'elle n'a aucun talent: c'est une dérobade. L'autisme global s'affiche avec une telle aberration dans les yeux des caractères de Tôkyô Decadence, qu'il mette en valeur ces moments de clairvoyance. Clairoyance de l'auteur, clairvoyance du réalisateur? Nikaido Miho (devenue depuis designer de mode (1)) est entourée d'acteurs inconnus au bataillon bataillant sans retenue en totale osmose avec l'univers de Murakami. Certains plans - parfois indépendamment des meilleurs séquences du film (le karaoke sous héro, toute celle du yakuza, etc) sont superbement composés au point d'emballer l'adhésion à tout le reste (par ex.: les sakuras nocturnes défilant au rythme du taxi, les jambes d'Ai et de la dominatrice, l'onirisme final). Ce n'est pas du cul posé sur de la pellicule, mais l'inverse. C'est de la matière grise réinitialisée à chaque cut.


Tôkyô Decadence, en dépit d'une approche formelle qui manque d'éclat (la répétition du thème musical de Sakamoto est-il un hommage à la Femme de Seisaku de Masumura ? Edogawa Rampo n'est pas loin...), d'un dernier quart moins maîtrisé (malgré cette belle métaphore que représente la vieille cantatrice), et d'une fin prévisible et formellement pauvre, est donc un immense film, ou plutôt une immense oeuvre ancrée dans son temps, radioscopie de l'atome balloté par le vent qu'est l'être humain, moderne ou même pas.



Alexandre Martinazzo



Notes
:


(1) Son site : http://www.gomihomiho.com. Mihomiho... kawaiiiii !

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