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UNE FEMME COREENNE

Disponible en DVD zone 2 aux éditions Arte Vidéo

C'est l'histoire d'un couple. Lui, Young-Jak, est un avocat très brillant et très important, quelqu'un qui en impose au premier coup d’œil, même s'il ne cesse de se fourrer dans des situations gênantes (lors de la séquence d'ouverture, il se retrouve les quatres fers en l'air au fond d'une fosse pleine de squelettes). Son épouse Hojung, une ancienne danseuse, s’occupe de leur fils adoptif et soigne avec dévouement son beau-père, gravement malade. Elle aussi s'écroule dès sa première apparition à l’écran. Un signe avant-coureur que ces deux-là, malgré leur belle assurance et leur bonheur affiché, ne tiennent pas très solidement sur leurs jambes. Peut-être même n'en faudrait-il pas beaucoup pour qu'ils s'effondrent définitivement et sans espoir d'être recollé. Mais n'anticipons pas : Im Sang-Soo distille les indices avec une telle subtilité qu'on ne les remarque presque qu'à posteriori, et qu'on croit longtemps n'avoir à faire qu'à une innocente (bien que caustique) chronique familiale.

Car de l'humour, Im Sang-Soo n'en manque pas. Le regard qu'il porte sur ses personnages est clairement chargé d'ironie, montrant derrière chaque scène apparemment heureuse une réalité souvent grotesque. Les scènes intimes entre les deux protagonistes tournent ainsi presque systématiquement à la farce (relation sexuelle ratée, fils qui dort entre eux comme pour recréer un semblant de lien, conversations uniquement matérielles et organisationnelles…), révélant la routine et la fadeur qui ont envahi leur couple. Au contraire, lorsque Young-Jak est avec Yeon, sa jeune maîtresse, il se dégage de leur relation une véritable intensité. Mais même cette croqueuse d'hommes, volage et cynique, n'échappe pas au regard acéré d'IM Sang-Soo : derrière cette insouciance affichée, il ne manque pas de débusquer les failles (solitude, désenchantement, insatisfaction chronique). Le réalisateur traque le ridicule d'existences en trompe-l'œil, la vacuité des tentatives de rapprochement (le jeu de cache cache entre Hojung et son jeune voisin) et, avec le drame qui scinde irrémédiablement le film en deux, l'humoir noir dont la vie est capable.

Une typologie inattendue

Toutefois, l’ironie distanciée de la première partie est littéralement atomisée par le ton glaçant de la seconde. Plus court et plus percutant, servi par des tons froids dans un camaïeu de gris et de verts, ce second round du match qui oppose Hojung et Young-Jak (car là était évidemment l’enjeu du film) est celui des tentatives de confrontation. Enfin, les masques tombent. Et sous leurs diverses apparences (bon père, épouse aimante, amant attentionné…), les différents personnages se révèlent tels qu’on les imaginait. Globalement : lâche, égoïste et stupide, en ce qui concerne le mari, et volontaire, libérée, forte, quant il s’agit de Hojung. Cette rupture consomme la séparation qui existait de fait entre les deux membres du couple, et vient appuyer une opposition fondamentale entre hommes et femmes.

Et pourtant, s'il est indéniable que Im Sang-Soo dresse un portrait volontairement très manichéen des deux sexes, sa typologie n'est pas forcément celle que l'on attendait. Les femmes, Hojung, Yeon, la mère de Young-Jak, savent ce qu’elles veulent et font tout ce qu’il faut pour l’obtenir. Ce sont elles qui agissent, prennent les initiatives et passent la main quand elles le décident. Face à elles, les hommes (Young-Jak, le jeune voisin, les amants de passage de Yeon) ont clairement le mauvais rôle : indécis, violents, perdus, ils sont tous en recherche d’une femme pour les guider. Sans présence féminine, ce sont des coquilles vides, des marionnettes un peu ridicules (le bel avocat s’écroulant au milieu des squelettes). On est loin de l'imagerie classique qui oppose femme soumise et mâle dominant ! Pour parodier un titre de film coréen récent, qui échouait à faire la preuve de son propos, chez Im Sang-Soo, pas de doute, les femmes sont l'avenir de l'homme…

Une femme asexuée

Libérées, à l'aise avec leur corps (il n'y a qu'à voir l'importance donnée aux exercices physiques, à la danse ou encore au sport en général dans la vie de Hojung) et avec leur sexualité, elles n'en sont cependant pas moins confrontées à des traditions qui ont la vie dure. Ainsi, toute libérée qu'elle soit, Hojung n'est pas épanouie dans son rôle d'épouse et de mère de famille. Elle-même l'avoue très lucidement : une fois mariée, elle se sent "asexuée", comme ayant perdu tout attrait. D'où la liaison entretenue par son mari et l'échec de leur propre intimité, par opposition à la sexualité réussie offerte à Yeon. Et ce n'est que dans une relation extra-conjugale, libérée de tout carcan, qu'elle pourra retrouver une vraie sérénité. Mais attention, Hojung ne tombe pas dans le piège une seconde fois : une fois rassurée sur sa féminité et son pouvoir de séduction, elle continue la route seule.

Pour autant, Im Sang-Soo ne semble pas prétendre que, pour s'épanouir, les femmes devraient se séparer des hommes (et on l'en remercie). Le personnage de la belle-mère est à ce titre extrêmement parlant. Appartenant encore à l'ancienne génération, elle attend la mort de son mari pour "se libérer", mais une fois libre, s'assumant à la fois comme femme et comme être de désirs, elle est capable de repartir dans une nouvelle histoire d'amour. Joli message d'espoir dans un film globalement désenchanté : si les femmes évoluent, se battent et gagnent, les hommes englués dans les traumatismes du passé finiront bien par les suivre.

Marie-Pauline Mollaret

Une femme coréenne de Im Sang-Soo,

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