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THE KILLER

Disponible en DVD zone 2 aux éditions HK Vidéo

The Killer a attendu 1995, soit près de 7 longues années, pour se faire connaître du public français grâce à la promotion qu’en ont fait certains cinéastes cinéphiles (ce n’est pas un pléonasme) yankees comme Frank Miller et Quentin Tarantino. Par la suite, les action movie-goers types, les esthètes avides d’imports, et les curieux de chinoiseries, ont du se contenter d’une vulgaire édition VHS, dont les bobines se sont vite rétamées, jusqu’en 2002, année de la sortie de l’édition DVD du film devenu entre-temps culte, ce grâce au sieur Christophe Gans, érudit tout dévoué. Aujourd’hui que la version originale est dispo et la copie rénovée, on peut enfin apprécier le film à sa juste valeur. Seulement, voilà, mise de côté toute admiration béate pour le fantasme qu’incarne l’objet, c’est quoi, sa valeur ?

Rouge. Le Logo de la Film Workshop, une des plus grandes maison de production de Hong-Kong, apparaît en lettres dorées. Noir. C’est au tour du nom de Tsui Hark, filmmaker déjanté et déjà populaire dans la cité entière, d’attirer l’œil. Puis le nom d’un cinéaste en pleine consécration, John Woo. L’auteur du Syndicat du Crime. De l’affiche aux débordements de screenshots on nous promet le film d’action terminal, dans la même veine que ce dernier. Et c’est pourtant sur une mélodie mélancolique et flottante que s’ouvre la première image du film, un panorama de Hong-Kong, à la tombée de la nuit. Le titre apparaît ; The Killer. Et passé deux trois plans remplissages de la cité semblant éteinte, on se retrouve face à une église chrétienne, et un homme, Chow Yun-fat, le Killer, assis sage face à la vierge Marie les bras croisés. La star que l’on sait manier l’automatique mieux que personne sourit et saisit son arme, mais sans qu’aucune effusion ne suive ; le cinéaste John Woo, élevé dans une paroisse luthérienne dans le Hong Kong de l’après-guerre, l’a bien compris : on ne joue pas avec Dieu. Ni d’ailleurs avec le reste, d’ailleurs. Et surtout pas avec son Killer.

La scène du film que l’on pourrait qualifier de mythique démarre quelques minutes après, sur la chanson-phare de la chanteuse-héroine Sally Yeh, Once in a lifetime. Le Killer, gomina en exergue, foulard blanc battant, et air déterminé, entre dans le restaurant, et tandis qu’il se tient devant le comptoir, arrête son regard sur la chanteuse performant sur scène ; regard qu’elle lui rend. On dit que Martin Scorsese s’est inspiré de cette scène dans son monumental Casino (1995), lorsque Bob de Niro voit pour la première fois Sharon Stone. C’est fort probable. Sauf qu’après, De Niro n’a pas sorti ses pétards pour descendre dans un festival de serviettes de table une armée de gangsters endimanchés. C’est là la marque Woo, à une époque où seul lui pouvait signer un grand polar en Chine. Le polar, un genre qu’il avait sorti de la désuétude en 1985 en se promettant, avec son camarade Tsui Hark, de changer la face du cinéma hong-kongais. And the winner is…

C’est indéniable ; tandis que le rescapé d’une carrière en rade depuis dix ans John Woo n’avait pas les mains totalement libres sur son Syndicat…, The Killer est son film parfait, qu’il maîtrise de la première à la dernière seconde, y mettant tout son amour, toutes ses nuits blanches, tous ses poumons sous les volutes des Marlboro, et surtout tous ses thèmes majeurs. Un cinéaste, ça doit avoir des thèmes majeurs. Les siens, ce sont la fraternité dans le sang, l’amitié en dépit des différences, l’amour, l’abnégation, la chevalerie. D’un romantisme exacerbé, suivi de prêt par une mise en scène des rapports fraternels quasi-pathologique, il n’y a pas à dire, son univers, il ne sort pas d’Alphaville (Godard, 63). En revanche, il pourrait bien venir du Samouraï, de Melville ; même si les façons de s’exprimer des deux cinéastes n’ont rien en commun, ils partagent ce même amour des héros solitaires et de leurs portraits humanistes.

Alors on est là, la bave aux babines, prêts à épouser Margaret Thatcher s’il peut être prouvé que ce film est un produit divin, scrutant l’écran en quête de preuves, baisant les acteurs du regard, écoutant la musique de Lowell Llo, se donnant corps et âme au film comme il est convenable de le faire avec un film culte. Résultat des courses ? Passé un temps de réflexion, l’excitation gamine mêlée à une déception toute glacée et morose, on constate que The Killer souffre de nombreux défauts habituellement rédhibitoires, et on se demande si tout cela est bien sérieux. Force est de constater que l’enthousiasme est unanime. Alors face à ce mystère comparé auquel celui de la création fait tâche, on se demande bien ce qui se trâme.

The Killer : à part ça…

De nos jours, tandis que John WOO travaille à la post-prod de son nouveau film réunissant Nicolas Cage et Chow Yun-Fat (qui a entre-temps pris des kilos), la carrière du cinéaste est dans le rouge : le camarade n’a plus fait de bon film depuis le spectaculaire Volte-face, soit huit ans ; et avant cela s’étaient écoulées cinq années toutes aussi longues durant lesquelles ses films ne valaient pas mieux que le dernier Steven Seagal. Soit… treize ans, et un bon film. On a déjà vu mieux, non ?

L’avant-dernier était donc Hard Boiled, soit A Toute Epreuve en français, sorti sur nos écrans en 1992, que certains considèrent comme son meilleur film, mais qui manque du romantisme universel du Killer pour mériter vraiment ce statut, malgré ses qualités indéniables. Allons même plus loin : A Toute Epreuve est meilleur que The Killer. Mieux monté, mieux réalisé, mieux joué, et surtout mieux écrit. Et pourtant, on lui préfère le mythe. Le "film parfait" du John Woo en état de grâce…



Exit John Woo chez l’oncle Sam, le cas Woo tient sur trois titres : The Killer, A Toute Epreuve, et Une Balle Dans La Tête. Ce dernier, encensé également par nombre de cinéphiles, incarne cependant toute la fragilité de la grandeur que l’on prête au réalisateur. Qui n’a pas pleuré dans l’adolescence devant Tony Leung tirant dans le crâne de son meilleur ami à la fin du film ? Qui n’a pas fini par considérer, dans cette même adolescence, Une Balle Dans La Tête comme meilleur que les autres, parce qu’il parle d’encore plus de choses zolies, la fraternité, la guerre, le déchirement, l’amitié, l’amour, etc. ? Et qui, quelques années après, une fois passé un certain âge, n’a-t-il pas revu le film, et pendant le générique de fin, ne s’est pas demandé, perplexe, ce qu’il avait pu lui trouver ?

Une Balle Dans La Tête, porte en lui les stigmates du Woo à côté de la plaque. Monté à la va-vite, mis en musique avec 3 notes, souffrant catégoriquement de la comparaison avec les autres films de guerre américain bien plus maîtrisés, surtout lorsqu’il s’adonne à un jeu de référence lourdingues, surjoué par Jackie Cheung (qui a heureusement pour lui fait du chemin depuis), et peu écrit, il n’a emporté l’adhésion que grâce à une certaine énergie qui caractérisait encore l’équipe de Woo à l’époque, et les thèmes qui touchent facilement au cœur les spectateurs à fleur de peau. Mais ce n’est pas un très bon film. Le courant ne passe pas en dépit de ses défauts, pas comme dans The Killer. Pourquoi ?

The Killer : pourquoi ?

Chow Yun-Fat entre dans l’appartement de Sally Yeh et jette un œil à son salon. Non seulement on y trouve que des photos d’elles (un vrai book, d’aidoru, Sally entrain de faire du tennis, Sally avec son chienchien, Sally à la montagne…), mais en plus tout ce qu’elle trouve à passer comme CD pour chauffer l’ambiance, c’est une chanson à elle. On a connu plus humble, comme pauvre petite chanteuse aveugle. Non ?

Danny Lee, arrivant au milieu d’une fusillade opposant Chow Yun-Fat aux triades sur une plage, manque d’attraper le Killer, qui s’enfuit en voiture après avoir pris avec lui une gamine blessée. Le poursuivant en bagnole, il dit à son partenaire être certain que le Killer va aller à l’hôpital, car il ne pourrait pas "laisser mourir la fillette". Ca, c’est sûr, ils se connaissent si bien. Ils ont bien dans les 30-35 secondes de vol ensemble, si l’on accumule les regards furtifs et consorts. Une saloperie de profiler, ce Danny.

Ce sont là deux séquences choisies pour refléter d’une part la paresse puérile de John Woo dans les détails, et d’autre part, plus grave, son absence tout aussi puérile de réflexion psychologique donnant du poids à son canevas dramaturgique. Pas étonnant que ça bluffe tous les ados…

Alors qu’il est souvent dit par certains scénaristes d’Hollywood qu’un bon méchant peut faire un bon film, l’ami Woo prend à contre-pied cet adage et nous pond là un des pires bad guys de l’histoire, transparent, grotesque et joué comme un manche par un acteur de seconde zone. Même salaire pour le commissaire adjoint qui aurait plus sa place à la foire du trône. Quant à Sally Yeh, le degré de cruchitude qu’elle atteint la rend mignonne, mais c’est pas non plus le delco – faut dire que son rôle ingrat ne l’aide pas trop non plus. Les seuls acteurs qui s’en sortent grandis sont bien sûr Chow Yun-Fat, la classe absolue, et le très grand Paul Chu-Kong, qui joue Sidney.

Mais après tout, peut-on à partir des quelques pages sur lesquelles tient le script de The Killer dire de quoi le film parle ? Certainement pas de relation amoureuse, la relation entre le tueur et la chanteuse aveugle prenant à peine cinq minutes dans tout le film, et le personnage de cette dernière ne bénéficiant d’absolument aucune profondeur. A la limite on peut parler de l’amour du Killer pour elle, mais ce dernier prend plus la forme de repentance face à Dieu pour les pêchés qu’il a commis. Alors ça parle donc de cela, d’un tueur qui veut raccrocher, figure éculée du septième art, mais pourquoi pas, tous les sujets sont bons. Ce à quoi Woo ajoute donc une amitié contre-nature unissant le Killer à un flic, Danny Lee (plutôt effacé) ; à partir de là, le réalisateur veut donner à la relation qui unit les deux hommes, sur un temps diégétique d’une seule journée, une profondeur suffisante à nous faire partager les larmes des héros meurtris à l’issue du massacre final… optimisme gamin, que la dimension symbolique ne rattrape pas. Seule l’amitié entre Chow Yun-Fat et Paul Chu-Kong a du poids, sans avoir besoin de dilemmes justice & affection censéd conférer à l’autre relation tout son intérêt. On a juste là deux hommes blessés par la vie, et leur passé commun, et c’est là le seul vrai élément réussi du film.



Un film ou le mot "ami" doit bien être répété 367 fois. Autant que "Fuck" dans la bouche de Joe Pesci !
Et pourtant, on aime. Pourtant, on aime. Pourtant, la flûte de bambou reprend de plus belle, Sally Yeh pleure comme une madeleine, "ami" est prononcé pour la 368e fois, et on trouve que The Killer est un film merveilleux. Pire : le "film parfait"...

"Pourquoi ?", demanderez-vous.

The Killer : parce que.

Parce que ! Simple.

The Killer est peut-être doté des dialogues les plus ratés de l’histoire des films cultes (sans que ces dialogues soient ce qui l’a rendu culte…). Développé sur un temps plus long, doté d’une meilleure distribution de rôles secondaires mettant bien en relief le relatif j’m’en foutisme qui régnait à l’époque à ce rayon là, et écrit par un scénariste rôdé, il aurait pu devenir un solide film d’action mélodramatique, ce qui n’est pas le cas ici. Ici, The Killer est juste un chef d’œuvre.

Pourquoi ? Parce que.

Peut-être est-ce à cause de la sincérité absolue, décomplexée, puérile –justement ! et passionnée qui semble avoir animé John Woo lorsqu’il a fait le film, alors que certains membres de son équipe de tournage se demandaient bien ce qu’ils étaient entrain de faire. Peut-être est-ce ça, cette passion génératrice de grandeur qui vaut toutes les perfections policées du monde. L’art est un produit humain, l’humain est un être par définition imparfait, aussi les imperfections sont-elles peut-être ce qui nous fait plus toucher à nos diverses conceptions du chef d’œuvre. The Killer est loin d’être parfait, mais la force de ses artisans en a fait un film complet. Complet dans le sens où tout à un sens, où rien n’est de trop, pas même les défauts. Un peu comme chez une personne ; rien n’est en trop, sinon il ne serait pas qui il est. The Killer a une âme qui nous le fait adorer. Un peu comme Dieu.

Mais un film a-t-il seulement besoin de dialogues, après tout ? N’est-il pas de l’image, par essence ? Et les images n’ont-elles pas assez de puissance pour parler d’elles-mêmes ? La seule erreur de The Killer, c’est peut-être d’avoir été dialogué. Car en admirant la perfection totale avec laquelle se posent l'action, le décor et les personnages de ce ballet fraternel, on se rend compte qu’il n’en a pas besoin. Et il n'y a qu'un grand film pour parler au spectateur, par la simple force de regards…

La scène où la statue de la vierge explose sur un opéra lyrique de Wagner, où les morceaux volent en éclat, la caméra avançant vers Chow Yun-Fat, puis vers Lee, échangeant un regard, puis vers Sally Yeh, la tête enfouie entre ses genoux (plan superbe, lumière superbe), puis vers le prêtre, faisant le signe de croix... encore sur du Wagner… il y a là-dedans l’actionner, et l’art. Mêlés pour le meilleur et pour le pire.

C’est certainement, en plus de ses qualités techniques indéniables, qui fait de The Killer un monument. Ce sentiment de toucher à quelque chose qui nous rappelle notre pureté originelle, propre à l’objet artistique, vaut tous les beaux dialogues du monde. Alors là, même Sally Yeh passe pour la plus belle femme du monde…

En étant mauvaise langue, on pourrait dire que John Woo est la preuve irréfutable que l'on peut faire un immense film sans pour autant être super-malin. Mais à quoi bon? Dans quel but? Laissons lui une énième chance de se refaire, de laisser à nouveau parler son coeur et ses tripes en osmose avec une équipe compréhensive (ça a besoin d'affection, un artiste); ne serait-ce que pour retoucher au dixième de ce que le cinéaste, il y a 18 ans, nous a offert dans le sang et les larmes.

The Killer still rules.

Alexandre Martinazzo

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