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THE RAID 2

Prenez le cinéma de John Woo, avec ses énormes ballets de corps volant sous l'impact des balles, retirez les flingues, remplacez-les par des baffes. Intégré ? À partir de là, c'est facile. C'est bien, quand ça tape. C'est plus cathartique. C'est ce qu'on aimait dans le génial The Raid, c'est ce qu'on attend, en mieux si possible, de The Raid 2. Et de la baston, on va y avoir droit. Ça va faire mal, très mal. Des gorges vont pisser, des bras vont se casser, des gueules vont exploser (littéralement, à un moment). Hélas, pop-corneurs patentés… vous n'aurez pas que ça. Car The Raid 2 est un film schizophrène, qui tangue constamment entre l'exquise simplicité castagneuse du premier volet (en gros, l'extraterrestre Iko Uwais cassant la gueule à tout le monde) et le résultat aussi plat que tarabiscoté de ses trop grandes ambitions (toute la partie "il était une fois à Jakarta", avec ses guerres de gangs et ses querelles œdipiennes). Soyons clairs : sur 2h30 (!), comptez une heure où vous vous direz "hé, j'ai pas déjà vu ça mille fois et en mieux ?". Pour autant, l'arène de Gareth Evans vaut toujours d'être fréquentée.

Après un combat sans merci pour s’extirper d’une gigantesque barre HLM remplie de criminels et de fous furieux, laissant derrière lui quelques centaines de cadavres incluant ceux de ses collègues Rama, jeune flic de Jakarta, pensait pouvoir prendre des vacances. Las ! Sitôt sorti de l'Enfer, le gars se voit proposer une nouvelle mission : infiltrer le syndicat du crime pour lequel travaillait le "boss" de la barre HLM. Un milieu où coexistent dans une sorte de statu quo mafia indonésienne et yakuzas. Sous l’identité de l'homme de main "Yuda", Rama se laisse jeter en prison afin d’y gagner la confiance d'Uco, le fils du boss mafieux indonésien - son ticket d’entrée pour intégrer l’organisation. Commence une odyssée de règlements de comptes sauvages et de tromperies sous tension, qui ne finira qu'une fois tombés tous les parrains, ainsi que les flics de Jakarta à leur solde...

Si The Raid était un film avare de mots...

The Raid premier du nom était l'archétype du film d'action "dans ta face". Et on ne parle pas du "dans ta face" à la Michael Bay avec tétrachiée d'explosions et de destructions en CG davantage déprimantes que marquantes. Non, on parle du vrai, celui qui t'écarquille les yeux et t'ouvre la bouche aux forceps tout le long du film, jusqu'à la fin du générique, et plus si affinités. Oppressant dès les premières minutes, méchant dès la cinquième, furieux et dégueulasse, virtuose et renversant. L'inconnu gallois Gareth Evans est entré dans l'arène avec un triple-combo qui l'a bombardé figure de proue du cinéma de castagne asiatique, et à ses côtés se tenait sa star-boulet de canon, l'improbable Iko Uwais, artiste martial à côté duquel Tony Jaa (Ong Bak) passe pour le fils spirituel de Popek. Hé, copain, t'aime les films de baston ? Tiens, prend ce DVD, mate-le chez toi. Et dès que t'en es tombé raide dingue, passe-moi un coup de fil.  Soit tu es avec nous, soit tu es contre nous. Et nous ne négocions pas avec les terroristes.

The Raid 2, lui, parle un peu trop

Le second opus nous revient donc cet été, avec une bonne et une mauvaise nouvelle. Commençons par la bonne : Gareth Evans confirme son statut de réalisateur d'action en béton armé en quelques séquences hallucinantes, et Iko Uwais confirme, euh, son improbabilité. La mauvaise nouvelle, c'est que le réalisateur s'est senti obligé de faire non seulement mieux, mais surtout, plus "sérieux"…

Arrêtons-nous sur ce point, d'abord. Passée la séquence d'ouverture sous perfusion hongkongaise (un champ de blé à l'aube à la Casino, un trou à taille humaine dans la terre, des gangsters patibulaires, un monologue qui se la joue), le spectateur a droit à plus de dix minutes d'un montage parallèle inutilement alambiqué de séquences survenant à des endroits et des moments différents (immédiatement après les événements de The Raid, après l'enterrement du frère du héros, en prison…). Le premier volet était linéaire et cash ; ces dix premières minutes-là, qui frôlent l'illisibilité au nom de l'art, montrent qu'Evans veut passer à la vitesse supérieure. Vous voulez un film de baston, d'accord, vous l'aurez. Mais je suis un cinéaste, moi, monsieur, pas un vendeur à Monoprix.




C'est quand apparait le vieux mafieux Bangung et son puissant clan (que Rama infiltre en protégeant  le fiston de ce dernier alors qu'ils sont tous deux en taule) qu'on sent vraiment l'odeur de roussi. Le vieux boss qui a perdu la gnak de ses débuts et travaille à la préservation de ce qu'il a bâti, son fils-prince un peu dégénéré qui n'y voit que faiblesse et veut faire ses preuves en versant le sang, la menace de parricide imminente, une autre menace émergeante en la personne d'un chef de gang aussi mystérieux et "charismatique" (package lunettes en verre fumé + cane à l'anglaise) que sans pitié, le fidèle bras armé du boss dont on sait immédiatement qu'il comptera parmi les premières victimes de la trahison, le clan de yakuza trainant dans le coin en guise de joker (que vient y foutre le fils de Matsuda Yûsaku ?), le commissaire gras et corrompu… les clichés s'empilent à vue d'œil et annoncent la couleur : cette partie-là ne servira à rien d'autre qu'à remplir l'espace entre les bastons. Hélas, le désir du réalisateur de faire son propre petit Parrain vaut au film une durée de 150 minutes, exceptionnellement longue pour un thriller de baston (mais puisqu'on vous dit qu'il n'est pas QUE ça !). Oui-oui, deux heures de clichés. Et l'insipidité de ces figures censément shakespeariennes (zéro character development) tue toute chance d'implication émotionnelle : ce n'est pas le désir de paix de Bangung et son insatisfaction paternelle qui étofferont suffisamment le personnage ; le prince dégénéré Uco est un connard irrécupérable qui ne sera lié à Rama par aucune espèce d'amitié, alors que c'était le minimum attendu pour vibrer un minimum à la fin… En gros, on s'en fout un peu, comme on se fout, soyons honnêtes, du sort de la famille du héros, qui apparait en tout et pour tout 9'37 secondes. Alors cette partie-là ne servira pas seulement à rien : elle sera également très longue. Et la résolution finale du problème (on ne parle pas des bagarres avec les boss de fins de niveaux, mais [spoiler alert !] de la mort des méchants [on vous l'avait dit]), expédiée et sans inspiration, n'apportera aucun semblant de satisfaction.

Puisqu'on en parle quatre ou cinq lignes plus haut, l'absence de personnage féminin digne de ce nom en dit long sur les limites d'Evans (on a droit à l'épouse inexistante précitée, deux putes dans un karaoké club, et une tueuse au marteau sourde). À moins de se situer sur un champ de bataille ou dans une putain de prison, les personnages les plus virils dans le milieu le plus misogyne du monde auront toujours une femme dans leur vie, ne serait-ce que pour foutre le bordel. Là, rien.




Pour toutes ces raisons, on appréciera d'autant plus la présence d'Iko Uwais dans le rôle de Rama. On tient là non seulement un performeur martial renversant (la rapidité… tu peux pas test, comme dirait l'autre) mais aussi un acteur tout à fait honnête. Sa palette d'expressions peut-être un peu plus fournie que la moyenne des fighters sur celluloïd, et son implication extrême, en font un héros pour lequel le spectateur aura envie de s'inquiéter.

Entre démesure HK et maniérisme coréen

Le soin apporté à la photographie et aux intérieurs, notamment les plus luxueux (le QG de Bangung, l'appart de Rama, la salle de réception/repère de Bejo), est à saluer, ceci étant dit. Plus que l'école hongkongaise, c'est la coréenne qui semble faire effet, ici (avec ses éclairages ultra-chiadés qui ont bluffé tout le monde il y a dix ans) : on pense notamment au stratosphérique A Bittersweet Life de Kim Jee-woon, au maniérisme (délectable) de sa réalisation, et à ses décors quasi-baroques (fabuleux boulot du chef opérateur Kim Ji-yong) dont l'influence semble des plus évidentes, notamment sur sa fin (également dans sa construction dramatique, quand on y pense). C'est toujours ça de pris : il ne se dit rien de particulièrement intéressant dans ce deuxième Raid, mais au moins, ça se fait avec une certaine élégance. Car cette élégance un peu bourrine, dissociable de l'inanité du fond, traversera le film de bout en bout, à deux ou trois fautes de goût près (l'exécution tragique de Koso sur la Sarabande de Handel, sérieux ? Ça rappellerait presque l'apocalypse sur la 7ème de Beethoven à la fin de Prédictions…).

The Raid 2 rappelle le cas de figure Infernal Affairs 2 (préquel du culte Infernal Affairs, sortie uniquement en DVD chez nous), autre suite caractérisée par l'immense ambition d'un réalisateur galvanisé par le succès de son premier film (et induit en erreur quant à ses capacités). À la seule nuance qu'IA2 réservait néanmoins de grands moments, proposait au moins UN personnage à la hauteur de cette ambition (Ngai Wing Hau, criminel en quête de respectabilité poursuivi par son passé, interprété par l'immense Francis Ng), et touchait malgré tout, ça et là, à un romanesque assez flamboyant. En comparaison, The Raid 2 rappelle le fossé qui sépare encore le cinéma indonésien du savoir-faire hongkongais (sans déconner, me diront certains). Avec son synopsis qui tient sur trois lignes, le premier volet n'était pas réservé aux polytechniciens, mais ça n'empêchait rien : dans un espace fermé (on pourrait presque parler de huis-clos), le tour-de-force cinématographique n'en était que plus admirable ; par ailleurs, le film était conscient de sa nature (une série B d'action un peu tarée), et n'essayait pas d'être autre chose, ce qui demande une certaine intelligence. En tant que cinéphile, on aime généralement les surprises, les détours et les déviations… à condition que ce type de virage soit bien négocié. Là, il ne l'est pas. Pas assez cher, mon fils (pour ceux qui verront la référence).




In a world… where guns are obviously too expensive

Alors… l'hubris m'a tuer ? Naa. On n'ira pas si loin. Parce que comme annoncé au début de cette critique, le cerveau de The Raid 2 n'a qu'un hémisphère à jeter — Gregory House aurait réglé l'affaire en deux coups de marqueur. C'est quand Gareth Evans ne se prend pas pour Mario Puzo et passe plutôt à l'action que son film démolit tout sur son passage, et fait pardonner ses égarements verbeux.

Attention, quand on parle d'action, on parle d'action à la The Raid, hein. Rien de plus. Ce n'est pas la partie infiltration qui mettra vos nerfs à rude épreuve, l'inexistence de cette dernière (deux coups de fil en douce et puis s'en va) tuant assez rapidement l'espoir d'assister à un Infernal Affairs (premier du nom) version indonésienne. Là encore, le film n'a rien de mieux à offrir qu'une version de luxe de son prédécesseur. Des décors plus variés, des extérieurs, des bagnoles, et des bad guys encore plus bad, là aussi témoins de l'ambition d'Evans de faire mieux — en l'occurrence encore plus "dans ta face". Mais c'est là que ça fonctionne : peut-être parce qu'il est plus simple de faire une tarantinade qu'une coppolade, Gareth Evans réussit son effet quand il veut donner des couleurs plus cartoonesques à son deuxième opus. On pense en premier lieu aux tueurs de Bejo, Hammer girl (la muette susmentionnée) et Baseball Bat Man. Ça ne vole pas haut, mais ça réserve des moments très divertissants.

De la baston, encore de la baston, jusqu'à l'irrationnel. The Raid 2 réserve donc de nombreux passages aussi sauvages (limite hallucinants selon les moments) qu'incroyablement branlés et spectaculaires, surtout dans son dernier tiers, à l'occasion desquelles le réalisateur peut enfin montrer l'étendue de son talent, à commencer par sa maîtrise de l'espace absolument exceptionnelle : on pense notamment à la baston dans les toilettes de la prison, à l'attaque du taxi de Rama par une quinzaine de "flics" corrompus, au massacre absurde mais trop top dans le métro, à l'énormissime course-poursuite à quatre voitures (qui se finit sur la mort d'Eka, membre du gang de Bangung qui sauve le héros à l'issue d'une course en bagnole… rappelant furieusement celle du gangster sympa joué par Chapman To dans Infernal Affairs !), et, naturellement, au triple-final comprenant le duel en cuisines entre Rama et le bras-droit de Bejo, hallucinant de longueur (près de sept minutes, a priori…). Autant de morceaux de bravoure redonnant un peu de couleurs au paysage du film martial en grosse perte de vitesse ces dernières années.




Bien sûr, le film se trouvera par moments prisonniers de son mécanisme, cognant sans réfléchir, et surtout sans utiliser la moindre arme à feu (encore l'école coréenne, peut-être ?), parce qu'il ne faudrait pas non plus que les scènes se finissent au bout de cinq secondes, on a 2h30 à remplir, les cocos. Il en résultent deux ou trois séquences de baston en trop, essentiellement celle dans l'entrepôt avant le grand final, ou celle du bar où Uco envoie environ un milliers de gars buter son "oncle" spirituel Koso (joué par… Yayan Ruhian, qui pourtant mourrait dans un autre rôle dans le premier Raid !), alors que la logique aurait clairement dicté une simple balle dans la tête, collée de derrière, à la chicanos. Les bastons à mains nues ou à coups de bâtons coulent de source dans un film d'arts martiaux où la chorégraphie occupe un rôle majeur. Mais leur recours systématique dans un cadre moderne et urbain (à l'exception de la scène chez le producteur de porno, rafraîchissante…) finit par fatiguer un peu. C'est entre autre pour ça qu'on appréciera la fille aux marteaux et le mec à la batte : le film ne sera jamais aussi bon qu'au climax de sa violence, là où un centimètre de trop peut faire la différence entre la vie et la décapitation. Rien que pour ces moments, The Raid 2 mérite amplement d'être vu.

Alexandre Martinazzo

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