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L'IVRESSE DE L'ARGENT

En salle le 23 janvier 2013


Grand habitué de la décadence et de la déchéance, le cinéaste sud-coréen Im Sang-Soo (Une Femme Coréenne, The President’s Last Bang, Le Vieux Jardin…) s’attarde sur les secrets sordides d’une richissime famille à la tête d’un des plus puissants chaebol (conglomérats de Corée du Sud). L’ambiance est d’une froideur à vous glacer les sangs, et le programme se résume à un mélange convenu maiis inévitable de sexe, mensonges et gros argent. Au cas où vous ne le sauriez pas encore : le pouvoir rend laid. Tout un programme.

L’Ivresse de l’Argent était un film très attendu au festival de Cannes 2012, et le dernier à être projeté en compétition, la veille de la remise des prix, dans le Théâtre Lumière. Le dossier de presse donnait particulièrement envie. En introduction, le réalisateur affirmait "avoir voulu retrouver le souffle épique de Shakespeare et Balzac." Il voulait mettre en scène le vertige du pouvoir, que donnent à l’Homme les montagnes d’argent. Il précisait : "En Corée du Sud, les présidentielles auront lieu en décembre prochain. L'actuel président coréen a souvent été comparé à Silvio Berlusconi, car c'est un nanti qui avait promis aux Coréens de les rendre aussi riches que lui. Mais seuls ses amis intimes se sont enrichis, et la Corée s'enlise dans le marasme, entre chômage et conditions de travail abusives. Les Coréens, qu'ils soient riches ou pauvres, sont tous devenus obsédés par l'argent." Il continue plus loin : "Partout dans le monde, le pouvoir de l'argent gagne du terrain. Et la politique est contrôlée par le pouvoir de l'argent. Il est absolument nécessaire que le pouvoir politique se dissocie de l'argent." Il a bien entendu raison, mais s’il y a visée politique à ce film, il faut la chercher derrière des scènes mettant en avant les secrets honteux de la famille coréenne (fictive) la plus huppée et certainement la plus antipathique du pays.

Argent, sexe et pouvoir, et c'est tout

Le pitch est alléchant : "Young-jak est le secrétaire de Madame Baek, dirigeante d'un puissant empire industriel sud-coréen. Il est chargé de s'occuper des affaires privées de cette famille à la morale douteuse. Pris dans une spirale de domination et de secrets, perdu entre ses principes et la possibilité de gravir rapidement les échelons vers une vie plus confortable, Young-jak devra choisir son camp, afin de survivre dans cet univers où argent, sexe et pouvoir sont rois…" Seulement, il y a cette formule de conclusion. Argent, sexe et pouvoir. Ne l'a-t-on pas déjà entendue mille fois ? Naturellement, on ne peut reprocher à un film tourné à l'autre bout du monde le détail de la traduction française de son résumé. D'ailleurs, cette accablante banalité peut en être tout à fait indigne. Seulement, ce n'est pas le cas : dans L'Ivresse de l'Argent, vous n'aurez rien de plus que ça. Et l'on dit bien : rien de plus.



Ainsi, comme les grandes espérances sont souvent déçues, tel est le cas ici. Le spectateur se retrouve devant un objet filmique élégant, mais froid et identifié, dans lequel il lui est impossible d’entrer, et face à des personnages auxquels il lui est impossible de s’attacher. Certes, les intentions du réalisateur sont en partie respectées, en cela que l’obsession de l’argent y est bien illustrée : l’argent donne le pouvoir, et le pouvoir stimule le désir de domination sexuelle, domination que les richissimes Monsieur et Madame Baek tentent de se procurer chacun de leur côté. C’est très bien, mais on aurait aimé un peu d’emphase, à défaut d’un souffle épique.

On pense à cette phrase tirée du Mari Idéal, pièce de théâtre d’un grand esthète, Oscar Wilde : "Le pouvoir n'est rien en lui-même: ce qui est beau, c'est le pouvoir de faire le bien." Du côté de la famille Baek, on a compris que ce n'est pas gagné, mais le réalisateur Im Sang-soo semble lui aussi d'une humeur un peu trop primairement cynique…

Une beauté plastique indéniable

Sans grande surprise car c’est là une caractéristique du cinéma sud-coréen depuis dix ans, le principal point positif de L’Ivresse de l’Argent est sa brilliante photographie. On ne peut qu’applaudir le travail virtuose qu’a opéré sur la lumière le chef opérateur Kim Woo-hyung, grand habitué des films d’Im Sang-Soo. Il sublime l’impression de froideur déjà véhiculée par les décors. Par exemple, la résidence des Baek est un intérieur immense, froid et sans vie.



Sur le plan de la direction artistique, la caractéristique principale de L’Ivresse de l’Argent est l'usage d'œuvres d'art dans de larges espaces. Im Sang-Soo souligne : "Aujourd'hui, la tendance pour les riches est de décorer leur maison comme si elle faisait partie d'un musée ou d'une galerie d'art. Les tableaux aperçus dans le film (d'Erro, Arman, Yuri Kuper, Jim Dine, et bien d'autres artistes coréens de renom) sont éblouissants, mais les êtres qui les côtoient au jour le jour ne cessent de s'enlaidir, ce qui est pour le moins ironique." La superficialité de ces aristocrates modernes trouve une bonne illustration dans le ridicule de leur course à l’art contemporain : ils n’y connaissent rien, mais aiment épater leurs invités avec des tableaux tous plus onéreux les uns que les autres. "Belle" corruption de la mission de l’artiste, "beau" dévoiement du sens de l’œuvre d’art…

Les limites du minimalisme

Le décor et la photographie ne sont pas les seuls véhicules de cette froideur. Im Sang-Soo a pris le parti de demander à ses acteurs un jeu minimaliste, afin que les "émotions affleurent"… Ces derniers respectent soigneusement le contrat tout au long du film, mais seuls Baek Yun-shik et Yun Yuh-jung parviennent à véritablement tirer leur épingle du jeu.



Vétéran très populaire dans son pays, Baek Yun-shik (The Big Swindle, Save the Green Planet) n’hésite pas à donner de sa personne dès les premières scènes, le dernier plaisir dans l'existence de son personnage étant de coucher avec sa domestique (gare à l’originalité !). Dans le rôle de sa femme, on ne peut qu’admirer la superbe performance de Yun Yuh-jung (vue dans les précédents films du réalisateur, ainsi que dans Ha Ha Ha, de Hong Sang-soo), figure récurrente de la télévision coréenne abonnée aux rôles de mères à l'écran, qui se transforme ici en une femme fatale d'âge mur qui vampirise la jeunesse et se nourrit de sa vitalité. À soixante-cinq ans, elle a courageusement relevé le défi de se dévêtir à l’écran pour la première scène d'amour de sa carrière. Eux deux incarnent très bien ce que le richissime couple Baek a de plus répugnant et sordide.

Le contrat de minimalisme entrave les performances des jeunes acteurs moins expérimentés, à savoir les deux jeunes et belles créatures Kim Kang-woo (The Coast Guard, Silmido) dans le rôle du secrétaire, et Kim Hyo-jin (The Legend of the Evil Lake) dans le rôle de la fille unique, qui paient au prix fort la vacuité de leurs personnages, et n’accrochent pas suffisamment la lumière pour masquer ce problème majeur.

Vous l’avez compris : si les "émotions affleurent" comme le désirait Im Sang-soo, elles ne dépassent pas le surface de la toile, et n’atteignent certainement pas le premier rang de spectateurs…



Et alors ?

Mais au fait, a-t-on le droit de ne trouver aucun intérêt à suivre le quotidien de ces gens qui détiennent le pouvoir (qu’il soit politique, médiatique ou financier) ? On imagine sans mal leur superficialité, leur cynisme et leur décadence en suivant leurs affres sur Internet, à la télévision, ou dans la presse. Pour être disposé à les subir dans une salle obscure, il faudrait plus qu’un exercice de style glacial, dont la radicalité et le brio ne sauraient compenser la sécheresse émotionnelle. Le parti pris de froideur d’Im Sang-soo est certes réussi, mais l’on ne parvient à aucun moment à se sentir concerné, et ça, c'est un peu embêtant.

Ce parti pris peut parfois donner à un film des airs d’intelligence et de perspicacité ; il serait regrettable de tomber dans ce piège. Là non plus, L’Ivresse de l’Argent ne suscite pas un réel intérêt, car il ne dit au fond pas grand-chose. On a compris, l’argent ne fait pas le bonheur. Ce n’est pas la première fois qu’on entend ça. Si jamais il vous arrive d’envier un tant soit peu le train de vie des puissants, courez voir ce film, vous vous sentirez tout de suite moins défavorisé ! Mais… et après ? Le spectateur comprend le message du film sans en attendre la fin : l’argent c’est laid, le pouvoir c’est laid. Mais n’aurait-il pas également le droit de chercher un peu de beauté, quelque part dans le cadre, ou au moins de ressentir quelques émotions ? Sans cela, il n’y a que noirceur sur fond noir, et là-dedans, on n’y voit plus rien.


Christine Calais

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