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LA MORT EN LIGNE

Disponible en DVD zone 2 aux éditions HK Vidéo

La recette du film d’horreur est d’introduire une dose de paranormal pour diluer les codes réels qui entraveraient le fantastique. La Mort en ligne y parvient fort bien et construit une intrigue alambiquée qui parvient à sublimer ses limites rationnelles. Mais surtout ce film propose une intéressante remise en cause des principes du genre.

L’intrigue se fonde donc sur une idée assez banale : "et si recevoir un coup de fil de moi-même dans le futur, signifiait que je vais mourir ?" L’idée est sans doute simple mais forte car mourir c’est bien rencontrer son futur définitif. Le scénario développe alors un film d’horreur sur fond de maltraitance, qui aurait gagné une dimension esthétique et conceptuelle autre s’il avait su se passer de la facilité. Cette facilité n’est autre que l’intrigue policière sur la mort d’un enfant, il faut cependant avouer que MIIKE se sort plutôt bien de cet imbroglio en renvoyant dos-à-dos et les fins optimistes et les fins dramatiques, la rationalité se trouvant finalement disqualifiée.

L’horreur et la science

Réaction fondamentale de l’homme à la situation d’horreur : comprendre, rationaliser et sortir de crise. Réaction fondamentale de l’horreur : induire l’homme en erreur et, prix de cette erreur, abattre sur lui sa furie. Le schéma s’applique ici aussi, mais Miike en détourne la résolution. Au dernier moment il propose une autre voie, une résolution presque "naturelle", c’est-à-dire sans solution.

Comprendre, connaître sont les principes scientifiques – et rassurants – que l’âme de l’humain désemparée tente d’appliquer à la situation qui le détruit. Ce sont aussi les principes qui, remis en cause, le laisse dans la pire des perplexités, et au premier chef, le principe de causalité : c’est-à-dire que toute chose s’explique par sa cause, les mêmes causes entraînant les mêmes effets, on peut postuler dès lors une stabilité du monde. Ce principe, fortement kantien, est depuis tout puissant dans la conscience universelle. Le principe de causalité est une des seules bases stables sur laquelle l’homme puisse ériger la connaissance, il va de soi que le lui retirer permet de donner libre cours aux angoisses les plus folles.

Comment n’avez-vous plus peur du noir ? En vous disant que de toute façon il est impossible qu’il y ait quelque chose là où il n’y avait rien de jour, puis en allumant la lumière : pouvoir magique de la lumière. La plupart du temps le principe fonctionne – et sa réplique de la part du film aussi –, voir à Hollywood : Destination Finale, Scream, et au Japon, Ring. La Mort en ligne s’oriente aussi vers ce type de résolution, pourtant les dernières séquences viennent mettre à mal "la machine infernale"… mais où donc les choses se sont-elles rebellées ?



L’altération du genre

En réalité, si le scénario reste somme toute dans la droite ligne de tous les codes du genre et même, dans une certaine mesure, à la fin ; la réalisation au contraire abat ces fondations et laisse entrevoir autre chose, en exploitant la valeur de l’image comme telle.

Le principe corélé que le cinéma a construit autour du film d’horreur est celui de la mise hors-champ de la menace. La force du facteur angoisse est décuplée par la suggestion, autant pour un simple raison figurale technique et que pour une raison métaphysique : voir c’est déjà dominer du regard, c’est pouvoir cerner la chose et l’angoisse devient peur. Mais la peur n’est pas suffisante. La preuve de l’importance primordiale de la seconde raison pour le déni figural est donnée par le maintien de ces gestes malgré le développement des moyens techniques de figuration.

Pourquoi en passer par là ? tout simplement, Miike, subrepticement détourne et évacue cet hors-champ, décide de le faire entrer – tout en le laissant dans le non-figutatif. De la sorte, comprendre, éclairer, jeter la lumière donc, n’apporte en fait rien. Cela il le fallait comprendre dès le départ. Les choix de cadres de Miike vont indéniablement dans ce sens, il n’évite pas la figuration (dans l’absolu) et nous jette au regard ceci que voir et entendre ne servent à rien.



Les personnes engagées dans cette histoire ne peuvent donc pas se tirer d’affaire, elles s’obstinent à vouloir comprendre – et que faire d’autre – alors que le réalisateur de sa main omnipotente nous révèle que de toute façon la compréhension est inutile et que de même ce n’est pas parce que l’esprit humain aura manqué l’objet qu’il sera forcément détruit. Il n’y a en fait aucune échappatoire. Ainsi, les personnages savent exactement ce qu’ils vont dire et le disent, ils appellent leur mort en somme : s’ils n’avaient pas su leur dernier mot, seraient-ils mort ? Mais ces victimes et nous-mêmes, surtout nous-mêmes, voient exactement ce qui se passe. Il y a du monde, il y a de la lumière et même la télévision ! Rien n’y fait pour la raison simple que nous ne fonctionnons plus dans le régime normal de l’horreur ou de l’angoisse.

L’horreur ou l’angoisse cesse quand elle est mise à jour, mise en commun.

La solution alors ? ne rien faire, il n’y a rien à faire, sinon aller au-devant de sa mort et devenir sa mort. Mais ce n’est pas alors un film d’horreur, c’est une ode au sacrifice personnel. La survie devient possible car deux êtres ont pris sur eux la malédiction, ils sont devenus la mort omnipotente, enfermée dans leur histoire personnelle.
Comprendre n’est plus alors intellectuel, comprendre c’est ressentir. Ce que nous dit Miike c’est l’impossible compréhension abstraite et la seule possibilité de l’empathie charnelle, insondable, ineffable. Alors s’opère le transfert entre l’intellect et la sensibilité… ciel bleu et nuages blanc, dans un hôpital virginal et originel, on dirait Adam et Eve : ils en savent assurément plus que nous !

Matthieu Guinard

La Mort en ligne (Chakushin Ari) de Miike Takashi. Avec Shibasaki Kô ; Tsutsumi Shinichi ; Fukiishi Kazue.

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