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LA VIE MURMUREE

Vu dans le cadre de la 6ème édition de Kinotayo, festival du film japonais contemporain


Le documentaire La Vie Murmurée, réalisé par Gilles Sionnet et Marie-Francine Le Jalu, et sorti en salles le 30 novembre 2011 (juste après le festival Kinotayo) au cinéma parisien Saint-André des Arts, mérite franchement le détour. C’est un portrait de l’écrivain japonais Dazai Osamu (1909-1948), méconnu en France mais très célèbre dans son pays, à travers le regard de ses admirateurs actuels. Même ceux qui préfèrent pianoter sur leur réseau social favori à se plonger dans un livre ont de grandes chances d’être captivés par ce documentaire par ailleurs très original dans ses partis pris de mise en scène et de montage…

Le documentariste Gilles Sionnet a déclaré, lors de la projection du film à la Maison de la Culture du Japon (MCJP), "avoir été enthousiasmé par la lecture des livres de Dazai. Comme c’est l’écrivain le plus lu parmi les auteurs japonais dans le pays du Soleil Levant, je voulais aller voir comment les Japonais le recevaient aujourd’hui. Deux axes ont guidé notre travail : l’axe culturel pour faire découvrir Dazai, et l’axe sociétal, sur les questions existentielles que se posent les jeunes Japonais aujourd’hui."

Loin des messages publicitaires de notre société de consommation, qui poussent à accumuler les biens matériels dans la perspective d'un bonheur illusoire comme finalité, le message de Dazai est profond et réfléchi. Il prône l’amour et la révolution comme deux axes fondamentaux de l'existence. Un message que ses admirateurs interprètent chacun à leur façon.

Le choix des fans qui ont témoigné ne s’est pas fait à la légère ; il fait en grande partie la qualité du film. Le duo de réalisateurs, qui ne parlait pas un mot de japonais, a effectué un casting de plus de cent personnes. Ils ont rencontré de nombreux fans à la commémoration de la naissance de Dazai, le 19 juin, et sur des sites Internet consacrés à l’auteur. Au final, leur sélection illustre parfaitement la diversité des profils de fans de l’écrivain.



Dans une liste à la Prévert, la gent féminine de fans se compose  d’un "Chaperon rouge" moderne flanquée de son mari – n’en disons pas plus –, d’une célibataire diplômée de psychologie, de la dessinatrice d’un manga consacré à Dazai… la fille de ce dernier y va  également de son témoignage. Côté masculin, témoignent un jeune qui travaille sur les chantiers (sans doute le plus "normal" de l’échantillon) et un homme assez âgé, vice-préfet de Tokyo, qui a écrit sur de nombreux écrivains nippons, dont Dazai. Le Chaperon rouge et la célibataire tendance dépressive sont, par leurs personnalités originales, les deux fans dont les spectateurs se souviendront sans doute le plus longtemps. Car l’univers de Dazai n’est, de toute façon, pas tout à fait équilibré : l’homme, obsédé par le suicide, finit par passer à l’acte (a priori, les circonstances précises n'ayant jamais été élucidées) à quelques jours de son 39ème anniversaire, à la suite d’une longue série de tentatives, seul ou en couple – option plus romantique, mais qui peut faire de sérieux dégâts lorsque, comme cela lui est arrivé, l’on survit, et l’autre, pas.

L'importance cruciale de la complicité avec l'interviewé

On est aisément saisi par la complicité que les réalisateurs, malgré la barrière primaire de la langue, ont pu produire entre eux et leurs interviewés, qui dévoilent en toute confiance l’importance et l’influence des réflexions de Dazai sur leur vie, ainsi que tout ce que cela entraîne, jusqu’au plus intime. "Ces gens luttent pour vivre, comme Dazai. Nous avons eu le privilège de l’étranger, et avons eu la possibilité d’aller plus loin qu’un réalisateur Japonais aurait pu le faire pour aborder les gens et poser des questions", analyse Gilles Sionnet. Ainsi, la psychologie des témoins s’enrichit à mesure que le film se développe. Et lorsque celui-ci se termine, le spectateur est lui aussi, d’une certaine manière, complice de ces personnages si différentes de lui au départ. Il finit en tout cas par les comprendre, touché par ces cœurs mis à nus, découvrant leurs fragilités et leurs fêlures, sous la passionnante lumière des contrastes culturels, de l’Ailleurs et de l’Autre, si loin, si proche. Pour Gilles Sionnet, "le film permet de lutter contre les stéréotypes tout en découvrant une culture, une société. Il permet d’abattre, ou au moins d’estomper, les malentendus entre les cultures."



Éminent facteur de la réussite de La Vie murmurée, la réalisation du documentaire, bien loin de diminuer la sensation de réalité, l’amplifie. Marie-Francine Le Jalu précise : "De nos conversations avec les fans ont surgi des idées de plans que nous avons travaillées, à partir de moments vécus et dits." N’oublions pas la photographie des plus élaborées, en retenant notamment deux plans magnifiques, celui d’un reflet de la ville dans la vitre de l’appartement de la dessinatrice, et celui des éditeurs de Dazai, aujourd’hui âgés, marchant de dos. Marie-Francine Le Jalu, qui a effectué elle-même le montage avec Gilles Sionnet, explique : "Nous avons filmé avec deux caméras, alors qu’en général les documentaires sont tournés avec une seule. Cela a offert plus de possibilités au montage."

Le travail a été de longue haleine, puisque l’aventure a commencé en juin 2005 au Japon, pour connaître une première pause après la première du film en octobre 2009 au festival du film documentaire de Yamagata. Il a depuis été montré dans plusieurs autres festivals, cités sur le site officiel consacré au documentaire, riche en informations diverses. La Fondation du Japon et le Centre National du Cinéma et de l’image animée (CNC) ont financé le film. La distributrice du film conclut : "Je ne connais rien au Japon ni a Dazai. Mais l’image, je connais, et Gilles Sionnet et Marie-Francine Le Jalu m’ont fait rêver."

Christine Calais

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