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KINOTAYO 2011 : les récompensés du festival, SOMEDAY, HANEZU, et INTO THE WHITE NIGHT

La 6e édition du festival du film japonais contemporain Kinotayo s’est tenue du 8 au 29 novembre 2011, principalement à la Maison du Japon à Paris, mais aussi dans huit autres cinémas de Paris et de la région parisienne, et trois dans le sud de la France. Organisée par l’association à but non lucratif Kinotayo, elle a attiré plus de 4300 spectateurs, soit 5% de hausse par rapport à l’édition 2010, et les notes du public données aux films ont été supérieures à celles de l’année précédente. Les organisateurs ont annoncé qu’ils allaient devenir distributeurs, sous la "marque" Kinotayo, de films présentés lors du festival, pour les faire sortir en salles ou sur d’autres supports, dans l'hexagone mais aussi d’autres pays francophones. Orient-Extrême était naturellement présent ; après la publication de nos critiques de trois des nombreux films en compétition (When I Kill Myself, Love and Treachery, My Wife), nous vous en proposons trois autres, dont celle du film d’ouverture du festival (Hanezu) et du film de clôture (Someday), réunies dans un même article, parce que pourquoi se priver.

Après un festival, on a tendance à s’interroger sur le thème principal, le ressort de la sélection. N’ayant pas été présents aux précédentes éditions du festival, nous nous en tiendrons au cru 2011 ; et cette année, le thème du suicide est le plus récurrent dans les films présentés. Il y a d’abord le plus évident, When I Kill Myself de Nakajima Ryô (le titre parle de lui-même) ; puis La Vie Murmurée, le documentaire des Français Gilles Sionnet et Marie-Francine Le Jalu sur la vie de l’écrivain nippon Dazai, qui a cherché plusieurs fois à se suicider, notamment en couple, et de ses fans, dont certains ont quelques tendances suicidaires. Les autres films de la sélection ne sont pas qu’affaires d’ouvertures de veines, mais on y trouve certains personnages qui partagent cette tendance à se suicider de façon aussi naturelle que s’ils allaient chercher le pain à la boulangerie d’à côté – nous n’en dirons pas plus pour préserver le suspense.

Kinotayo cru 2011 aura été d’une tenue très irrégulière. Les festivaliers ont d’un côté eu droit à de bons films, comme le contemplatif Hanezu, l’esprit des montagnes, de Kawase Naomi, qui est sorti en salles ce mois-ci. La qualité s’est nettement dégradée avec le très décevant thriller d’anticipation When I Kill Myself, du pourtant intéressant réalisateur Nakajima Ryô (voir son interview), ou encore le très dispensable Love and Treachery, de Yazaki Hitoshi. Au rayon des surprises, le comique de l'absurde du film de clôture, Someday, de Sakamoto Junji, a brillé ; et les codes du thriller se sont magnifiquement entremêlés à ceux du drame familial dans Into the White Night, de Fukagawa Yoshihiro.

Dix séances en tout ont fait salle comble. On pense au nouveau film de Sono Sion présenté hors compétition, Guilty or Romance, tenue à la Maison de la Culture du Japon (en la présence du réalisateur et celle de l’actrice Kagurazaka Megumi) ; au précédent long-métrage du réalisateur décidément apprécié, Cold Fish ; au documentaire français sur l’écrivain Osamu Dazai et ses fans d’aujourd’hui, La Vie Murmurée, sorti en salles le 30 novembre 2011.


L’équipe du festival, avec en kimono, la présidente de la Maison de la Culture du Japon, Takeuchi Sawako, et plusieurs réalisateurs plus ou moins bien cachés dans le groupe.

En compétition six films se disputaient les prix, et la moitié ont été récompensés, les Soleil d’Or étant des prix décernés par le public à partir d’un système de notations. Dans l’ordre de prestige :
1- Soleil d’Or Kinotayo : Someday, de Sakamoto Junji ;
2- Soleil d’Or If Télévision : My Wife, de Hanawa Yukinari ;
3- Prix Nikon de la meilleure image : Into the White Night, de Fukagawa Yoshihiro.
Enfin, huit films ont été projetés dans le cadre de la rétrospective, dont six films déjà primés lors de précédentes éditions du festival.


SOMEDAY

Le kabuki porteur de lien et de tradition entre les hommes


Le film de clôture du festival a été l’occasion de rendre hommage à un grand acteur. Someday est sorti le 16 juillet 2011 dans l’archipel nippon, soit trois jours avant la mort de Harada Yoshio, l’acteur principal (récemment vu dans le joli Still Walking de Koreeda Hirokazu). Accablé par la maladie, il s’était pourtant rendu à la première du film. Son décès, à 71 ans, a mis fin à une carrière débutée en 1968. Ce beau ténébreux à la réputation sulfureuse, qui aurait pu céder aux sirènes hollywoodiennes tel un Takakura Ken (Yakuza, Black Rain…), ne se sera jamais donné à nul autre pays que le Japon. Que son dernier film ait pour sujet la défense du théâtre kabuki en région rurale est tout un symbole : le kabuki est la forme codifiée et épique du théâtre japonais traditionnel, les trois idéogrammes du mot signifiant chant (ka), danse (bu), et habileté technique (ki).

Zen, joué par Harada Yoshio, est l’acteur vedette d’un spectacle amateur de kabuki qui se tient une fois par an au village d’Ôshika, à Nagano. Dans le quotidien, il est gérant d’un restaurant spécialisé dans la viande de cerf. Il vit seul depuis que sa femme Takako l’a quitté pour Osamu, ami d’enfance de Zen, il y a 18 ans de cela. Mais un jour, Osamu revient au village d’Ôshika avec Takako, car elle a perdu l’esprit et la mémoire. Troublé, Zen accepte de les héberger. Alors que le spectacle approche, Zen se rend compte que Takako se souvient parfaitement du spectacle dans lequel elle a joué 18 ans auparavant. Va-t-elle guérir grâce au kabuki ?



Après s’être fait remarquer en 2000 avec un magnifique portrait de femme, Face, Sakamoto Junji a passé les dix années suivantes à décevoir les espoirs que la critique avait mis en lui, atteignant le fond en 2005 avec l’immonde blockbuster Aegis, et se contentant à partir de là d’enchaîner les films de commande en bon yes-man – on pense au pseudo-thriller poseur Chameleon en 2008, ou à son Zatoichi The Last en 2011 (celui avec Katori "SMAP" Shingo et Sorimachi "GTO" Takashi…). Il valait donc mieux ne rien attendre de Someday, bien qu’en tant que chronique champêtre, elle trancha avec le reste. La surprise ne fût que plus positive. Les situations comiques ne manquent pas dans l’heure et demie du film. Qu’ils soient liés à l’organisation du spectacle de kabuki dans le village, ou au triangle amoureux, les éléments de comédie font généralement mouche, notamment grâce à un florilège de seconds rôles savoureux (Matsu Takako, Sato Koichi, Ishibashi Renji, Eita…), et ajoutent à l’excitation de la découverte de la beauté et la magie du kabuki, porteur de lien et de tradition entre les villageois. À la fin du film, on n’a qu’une seule envie : celle d’aller voir un de ces spectacles de kabuki, et pour ce faire, d’aller au Japon. N’est-ce pas ce qu’il se passe lorsqu’un film a atteint son objectif ?

Réalisé par : SAKAMOTO Junji, avec HARADA Yoshio, OKUSU Michiyo, KISHIBE Ittoku, SATÔ Kôichi, MATSU Takako, EITA, MIKUNI Rentarô. Durée : 94min


HANEZU, L'ESPRIT DES MONTAGNES

Là tout n’est qu’ordre et beauté


Avec Suzaku en 1997 et Shara en 2003, la réalisatrice indé Kawase Naomi est devenue un nom incontournable de la cinéphilie internationale un minimum branchée, et une habituée des festivals. C’est une exploratrice dévote de ce que le décor naturel le plus trivial a de plus beau, dont films tiennent place le plus loin possible des mégalopoles nipponnes, et ne donnent qu’une seule envie : s’en éloigner nous aussi – La Forêt de Mogari (2007) étant peut-être l’exemple le plus radical en la matière. Seulement, Kawase Naomi tourne peu de long-métrages de cinéma, très occupée par ses documentaires : depuis La Forêt de Mogari, elle n’avait tourné qu’un seul film, le charmant Nanayo, l’année suivante. Et c’était en Thaïlande, que ça se passait. Autant dire que Hanezu, l’esprit des montagnes, retour au bercail après cinq ans de disette, était des plus attendus.

Au-delà de l’hymne à la nature attendu, Hanezu se fonde sur le poème du Manyoshu, plus ancien recueil de la littérature nipponne, résumable par la phrase suivante : "le mont Kagu aimait le mont Unebi. Le mont Minimasi était son rival. C'est ainsi depuis les temps des dieux." Ils forment le "Yamato Sanzan", les trois montagnes de Yamato, à Kashihira, dans la préfecture de Nara (d’où est originaire la cinéaste). Y fait écho une histoire bien ancrée dans le réel…


                 La réalisatrice Kawase Naomi sur le tournage de Hanezu

Dans la région d’Asuka, berceau du Japon, Takumi mène une double vie : tranquille avec Tetsuya son mari, passionnée avec son amant Kayoko, sculpteur qui lui fait découvrir les plaisirs simples de la nature. Takumi apprend qu’elle est enceinte. L’arrivée de cet enfant est l’occasion pour chacun de prolonger son histoire familiale et ses rêves inassouvis. Mais bientôt, Takumi devra choisir avec qui elle veut faire sa vie. Comme au temps des Dieux qui habitaient les trois montagnes environnantes, la confrontation est inévitable.



Hanezu, l’esprit des montagnes est une ode à la nature et à l’amour, une invitation au voyage baudelairienne dans cette région du Kansai aux paysages somptueux qu’a su capturer Kawase, elle qui a étudié la photographie à l’Ecole des Arts Visuels d’Osaka. Bien sûr, la contemplation induit une inévitable lenteur ; le spectateur ne doit pas être pressé, et accepter le rythme du film. On pourrait résumer ce dernier en paraphrasant Charles Baudelaire dans son Invitation au voyage : "là tout n’est qu’ordre et beauté, amour, calme et volupté." En effet, exit ici le luxe de Baudelaire, place à l’amour, beaucoup d’amour ; celui qui règne entre les personnages principaux du film et entre les montagnes du poème ancien, mais aussi tout l’amour de la réalisatrice pour sa région natale. Dans une courte vidéo qui a précédé la projection de son film, Kawase s’est d’ailleurs excusée de n’avoir pu faire le voyage à Paris, mais nous a invités à venir la voir dans le Kansai… Pour une fois, la forme prime quelque peu sur le fond, (l’intrigue amoureuse se fondant sur un trio somme toute classique, à savoir le mari, la femme, l’amant), sans que cela ne soit une tare.

Hanezu est un beau film, lent, contemplatif, poétique, une œuvre personnelle et originale, loin de toutes les explosions et de la démesure des effets spéciaux hollywoodiens, c’est comme une longue inspiration, hors de notre consommation cinématographique régulière, trop habituée aux objets filmiques identifiés, dont le marketing et le budget sont les forces principales. Et ça fait du bien, une fois de temps en temps ! D’autant plus pour le spectateur français, sachant que la poésie, qui était en France, jusqu’au XIXe siècle, élevée au Panthéon des arts, est aujourd’hui le parent pauvre de la littérature, et des arts en général. Si le cinéma était une partition, ce film serait une virgule, symbole de la respiration en musique. Il faut laisser le temps au temps… Un conseil : éteignez votre portable, et laissez-vous porter, hors du temps, dans une méditation sentimentale et esthétique.

Réalisé par : KAWASE Naomi, avec KOMIZU Tohta, OSHIMA Hako, AKIKAWA Tetsuya. Durée : 91min.


INTO THE WHITE NIGHT

Du suspense à la tragédie


Partir à la découverte d'un film sans ne rien avoir lu ou entendu à son sujet n'est jamais une mauvaise idée. C'est même vivement recommandé dans certains cas, comme celui d'Into the White Night, oeuvre crépusculaire dont on avait déjà entendu parler au Festival de Berlin en février 2011, réalisée par le très prolifique Fukagawa Yoshihiro (dix long-métrages en huit ans, dont le récent Pâtisserie Coin de rue [si, si, NDLR]). Ne cédez donc pas à la tentation d'en lire le pitch sur le web, que ce soit sur le site de Kinotayo ou ailleurs ! 

Le film débute comme un polar, avec le meurtre d’un prêteur sur gages en 1980. Il se poursuit bien des années plus tard, alors que le fils du prêteur sur gages et la fille de la principale suspecte de l’époque sont devenus adolescents – nous valant au passage quelques illustrations d'ijime – puis adultes, et que l’inspecteur a repris son enquête. Il y a des rebondissements que nous n’aurons pas le sadisme de vous dévoiler ici, pour changer un peu de ces nombreuses critiques peu regardantes, à éviter avant d’aller voir tout film, tant elles se font tout un art de gâcher le spectacle à coups de spoilers plus ou moins délibérés. Tout ce que l’on peut dire, c’est que la perversité n’est jamais loin, que les personnages sont bien campés, leur psychologie s’enrichissant au cours du film. Le suspense reste intact tout le long de ce thriller oppressant, et la tragédie latente. Malgré la longueur du film, de 2h30, la tension dramatique retombe en effet rarement, et les spectateurs sont tenus en haleine. Parfois, ils se demandent où le réalisateur veut en venir, et ce n’est pas plus mal de se sentir perdu, comme certains personnages du film. Du polar au drame humain, il n’y a qu’un pas…



Mieux vaut ne pas chercher à classer ce film dans un genre – polar, thriller, film psychologique, drame, puisqu’il emprunte justement à ces différents genres pour en faire un mélange goûteux. On sent que le réalisateur aime ses personnages qui ne sont pourtant pas les siens propres ; qu’il les a peaufinés ; et les acteurs restituent à merveille leurs émotions, le plus souvent tout en retenue.

Susceptibles de vous éclairer sans briser le suspense, sont les propos du réalisateur du film, Fukagawa Yoshihiro, dandy nippon de loin le mieux habillé des réalisateurs présents à la cérémonie de clôture du festival…: "C’est une adaptation d’un roman célèbre au Japon [qui a déjà fait l’objet d’une adaptation réussie à la télévision, le feuilleton Journey under a midnight sun, avec Yamada Takayuki et Ayase Haruka, que l’on avait vu ensemble dans Sekai no chûshin de, ai wo sakebu, NDLR], auquel j’ai ajouté ma touche. L’inspecteur dans le roman ne fait qu’inspecter. Ici, il exprime aussi le point de vue du public. Je donne des points et le public trace la ligne. Je n’ai pas voulu faire un polar, mais un film qui parle de l’importance de l’affection dans l’enfance", avant de préciser qu’il avait eu lui-même une enfance heureuse et de citer dans ses influences françaises Cédric Klapisch, Patrice Leconte, Jacques Demy ou Eric Rohmer.


                 Fukagawa Yoshihiro lors de la projection de son film à la MCJP

Réalisé par : FUKAGAWA Yoshihiro, avec HORIKITA Maki, KÔRA Kengo, FUNAKOSHI Eiichirô. Durée : 149min

Christine Calais


Copyright de la première et la dernière photos © Christine Calais 

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