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WHEN I KILL MYSELF

Vu dans le cadre de la 6ème édition de Kinotayo, festival du film japonais contemporain

En ce mois de novembre de la tumultueuse année 2011, le festival de Kinotayo a choisi pour sa compétition six films, dont une moitié de thrillers remarquée. When I kill myself, de Nakajima Ryô, était un des trois postulants au bad trip. Et le plus intrigant, en fait : avec son scénario d'anticipation à mi-chemin entre Battle Royale et Suicide Club, il semblait y en avoir pour tout le monde. Mais il avait oublié un détail...

Dans un futur proche, une vague de suicides sans précédent frappe la jeunesse japonaise. Aculé, le gouvernement japonais décide de faire dans la prévention bourrine : finis les petites vidéos pédagogiques et les numéros verts, place au Protocole Nakajima (façon qu'a choisi votre serviteur de désigner le scénario), qui vaut à des centaines, peut-être des milliers de petits Nippons innocents de se faire interner dans des centres remplis de savants hargneux qui leurs feront subir diverses expériences, pour enfin comprendre les "raisons du suicide". Ah oui, et puisque les Japonais ne font jamais les choses à moitié, on implante dans le cœur de ces enfants un dispositif qui le fera sauter en une pression de bouton, avant de leur confier la manette avec une notice : quand tu auras ENFIN envie d’en finir, petit branleur, clique ici ! Isolés, terrorisés, entourés d’adultes sociopathes et de murs de béton, les pauvres enfants se demandent bien pourquoi. En cela, le travail d’identification du public aux protagonistes est totalement réussi…

Ça, c’est seulement l’arrière-plan. Le scénario, lui, tourne autour des six derniers occupants d’un immense complexe pénitentiaire qu’ils habitent depuis sept ans, et qui n’est plus gardé que par un grand gaillard dégingandé et un directeur grisonnant qui désespère d’être muté. Pourquoi ne veulent-ils pas mourir !? L’action commence lorsqu’un deuxième garde arrive, et fait preuve envers les adolescents farouches d’une humanité qui laisse l’assistance perplexe. Les questions proposées sont alors très nombreuses : quand sauteront-ils le pas ? Le feront-ils seulement ? Quelles sont les motivations du nouveau geôlier ? Et le Protocole Nakajima a-t-il fonctionné, dans une société dont on ignore tout ? Tout plein de questions. Problème : rien à cirer. Raison : le postulat de départ est d’une connerie transcendant l’histoire-même de la connerie depuis son invention par l’homme au début du Paléolithique.



Jouer avec des concepts qu’on ne les maîtrise absolument pas pour faire son petit cocktail et advienne que pourra ; les Nippons n’en ont pas le monopole, mais ils y sont très bons. Toute personne douée d’un minimum d’intelligence doit (parce que c’est un devoir) penser : le pourquoi du suicide, mmh, réfléchissons… Cent ans d’ouvrages psychanalytiques sur le sujet disponibles dans la bibliothèque d’en face ? Quelqu’un ? Personne ? Bon. C’est sûr que ça ferait un film moins fun. Face à ce spectacle improbable (pousser quelqu’un à la dépression pour essayer de comprendre pourquoi il est déprimé), à un moment, on se dit "non, le gars derrière ça DOIT savoir que son film sera également vu par des gens qui ont lu des livres, il a forcément dû penser à ça quand il a écrit son scénario". C’est oublier l’éventualité qu’il n’est même pas conscient de l’existence de ces foutus bouquins. À partir de là, tout le reste baigne dans une naïveté confondante à laquelle le spectateur désabusé est imperméable, et sans que n’y puisse changer grand-chose, que ce soit les quelques éléments inspirés du scénario (par exemple, le rapport de chacun à son "bouton" propose un début d’étude de caractère intéressante, mais sur une base qui ne fonctionne pas), ou son gros rebondissement du dernier tiers, que l’on voit venir à cent kilomètres.

Étonnamment, ce qui aurait dû porter au film le coup de grâce crée un appel d’air bienvenu : l’assemblage d’un décor, d’une direction artistique, et d’une interprétation renvoient aux court-métrages fauchés d’étudiants en cinéma pleins d’hormones et de fausses bonnes idées – le budget en étant naturellement la cause… mais pas la seule. Qui est familier à la fiction TV nipponne reconnaitra sans mal les tics de jeu de ces lycéens très motivés et mal dégrossis (mais aussi de la direction d’acteur ? À deux ou trois exceptions, le casting adolescent de Battle Royale n’était pas bien plus brillant, et pourtant !). Le spectacle en devient du même coup touchant, a fortiori dans sa dernière partie, à l’air libre, délivrée de la sclérose en plaque qui minait la narration jusque là… Hélas, la réalisation, plus à l’aise dans l’oppression des intérieurs, perd alors une bonne partie de son inspiration, et l’on revient à du boulot d’amateur mettant plus mal à l’aise qu’autre chose.



When I kill myself peut être vu comme une déroute par ceux qui ont eu la chance de regarder le premier film du jeune Nakajima Ryô (28 ans), This world of ours, chronique désabusée et ultra-violente d’une jeunesse urbaine en phase terminale. Mais la baisse de régime est-elle si surprenante ? Ce film abordait des sujets très familiers à leur réalisateur, ancien ado brimé et hikikomori vétéran. Avec ce nouveau long-métrage, le player fait dans l’anticipation psycho-métaphysique, et se plante simplement parce qu’il n’a pas le niveau, commettant l’erreur d’une jeunesse qu’il pointe pourtant lui-même du doigt : tout prendre pour acquis. C'est peut-être ça, le vrai protocole Nakajima. J’t’en foutrais des protocoles, moi, file dans ta chambre !


Alexandre Martinazzo

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