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MY WIFE

Vu dans le cadre de la 6ème édition de Kinotayo, festival du film japonais contemporain

Ayant été choisi pour faire partie des six films en compétition à l'édition 2011 du festival Kinotayo, My Wife avait de nombreux atouts de son côté : un réalisateur expérimenté, une histoire tragique et surtout vraie, un beau gosse vieillissant du showbiz nippon et une très talentueuse actrice à l'écran, très peu de moyens pour bien plaire aux festivals indés. Cela a vraisemblablement payé : à défaut d'empocher la palme, il a été récompensé du Soleil d'Or IF Télévision, ce qui n'est pas rien pour qui aime bien IF Télévision. Ici, on n'a rien contre, hein. On s'est juste fait un jour la promesse de toujours dissocier les films lents des films chiants, ce qui n'est pas rien quand on connait le cinéma japonais et le milieu indépendant...

Se retrouver sans emploi passé la cinquantaine n’est pas la meilleure idée qui soit dans nos sociétés modernes n'employant que la chair fraîche. C’est encore moins le cas au Japon, pays davantage groupiste que social qui, par exemple, plutôt que de laisser complaisamment croupir son troisième âge sans le sou dans le confort traître des allocations, aura l’excellente idée de faire bosser une mémé de 86 balais comme serveuse au fast-food d’en face de 9h à minuit sans break. Au moins elle a un boulot, pourrait-on répondre. C’est vrai, certains n’en trouvent plus jamais, et c’est là que ça se gâte.

Le personnage principal de My Wife, Hisanori, est dans ce cas-là, le cas de ceux qui n’ont pas de bol. Epave ruinée à qui il ne reste plus qu’un van bleu et 500.000 yens en poche, éreinté par les épreuves de l’existence et l’ingratitude de l’univers, il se demande comment tout cela va bien terminer. Il faut dire que son épouse, Hitomi, n’y a pas mis du sien avec ce satané cancer dont elle ne semble pas échapper, et la culpabilité du héros d’avoir couché par monts et par vaux le rattrape, alors qu’approche l’heure du jugement dernier. Que faire ? Désespérée de ne pas avoir suffisamment passé de temps aux côtés de son mari et de rester clouée à ce lit d’hôpital tragique, Hitomi lui propose un super plan : se lancer à deux et avec toutes ses économies dans un road-trip à travers le Japon, au cours duquel, privée de tout soin, elle agonisera lentement puis mourra, mais au moins, ce sera dans son van bl… euh, ses bras. Totalement emballé par cette idée géniale, Hisanori ne peut qu’être partant. Et c’est parti pour deux heures d’agonie… sans concession, parce qu’on ne vous a pas dit ? Les événements rapportés sont inspirés de faits réels. Alors chut.

C'est bon, puisque c'est vrai

Les faits réels, c’est que le livre dont est tiré My Wife (adapter est presque la norme dans le cinéma japonais, qui ne raffole pas trop des scénarios originaux) est une autobiographie, écrite par le vrai Hisanori, qui a vraiment laissé crever sa douce moitié. Un fatalisme davantage criminel que romantique, et inconcevable pour l’esprit occidental, mais dont le nippophile téméraire aurait le droit de trouver une parenté avec la mentalité japonaise, si seulement… la société japonaise ne lui était pas tombée dessus à bras raccourcis à l’époque ! En d’autres termes, My Wife est l’histoire d’un homme qui, contre le bon sens même, s’est fait un devoir sacré de respecter la dernière volonté de sa femme mourante, fût-elle un peu conne sur les bords. Mais l’histoire a l’argument du vécu, et comme il n’existe pas de mauvais sujet, jusque là, rien de problématique. Tout dépend en fait de ce que les "adaptateurs" font de ce matériau (en l’occurrence le réalisateur Hanawa Yukinari, First Love, et son scénariste Yamada Kôta, I Remember that sky).



Et c’est là que le bât blesse. Adapter le "vrai" est un exercice périlleux, en cela qu’il est tentant de se reposer sur l’argument de l’authenticité, mode pilote automatique du réalisateur qui se méprend sur le sens du mot adaptation, ou n’a simplement aucun regard (de conteur, de cinéaste…) à poser sur l’histoire qu’il raconte. Malheureusement pour My Wife (version française rasoir d’un titre qui avait au moins le mérite d’annoncer la couleur : Shiniyuku Tsuma to no tabiji, littéralement "Mon parcours avec ma femme qui s’en va mourir"), Hanawa Yukinari ne prend à aucun moment le risque de poser le moindre regard critique sur ce récit d’obstination et d’abdication, alors que son sujet alimenterait sans mal plusieurs jours de débat. C’est un peu comme si le cinéaste avait décidé de laisser l’itinéraire, déjà tracé, se concrétiser jusqu’au fondu au noir, imitant le renoncement total de son "héros", la pellicule remplaçant le van bleu (important, d’ailleurs, le bleu : un van vert, rose ou noir aurait eu une toute autre signification…). C’est d’autant plus surprenant que Hanawa, bien que peu prolifique, nous avait "habitués" à davantage d’esprit d’initiative et d’énergie, avec Tokyo Skin en 1995, et surtout son très ambitieux First love en 2006.

De l'intérêt d'être intéressé

Du coup, passé un premier tiers dont on peut louer l’effort de traiter (timidement) des sujets sociétaux encore rarement abordés dans le cinéma du crû (après VINGT ans de crise…), Hanawa se lance à corps perdu dans un vague empilement de scènes de désespérance qui semble constituer l’essentiel du livre (que votre serviteur n’a pas lu). On sait que ça va mal finir. On sait que ça va être dur. La seule inconnue, à savoir combien de temps tout cela va durer, constitue un maigre suspense que l’on eût cependant toléré si les auteurs avaient eu idée de nous rendre les personnages attachants, puisque ce genre de débande repose beaucoup sur l’empathie que le spectateur va ressentir pour les protagonistes. Or, dernier coup de grâce : là aussi obnubilé par l’étiquette faits réels, le réalisateur propose (plus ou moins consciemment) des personnages qui n’inspirent au mieux rien, au pire de l’exaspération (entre l’épouse appelant son mari "papa" alors qu’ils n’ont pas de gamin et que l’on approche des années 2000, et le fait qu’ils n’ont jamais causé goûts musicaux autour d’un verre en vingt ans de vie commune, on frôle la misanthropie léthargique).

Miura Tomokazu, l’ex-Prince William nippon du temps où lui et son épouse la mégastar de la pop Yamaguchi Momoe faisaient la une des journaux, livre une performance dont on peut apprécier la sobriété, mais donne assez souvent l’impression de se demander ce qu’il fout là. Yoshida Yoriko a beau être belle (1), et douce comme la lavande, et tout le package de la Japonaise maternelle, son personnage n’en demeure pas moins une petite conne capricieuse bien trop généreuse en geignements nasillards pour susciter chez le spectateur la moindre envie de la voir finir autrement que dans le dénuement le plus total et d’atroces souffrances, si possible. Ce n’est pas un problème mineur pour un film qui a échoué à faire méditer, et à qui il ne reste plus que l’ultime chantage à l’émotion…



Interminable et vain, My Wife est un naufrage d’autant plus décevant qu’il n’est pas exempt de qualités, car aux performances (gâchées) des deux acteurs viennent s’ajouter la réalisation toujours efficace et par moment ingénieuse de Hanawa (le film ayant coûté trois roubles les bras levés… oui, le côté fauché inspire toujours la clémence, c’est comme ça), et le remarquable travail de photographie du vétéran Takama Kenji (Summer vacation : 1999, Welcome back Mr. MacDonald, Death Note : the last name…), qui profite bien des opportunités qu’offre le genre road-movie, et propose de magnifiques visions du paysage côtier nippon. Dommage qu’en parallèle, les gars aient voulu raconter une histoire avec des gens, et pas les bonnes gens. Le monde ne traverse pas un hiver nucléaire et le Japon des années 90 reste des plus accueillants, et pourtant, My Wife est parvenu à se rendre plus déprimant que The Road de John Hillcoat. Sans doute parce que les héros de ce dernier ont, eux au moins, envie que ça se finisse bien ?


Alexandre Martinazzo

Notes :
(1) Il suffit de regarder le très singulier Sayônara Itsuka, de John H. Lee (A Moment to remember), pour se le rappeler - alors que la part belle est faite à Nakayama Miho.

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