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FESTIVAL DU FILM ASIATIQUE DE DEAUVILLE 2011 - CHRONIQUES - PARTIE 2/3



La compétition officielle du festival asiatique de Deauville 2011 a été l’occasion pour les plus assidus de voir dix films très variés. N’ayant pu tous les voir, nous retiendrons l’excellent Buddha Mountain, et le Lotus du Jury japonais Sketches of Kaitan City. En section panorama, seuls quatre films ont été présentés, invitant malgré tout au grand écart, entre le grand spectacle tout droit venu de Hong Kong sous la houlette expérimentée de Tsui Hark, Detective Dee et le mystère de la flamme fantôme (lire la critique), et la dure vie des paysans en Inde (Oui, la production indienne ne se limite pas à Bollywood !), avec le très touchant Maudite Pluie !




SKETCHES OF KAITAN CITY

C’est la vie !

Le huitième film du jeune réalisateur nippon Kazuyoshi Kumakiri (qui a réalisé son premier film à 23 ans, en 1997, et s’est fait remarquer en 2001 avec le réussi Hole in the sky), choral et social, a obtenu Le film a obtenu le Lotus du jury du festival du film asiatique, à ex-aequo avec The Journals of Musan du Sud-Coréen Park Jung-bum. Peut-être parce qu’il apportait un peu de poésie dans ce monde de brutes…

L’hiver, il fait très froid au nord du Japon. Dans une ville industrielle, le manteau blanc recouvre de douceur la dureté de la vie nippone. Le spectateur est invité à suivre cinq tranches de vie à Kaitan City, ville nipponne dont il est impossible de trouver la trace sur une mappemonde, et pour cause : elle est fictionnelle… mais n’en est pas moins représentative. Le véritable lieu de tournage du film a été Hakodate, troisième ville de Hokkaido, l’île septentrionale du Japon.

Les tramways filent à travers la vie des personnes liées à ces événements, et la neige, toujours elle, finit par recouvrir chacune d'entre elles. Chaque protagoniste continue à vivre tout en sachant ce qu'il a perdu, le regrettant, le pleurant. C’est une liste à la Prévert que ces cinq protagonistes : un jeune homme qui travaille sur les chantiers navals (et sa sœur), une vieille femme, un responsable de planétarium, un vendeur de bonbonnes de gaz, un conducteur de tramway (et son fils).

Fragilité des rapports économiques et familiaux

Sketches of Kaitan City entremêle ainsi les vies de ces cinq âmes ordinaires. Le film présente la vie comme une comédie dramatique à travers ces existences banales, avec leurs petits problèmes et leurs gros soucis, mais aussi leurs moments heureux, aussi simples que de se lever pour admirer le lever du soleil.

La dimension chorale du film implique un thème, sinon un décor, communs. Si les cinq personnages ne se connaissent pas, leur trait d’union est donc la ville... et la critique sociale élaborée dans le livre éponyme de Yasushi Sato, dont est tiré le scénario. Kaitan City met en scène des personnes de la classe moyenne et leurs épreuves, dénonçant notamment le licenciement  sur un chantier naval. Est ainsi dépeinte une ville qui perd, comme beaucoup de villes des pays riches, ses emplois industriels, et dans la foulée de son souffle vital. Une ville dans laquelle les rapports familiaux des cinq personnages avec leur sœur, parents, femme, fils… sont aussi fragiles que les rapports économiques. Les émotions complexes qui tourmentent chacun des personnages sont très bien transmises au spectateur, qui s’y identifie sans mal. "Mon enfant, ma sœur, songe à la douceur d'aller là-bas vivre ensemble", invitait au voyage Baudelaire. Il ne devait pas penser à Kaitan City...



La tendresse qu’éprouve Kumakiri pour ses personnages, est éclairée, sans jugement catégorique par rapport à leurs idées et actions et sans cette vision manichéenne du monde qui empoisonne certains films et abêtissent le spectateur. La nuit, tous les chats sont gris… le fait que le réalisateur est originaire d’Hokkaido-même explique sans doute cet attachement pour les habitants du nord du pays, dont on ne parle pas souvent, ni dans les médias, ni dans les films.

Eloge de la lenteur

Il y a certes quelques longueurs dans ce film long (2h32) et lent dans son rythme. Mais la vie ordinaire n’est-elle pas lente et longue à la fois, loin des montages saccadés de films au rythme haletant ? L’amateur de cinéma lassé du grand spectacle et de la frénésie des spectacles modernes se laissera aller à cette vision  contemplative de la vie, dans ce film, certes pas inoubliable, mais empreint d’une touchante poésie qui ne vous laissera sûrement pas indifférent.





BUDDHA MOUNTAIN

Le joyau de la compétition


Buddha Mountain, un film au ton juste, tout simplement ? Le quatrième long-métrage de la chinoise Li Yu, réalisatrice de 37 ans qui s’est fait remarquer avec Dam Street (présenté à Deauville en 2006) et surtout le formidable Lost in Beijing (déjà avec Fan Bing Bing), est un petit bijou de délicatesse.

Trois amis, Ding Bo (interprété par Chen Po Lin), Nan Feng (interprétée par Fan Bing Bing) et Fatso (Fei Long), ont terminé leur dernière année de lycée. Malgré la pression parentale, ils préfèrent arrêter leurs études et refusent de s'inscrire aux examens d'entrée à l'université. Impatients de voler de leurs propres ailes et de trouver du travail, ils se rendent dans la ville de Chengdu (centre-ouest de la Chine, dans la plaine du Sichuan), où ils louent plusieurs chambres dans la maison d'une ancienne chanteuse de l'Opéra de Pékin…

Ces jeunes-là sont encore des adolescents "innocents", et prompts aux bêtises, et la relation avec cette chanteuse d’opéra marquée par l’existence ne démarre pas très bien. Mais au fil de l’histoire, les rapports changent… entre eux et la chanteuse, dont on apprend progressivement le passé, mais aussi au sein du trio. Deux garçons, un beau gosse et un bien en chair, une jolie fille, ça fait combien de possibilités, déjà ? Pas tant que cela, vous le verrez, dans un film qui fait la part belle à l’amitié. Les trois jeunes ont chacun leur caractère, et les scènes empreintes d’humour ne manquent pas.

Au hasard d’une rencontre

Buddha Mountain est l’histoire d’une rencontre qui n’aurait a priori jamais dû se produire, et des leçons que ses acteurs en tirent. Le passage à l’âge adulte est au cœur du récit, brossé par petites touches, comme l’est la difficulté de continuer à vivre pleinement sa vie après un drame. Buddha Mountain, c’est la montagne où les quatre protagonistes se retrouvent par la suite pour y vivre enfin une aventure commune.



Ici, l’émotion ne s’embarrasse pas de touche mélodramatique. S’ouvrir aux autres, ceux qui ne vous ressemblent pas, pour mieux apprécier sa propre existence, peut être le message du film. Li Yu dépeint avec une grande finesse le souffle vital de chaque être humain qui, face à la pire tragédie, n’a d’autre choix que de reprendre le dessus, et combien il peut compter sur les autres pour y parvenir. La qualité et la justesse du jeu des jeunes acteurs leur promettent une belle carrière au cinéma, déjà bien entamée pour pour le charmant Chen Po Lin, et surtout pour l’actrice et chanteuse Fan Bing Bing, dont l’un des surnoms serait "la Monica Bellucci de Chine" !

Li Yu, Chen Po Lin, et Fang Li, qui joue le père de Ding Bo dans le film, coauteurs du scénario et coproducteurs du film, ont fait le déplacement à Deauville, pour le plus grand bonheur des festivaliers. À quand la sortie sur les écrans français de ce film qui le mérite ?





MAUDITE PLUIE !

The Farmers suicides

Pour ceux qui l’ignoreraient, il existe un cinéma indien autre que Bollywood et ses divertissements musicaux. Et il est riche, la preuve en est avec Maudite Pluie !, beau film politique et social sur le suicide des paysans, phénomène en hausse en Inde à cause des sécheresses qui se succèdent, et sur l’extrême courage dont les femmes indiennes doivent alors faire preuve. Dix ans après le très beau Virgin Suicides de Sofia Coppola, qui avait transcendé l’image malheureusement connue des adolescentes suicidaires, cap sur la réalité plus méconnue de cette classe. Le long-métrage, présenté également lors du Festival de Cannes, sort le 1er juin sur les écrans français.

Dans l’Inde rurale, de nos jours, Kisna, agriculteur dans un village du Maharashtra, apprend le suicide d'un ami proche, autre agriculteur qui croulait sous les dettes à cause des mauvaises récoltes. Craignant que son mari ne subisse le même triste sort, sa femme, Alka, convainc son entourage de le surveiller en permanence. Malgré la sécheresse redoutée, Kisna continue à cultiver sa terre. Mais chacun de ses faits et gestes est maintenant au centre des plus grandes inquiétudes. Surtout lorsque la pluie tarde à arriver...

Le réalisateur, Satish Manwar, est issu de la région de Vidarbha, dans le Maharastra. Auteur et metteur en scène de pièces de théâtre, il réalise là son premier film ; et l’on sent le vécu de la dure réalité, qui prend le spectateur à la gorge avec tant d’acuité. C’est l’un des facteurs qui font la réussite de Maudite pluie !... car un bon sujet ne fait pas toujours un bon film. Par ailleurs, la réussite de ce type de film dépend beaucoup de l’interprétation : ici, le jeu sans fioriture des acteurs touche au coeur, et la relation entre Kisna et son fils Dinu est particulièrement attendrissante.

Des femmes fortes et belles

Mais surtout, le rôle des femmes est vraiment bien montré. Loin de l’imaginaire qui montre la femme indienne soumise à son mari, la réalité prend ici le dessus. Qui porte la culotte dans le couple ? Bonne question. Qui soutient son mari en pleine dépression, lui prépare des bons petits plats alors même que l’argent manque pour en préparer, car elle a compris que la plus infime manifestation de soutien et de réconfort peut préserver du désespoir, même au fond de la pire situation ? Alka. Qui encore prend le taureau par les cornes, se débat pour faire manger sa famille, jusqu’à demander des crédits ? Alka. La mère joue également un rôle important dans le maintien d’une certaine stabilité au sein de la famille, face à la dépression de Kisna.

De fait, alors que les maris semblent bien fragiles et impuissants face aux chocs extérieurs des sécheresses qui se succèdent, ce sont les femmes qui détiennent en fait le pouvoir dans le couple et dans l’économie locale. Ce sont de fortes femmes, et cela en fait de belles femmes, au-delà de leur apparence physique, Alka étant par ailleurs fort jolie. Elles sont le phare dans la tempête, le bonheur dans l’adversité, sans se plaindre, et avec une force psychologique admirable. Bravo, Mesdames, pour cette leçon de vie.



Dégâts collatéraux du réchauffement de la planète

Ce cinéma indépendant fait donc plaisir à voir. Il est une proposition d’ouverture : rien n’empêche d’apprécier Bollywood et son grand spectacle aux couleurs chatoyantes, et d’être en même temps sensible aux dures conditions de vie d’une bonne partie de la population indienne.

Panem et circenses, du pain et des jeux, certes réclament les spectateurs qui eux-mêmes veulent se divertir sans penser à leurs problèmes quotidiens. Mais la catharsis, au sens d’Aristote, le phénomène de libération des passions qui se produit chez les spectateurs lors de la représentation d'une tragédie, fonctionne dans le film. Face à ce tableau réaliste des conditions de vie d’une population rurale du fin fond de l’Inde, qui doit jongler entre les mauvaises récoltes et les dettes pour survivre, le spectateur occidental ne peut que relativiser ses petits problèmes.

D’un côté, il peut songer à ceux des paysans français. Si en Inde, plus de 180 000 paysans se sont suicidés entre 1997 et 2007, en France, un agriculteur se suicide chaque jour, selon le Centre d'épidémiologie sur les causes médicales de décès (CépiDc), qui dépend de l'Inserm. En rapportant au nombre d’agriculteurs en France et en Inde, cela fait beaucoup dans les deux cas. Il existe les mêmes difficultés à boucler les fins de mois, sécheresse ou pas. Si cette année est une année de sécheresse en France, les médias se pencheront-ils à nouveau sur ce phénomène qui pourrait alors s’aggraver ?

De l’autre, quand le spectateur réfléchit à la cause de tous les problèmes des paysans indiens, les sécheresses qui les empêchent de tirer un revenu décent de leur travail, il ne peut que s’interroger : les pires ennuis de ces braves gens ne sont-ils pas dus au réchauffement de la planète, mère de nombreux maux ? Ces suicides ne sont-ils pas une conséquence directe, et ces pauvres paysans des "dégâts collatéraux", comme l’ont été les civils irakiens lors des guerres en Irak, de la politique industrielle des grandes puissances, et du mode de vie des pays industrialisés, dans lequel d’ailleurs les sociétés indienne et chinoise tendent à s’engouffrer par certains côtés, sans projection responsable sur le long terme ?

Alors, oui, au-delà du drame local, nous tenons là un film politique et engagé, qui fait réfléchir sur un drame mondial. Et cela fait du bien d’en voir de temps en temps.


Christine Calais


Cliquez ici pour accéder à :
- La première partie des chroniques, Hommages à Kim Ji-woon & Hong Sang-soo ;
- La troisième partie des chroniques, Compétition Action Asia.

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