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DETECTIVE DEE LE MYSTERE DE LA FLAMME FANTÔME

En DVD zone 2 et Blu-ray.


Il est des grands cinéastes, jadis cultes, dont on souhaiterait la mise à la retraite anticipée pour garder intact leur souvenir, tant la sénilité les fourvoie dans des entreprises cinématographiques à l’existence inexplicable. Cela arrive partout, et personne n’est à l’abri, la sénilité n’étant qu’une forme parmi tant d’autres de cette décrépitude intellectuelle ou morale. Ces dernières années, les fanatiques du cinéma made in HK craignaient de ranger le vétéran hongkongais Tsui Hark (la saga Il était une fois en Chine, Green snake, Le Syndicat du crime 3…) dans cette catégorie, tant sa filmographie récente ne semblait qu’un long crash intermittent où se mêlaient thriller sans scénar (Missing), rom-com hystérique (All about women), collaboration stérile (Triangle), nanar masqué (Black Mask)… Le pétard mouillé Seven Swords, sorti en 2005, devait marquer son grand retour ; il ne fit que prolonger une traversée du désert entamée dès après l’innovant wu xia pian (film de sabre fantastique) Legend of Zu, en 2001. Le destin aimant les hasards et les chiffres ronds, c’est dix ans après qu’il décide de redonner sa chance au génie déchu : là encore, sa réintégration au panthéon ne se fera qu’à coups de sabre, de préférence volant. Chance saisie : Détective Dee – Le mystère de la flamme fantôme, projeté en compétition à la Mostra de Venise en septembre 2010 et au festival du film Asiatique de Deauville en mars dernier, débarque sur nos écrans. Retour gagnant : fort de la présence au casting de deux stars (Andy Lau et Carina Lau), Détective Dee ressuscite un cinéma hongkongais que l’on croyait à l’agonie, avec la modestie du conteur passionné, et se révèle l'un des films d’aventure les plus réussis de ces dernières années.

An 690, Luoyang. L’hégémonique empire de la dynastie Tang s'apprête à célébrer en grande pompe le couronnement de la régente Wu Zetian (Carina Lau, Les Fleurs de Shanghai, Infernal Affairs II, 2046). Figure contestée jusque dans des factions séditieuses de sa propre armée, cette dernière veut à tout prix attendre l’achèvement de la construction d'un gigantesque bouddha en plein cœur de la cité impériale pour être couronnée. C’est alors que, comme par hasard, de loyaux sujets liés à la construction passent à tour de bras l’arme à gauche, chacun dans un formidable spectacle de combustion spontanée s’il-vous-plait… Sentant son couronnement menacé par ces phénomènes à la gueule surnaturelle, la future impératrice décide de sortir d’un long exil le seul homme qu’elle estime capable de résoudre l'énigme : l’ancien juge Dee (Andy Lau, Les Seigneurs de la guerre, Needing you..., Fulltime Killer), esprit brillant et quelque peu contestataire. Problème : c’est elle-même qui l’y a envoyé, en exil. Solution : lui mettre dans les pattes sa plus fidèle lieutenante, Jing Er (Li Bing Bing, Dragon Squad). Au début, ils ne vont pas être d’accord, mais une pluie de flèches va vite les rapprocher.


Et pour la première fois à l'écran... 

Un seul mot, déjà cité : aventure. Le pitch ne propose a priori rien de bien nouveau, c’est entendu ; mais l’originalité n’est pas toujours le maître-mot : ne pas mentir sur la marchandise, c’est bien, aussi. Détective Dee respecte ses engagements : tout ce que son pitch promet, on l’obtient. Le baroque mégalo de la Chine médiévale, la statue encore plus géante que dans la pub, les flammes fantômes, les énigmes éclairées, l’action virevoltante, la grâce virile et l’intimidante féminité, Andy Lau et sa classe internationale, tout ça. Les nostalgiques du made in HK d’il y a vingt ans et des brouettes sentiront vibrer la corde sensible (on y reviendra) ; les non-initiés, et bien ils se contenteront d’y aller, parce que c’est autre chose que le dernier Indiana Jones.



Il est peut-être utile de préciser que Détective Dee n’a rien à voir avec les wu xia pian déjà sortis en France, comme ceux de Zhang Yimou, Hero, La malédiction des Poignards volants (déjà avec Andy Lau) et La Cité interdite. Ici, point de solennité monolithique ; c’est à du divertissement stricto sensu qu’il faut s’attendre. Mais sait-on seulement ce que ça donne, en chinois et en acrobaties martiales, le divertissement stricto sensu ? Peu de films de ce genre ont atteint nos salles, en raison sans doute d’un atypisme trop prononcé, trop perdus qu'ils sont entre Chen Kaige (L’Empereur et l’assassin) et Jackie Chan… Il faut bien commencer un jour !

A cet égard, Détective Dee se révèle être un ambassadeur de choix. Au grandiose du wu xia pian que l’on connait, il ajoute l’intrépidité de l’enquête policière traditionnelle. Coupons court aux appréhensions de l’amateur fébrile : certains pourraient s’attendre de la part de Tsui Hark à du spectacle kitsch simplement mis à jour (le générique d’intro et la BO un peu cheap sont de faux indices) ; Détective Dee dissipe très rapidement les soupçons, avec une occupation alerte (très) de l’espace comme d’un bassin infesté de requins, avec son fameux Bouddha géant, et avec sa première auto-combustion, tous deux très impressionnants.

Le travail effectué sur les effets spéciaux s’avèrera à deux ou trois reprises quelque peu douloureux (on pense notamment à ces cerfs ninjas qui auraient déjà semblé ringards dans les années 90), mais le tout demeure fort appréciable. Et une prouesse considérable, au regard du budget ridicule du film : 13 millions de dollars... Hollywood aurait dépensé le décuple pour un résultat graphiquement supérieur certes, mais n’expliquant certainement pas tout. Ici, on ne parle décidément pas le même langage. Bienvenue à Tsui-land.


Intelligence comprise dans le forfait

Grande surprise dans une pareille entreprise, Détective Dee puise tant sa force dans son scénario intelligemment écrit, que dans son emballage fort sexy. On peut trouver quelque peu déprimant qu’il eût suffit d’un bon scénario au réalisateur pour faire un bon film, ses échecs passés tenant davantage du projet crétin que de l’exécution loupée. Ici, entre deux confrontations d’ego pleines d’esprit (lui et elle, elle et lui, un peu tout le monde en fait) et des personnages secondaires bien brossés, la batterie d'énigmes ingénieuses et la mécanique bien huilée de résolutions économes en bavardages accrochent le spectateur, autrement que les gesticulations stériles du récent Sherlock Holmes made in Hollywood, trop occupé à "faire" compliqué pour juste, bien faire.

Mais surtout, aucun des personnages ne suit une trajectoire prévisible, qu'il s'agisse de l'impératrice ambiguë comme il se doit, la lieutenante fidèle et vaguement psychorigide (puis pas forcément), ou l'inspecteur albinos un peu sournois (mais pas tant que ça). C’est là l'une des excellentes idées qu’ont eues Tsui Hark et son co-scénariste Chen Kuo-fu. Bien sûr, la trajectoire du rôle-titre est en revanche un peu plus prévisible, mais en même temps, c'est Andy Lau, et l’on sait en général où va Andy Lau (flou savamment entretenu).

De ce fait, en plein cœur de l’action, le champ des relations possibles entre les personnages (notamment amoureuses) s’ouvre grand. L’urgence en limite forcément le développement, mais c'est là précisément plus que l'on ne pouvait espérer dans une aventure au rythme effréné. Cela confère aux personnages principaux une épaisseur suffisant à faire vibrer le spectateur lorsque leurs vies sont en jeu. On ira jusqu'à dire que l'équipe composée autour d'Andy Lau fonctionne si bien qu'elle justifierait à elle seule l'écriture d'une ou plusieurs suites – le titre sentant de toute façon le serial à plein nez… Au spectateur de découvrir si cela sera possible en fin de compte, ou non.


Like a virgin

Très rapidement donc, sur de si bonnes bases, la bonne odeur des wu xia pian d’antan (enfin, des années 80) flotte dans l'air : Détective Dee est haut en couleurs, en décors (numériques ou non), en pas mal de choses, en fait, tous les ingrédients nécessaires au cocktail du film d'aventures réussi, les scénaristes ne l'ont pas oublié. De fait, l'on pense rapidement à Zu les guerriers de la montagne magique (dont Legend of Zu est la suite), ou encore à L'Auberge du dragon, deux autres films que Tsui Hark a réalisés en 1983 et 1992. N'est pas étrangère à cet effet la jeune Li Bing Bing (1) (aperçue dans l’excellent The Message, disponible en import), dont le regard brillant et l’interprétation droite comme la justice en font, aidés d’un maquillage sadique, l’étonnante réincarnation de la sublime et iconographique Brigitte Lin, héroïne des deux films de Tsui Hark cités quelques lignes plus haut. Forte et attachante, elle est l'une des principales forces vives de Détective Dee. N’y est pas non plus pour rien Carina Lau, égérie de la grande époque moult fois évoquée (pas mal de hits de la comédie romantique, mais aussi de grands wu xia pian, tels Ashes of time, Savior of the soul, et surtout Forbidden city cop), devenue rare depuis la fin de la trilogie Infernal Affairs (un passage tronçonné chez Wong Kar-wai en 2004, un psychodrame passé inaperçu, Curiosity kills the cat, en 2006…) ; si une autre actrice que Gong Li pouvait jouer une impératrice, c’était bien elle. C’est entre les deux actrices que se joue la plus émouvante scène du film.

Ça a été suffisamment dit, Tsui Hark sait filmer, il ne lui faut qu’une histoire bien écrite, et c’est parti. Sur Détective Dee, Tsui Hark film, et très en forme. Le cinéaste, pas du genre à se prendre la tête, donne ici l'impression d'attaquer le terrain du wu xia pian pour la première fois, sans aucun cynisme réflexif, ni recours désespéré à l'hommage, comme l'ont fait certains réalisateurs américains sur le déclin. Il se contente d’emballer : que ce soit dans les scènes de sabre ou celles un peu burlesques, le réalisateur assure un divertissement au tempo remarquable, jetant chacun de ses plans dans une bourrasque irrésistible, caractéristique de la vélocité quasi-pathologique de cet explorateur filmique surexcité. Les grands titres dont son film évoque le souvenir, réalisés entre le début des années 80 et le milieu des années 90, avaient l'avantage de l'effet spécial mécanique, éternellement préférable aux pixels dans ce répertoire… mais la prouesse de reproduire l’effet est d’autant plus grande, lorsque son savoir-faire n’est pas écrasé par la masse pourtant pléthorique de computer graphics.



Ajoutons à cela l’élégance du casting et la Brigitte Lin 2.0, et l’on pense à plusieurs reprises à ce qui est peut-être son plus grand film, Peking Opera Blues. Détective Dee n’est pas un chef d’œuvre, mais votre serviteur s’aventure à y voir le meilleur film de Tsui depuis The Blade, ayant trouvé Legend of Zu un peu trop chatoyant, et le très prisé Time & Tide un peu trop prisé. Quoi qu’il en soit, Détective Dee porte décidément dans toute sa longueur la marque du Tsui Hark que l’on aime, là où Les Trois royaumes ne ressuscitait en rien le John Woo d’A toute épreuve et The Killer. C’est Tsui Hark qui réanime le génie ludique du cinéma hongkongais de la grande époque, et même celui des années 80 à quelques instants fugaces.

L’entertainment des années 80 était doté de ce petit rien qui fait basculer de l’abrutissement cynique à la régression assumée, de cette charmante naïveté qui l’absolvait de la plupart de ses péchés – peut-être était-ce le synthétiseur, peut-être était-ce la permanente, question sans réponse. Entre autres péchés, l’on comptait un développement de caractères relativement limité, auquel le Hollywood des années 90 substitua vite un dogme du tordu, où tout personnage devait avoir un passé carcéral, un traumatisme sexuel, ou tout autre démon à sa porte pour avoir sa place dans le scénario –  c’est là une grossière vue d’ensemble nous en convenons, les années 90 ont eu leur lot de divertissements monosyllabiques. On retrouve cette simplicité un peu bis à la fin de Détective Dee. Bien qu'il comprenne des effondrements de décors, des milliers de cloportes méphitiques, un sacrement digne de ce nom et des mouvements d’armée, le dénouement de Détective Dee peut ainsi décevoir par son manque d'ampleur, réduisant l’origine du mal à un seul individu. C’est là la limite et le charme de ce type de spectacle. Nous tenons là un spectacle intégral et intégré, premier degré jusque dans son humour sacripant. Pas de civilisation menacée en arrière-plan, pas de double-lecture politique ni de subversion en bonus, pas de contrition métaphysique. Juste un héros, une énigme, des comparses et un coupable. Et la suite au prochain numéro…


Alexandre Martinazzo


Notes :

(1) Rien à voir avec Fan Bing Bing (Lost in Beijing, Flashpoint), et ce malgré la troublante ressemblance entre les deux actrices ; Lin et Fan sont les noms de famille et non les prénoms. Personne au monde ne porte le patronyme de Bing Bing, c’est en tout cas ce qu’espère la rédaction, très attachée à la notion de dignité humaine.

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