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REVIEW EXPRESS #09 - "STILL WALKING", "LES LIENS SACRES" & "PORTRAIT OF A BEAUTY"

Pour accéder au numéro précédent, cliquer ici.


Après la sortie de l'épatant Tokyo Sonata de Kurosawa Kiyoshi (Rétribution), et de l'enchanteur Ponyo du maestro Miyazaki, il était difficile de passer à côté de Still walking de Koreeda Hirokazu (Nobody knows), troisième et dernier film d'un tryptique de circonstance sorti en l'espace d'un mois dans nos salles, et dressant de trois façons différentes un portrait de la famille japonaise moderne dans une forme respectueuse des "grands classiques" (le cinéma d'Ozu en premier). Un très beau et très juste film compensant le calme d'un d'avril avare en sorties (ciné ou dvd) asiatiques, à l'exception d'une poignée de productions assez anecdotiques, comme le bouffon polar sud-coréen La Lignée sacrée, qui bénéficie d'une sortie DVD et... Blu-ray (allez savoir pourquoi). Pour finir sur une meilleure note, l'auteur de ces lignes a pris l'initiative, un peu risquée, de vous parler d'une récente sortie import : Portrait of a beauty, autre film sud-coréen parlant lui de travestissement dans la Corée du XVIIIe siècle, mais aussi de peindre ET faire l'amour. Le résultat est filmiquement tout juste honnête, mais l'invitation louable !


STILL WALKING, de Koreeda Hirokazu
[SORTIE CINéMA 22/04/09]
Japon / 2008 / Avec Abe Hiroshi, Natsukawa Yui, You, Kiki Kirin, Harada Yoshio...

Les Blessures muettes


Après son carton Nobody knows en 2004, l’auteur Koreeda nous revient… dans une combinaison de salles très honorable, mais aussi un titre anglais (??) un peu con (1). On apprécie à ce propos le travail salopé de l'affiche française, où les prénoms des acteurs sont en gras au lieu de l'inverse (la seule à réchapper à la rafle est du coup la chanceuse YOU). Anecdotique certes, mais un sou reste un sou, et un film pareil mérite plus d’attention que la moyenne !

Une réunion familiale motivée par un deuil persistant (celui du fils aîné et ex-héritier de l’affaire du père, du coup partie à vau-l’eau), des liens usés et de vieilles rancœurs démesurément exacerbées par la séparation, des conjoints pourrissant tout sourire dans leur éternel statut d’ "invité"… Still Walking aurait été un film occidental qu’il aurait troqué la 35mm pour un numérique granuleux dans l’esthétique du dogme (2), très récemment ravivée par Jonathan Demme dans son à moitié convaincant Rachel se marie. Mais Still Walking aurait été un film occidental qu’il ne nous aurait pas non plus épargné l’hystérie collective, les mandales et les madeleines inhérentes au genre précité, ainsi qu’à tout règlement de compte bien de chez nous… or Still Walking est japonais. C'est-à-dire : très japonais. N’y attendez donc rien d’autre que du latent, des non-dits, de l’implicite lui-même implicite, et des regards dans le vide qui en disent long. Ça tombe bien : le film, qui s’inscrit dans la lignée de ce que sait faire de mieux son réalisateur (pensons simplement au bluffant Nobody knows), est imprégné de cette authenticité et cette aisance dans le tacite que seule l’expérience intime peut induire dans l’acte de création – en l’occurrence, le récent décès de sa propre mère, et les dernières discussions qu’il a eues avec elle.

Ainsi un naturalisme assez somptueux de la forme et du fond va de pair avec un dépouillement qui force l’admiration. Dans un décor quasi-unique, inondé de couleurs pastel et d’un fatras de reliques ignorées (mention à la précieuse symbiose artistique entre le travail du chef opérateur et celui du chef décorateur), Koreeda fait la fourmi. Son cadre bouge peu, ses accompagnements sonores se font oublier ; on est loin de la caméra à l’épaule qui captait magnifiquement l’énergie face au dénuement de la bande d’enfants abandonnés de Nobody knows. Il laisse exprimer, à travers des plans fixes parfois pesants, le poids du passé. La maison de la famille Yokoyama est un espace hanté par d'impérieux souvenirs, aussi ambigus que les sentiments qui, tant bien que mal, préservent les liens du sang autant qu’ils isolent chacun dans sa routine désolée. La relation entre la figure du père (Harada Yoshio, réalistement statufié) et son fils cadet (Abe Hiroshi, qu’on apprécie de voir sur grand écran), ainsi qu’avec la "famille d’emprunt" de ce dernier (récemment marié à une veuve trentenaire – impeccable Natsukawa Yui – déjà mère d’un garçon très précoce), est l’axe narratif le plus intéressant. L’interaction entre le vieux père et sa progéniture, qui voit dans chacune de ses attitudes des significations problématiques dont il invente certainement la moitié, et la façon qu’à le premier de n’être cordial qu’avec ceux dont il ne partage pas le passé ni le sang, est d’une grande finesse d’écriture et d’exécution. Le portrait de la vieille mère encore traumatisée par la mort de son premier enfant (extraordinaire Kiki Kirin), tour à tour attendrissante et terrifiante, bénéficie du même travail, et de la même approche franche de réalités comportementales nipponnes souvent passées sous silence.



A l'exception d'un épilogue aussi superflu que vite expédié (d’où sort cette voix-off ?), on peut dire du dernier Koreeda qu'il est du "bel ouvrage", de ces beaux drames familiaux qui ne connaissent ni les débordements tragiques, ni les atermoiements philosophiques, mélangent les tons dans un bouquet des plus harmonieux où aucune note ne froisse l'autre, et savent faire parler les silences – ce qui, ces dernières années, aura définitivement éloigné le réalisateur de son compère Aoyama Shinji (Eureka), perdu lui dans les affres en question. On pourrait presque dire qu'il est un peu trop réussi, les dialogues autant que l'interprétation ne laissant que très peu de place à ces petites erreurs qui font parfois tout le piment d'un film. En cela, on peut dire qu'il n'est pas supérieur au très imparfait mais bien plus riche Tokyo Sonata de Kurosawa Kiyoshi, et qu'il n'arrive qu'à la cheville du Voyage à Tokyo d'Ozu (une performance en soi, ceci-dit), qui, s'il n'est pas vraiment un modèle d'impro, portait en lui une chaleur spontanée, absente de Still Walking.

Il serait cependant injuste d’éluder le positivisme de sa conclusion, d’une belle amertume. Une approche optimiste qui face aux actes manqués (nombreux et définitifs), et aux petits malheurs domestiques, choisit la coexistence plutôt que le déni. Comme dans cet étonnant passage où la grand-mère signifie à son sphinx de mari, à travers l’écoute d’un vieux 33 tour, qu’elle était au courant de ses infidélités d’il y a trente ans, l’existence dans Still Walking se poursuit, et flotte dans l’air le fatalisme qui conserve la pudeur de ce petit monde qui pourtant, n’aura jamais cessé de s’aimer. Ce qui est déjà pas mal pour un film qui ne dit rien de front.


LA LIGNEE SACREE, de Jang Jin
[SORTIE DVD & Blu-ray] [Editions Elephant Films]
Corée du sud / 2006 / Avec Jeong Jun-ho, Jeong Jae-yong, Lee Sang-hun, Ryu Seung-yong...

Et entre deux sacrifices, une bonne blague !

Chi-sung est un gangster vertueux. Quand il s’occupe d’un concurrent de son boss et se fait arrêter, il écope de la peine maximale sans "donner" personne : c’est un vrai de vrai. Mais lorsque son boss, cupide et pressé, puisque vieux, s’associe finalement avec son concurrent et se voit contraint de faire éliminer son chien fidèle dans la prison où il croupit, Chi-sung décide de contre-attaquer. Ça tombe bien : ses deux amis d’enfance partagent les mêmes vertus que lui… Tout cela vous dit quelque chose ? À l’écoute du résumé, on pense à de grands titres du polar sud-coréen, tels Friend (3), A Bittersweet life, etc. Est-ce un bon signe ? Rarement. La Lignée sacrée n’est qu’un divertissant spectacle d’action, justement évocateur de bons souvenirs cinéphiliques puisque moins loupé que les précédents films du réalisateur, comme Guns & talks (2001). Mais même cela est-il suffisant ?

Pas vraiment. La Lignée sacrée est le film le plus représentatif du cinéma de Jang Jin : une somme de sketches dont la minorité réussie (les scènes de castagne, la chute du mur de la prison…) ne masquent pas l’inanité de la trame, histoire d’honneur de gangster trahi et de vengeance déçue lorgnant du côté du docu-fiction carcéral, puis de la parodie d’évasion, ou encore de la saga d’amitié sacrée (la "lignée" du titre français, d'ailleurs mal employée) avec flashbacks de l’enfance dorée en option, tout cela sans que la sauce ne prenne. La faute à un équilibre jamais trouvé dans l’écriture, miné par cette même confusion de tons que le très moyen Guns & talks ; aucun procès du tragicomique ici, puisque La Lignée sacrée ne joue pas cet air là, enchaînant gros humour sur gros violons sans que jamais les deux ne se joignent (soit le principe de la tragicomédie). La faute aussi à la mise en scène de Jang Jin, comme toujours rarement inspirée, qui commet à certains endroits des choix artistiques limites (un usage assez hideux du fondu au noir), et se fourvoie au mixage dans l’emploi d’un thème musical à dégouter les fans de Santa Barbara – mention à la version k-pop du thème, sur images de pluie battante, héros tragique, et sang faisant "pschitt". Le conteur a voulu trop conter : la traîtrise du vieux boss, la dénonciation pompeuse de la peine capitale, la mort des parents entraperçus quinze secondes, le cri d’injustice contre les SARL de gangsters propres sur elles mais flingueuses quand même (4) ne font ni chaud ni froid. Quand bien même ils feraient : l’effet de déjà-vu tiédirait le cocktail.



Ce manque de talent est d’autant moins pardonnable avec un tel casting masculin dans le cadre (les filles n’ayant jamais été le fort du Jang Jin scénariste…), en tête le super classe Jeong Jun-ho dans le rôle de l’ami d’enfance du héros, assez fadement incarné par Jeong Jae-yeong (le sergent nord-coréen de Welcome to Dongmakgol). Au seuil du marasme, ils restent les seuls promoteurs valables de l’emphase virile de ce John Woo du pauvre, que rattrapent à peine les bastonnades énergiques précitées, malheureusement frappées du syndrome Oldboy (corps-à-corps improbables) mais remplies de bonnes petites idées, pour un produit final de consommation courante (en VHS).


PORTRAIT OF A BEAUTY, de Jeon Yun-su
[SORTIE DVD Z3] [Editions Planis Entertainment]
Corée du sud / 2006 / Avec Kim Min-sun, Chu Ja-hyeon, Kim Young-ho, Kim Nam-gil...

Total hamster's basic instincts


Dans la Corée sophistiquée et psychorigide de l’ère Chosun, Yun-jeong doit se travestir en homme pour exercer le métier de peintre à la cour du roi et ainsi rétablir l’honneur de sa famille. Le problème est que, non contente de rester jolie, elle se prend d’intérêt pour la peinture de nus, alors strictement interdite… ce qui ne manque pas d’exciter un peu tout le monde, dont le beau bohémien Kang-mu – une fois qu’il la perce à jour seulement, et son respectable maître Hong-do, qui-n’est-pas-gay-mais-bon. Bien sûr, une fois l’info acquise, aucun des deux ne peut s’empêcher de la sauter, puisqu’elle est quand même trop choupinette. Et c’est là que ça se gâte.

Portrait of a beauty n'est pas un film historique, puisque de l’histoire authentique du célèbre peintre Hyewon (déjà dépeinte dans le très fidèle Ivre de femmes et de peinture d’Im Kwon-taek), le réalisateur Jeon Yun-su a tiré une histoire de travestissement colorée sur fond de Corée ancienne. Pas de polémique à trois wons ici : on le qualifiera plutôt d' "expérience fictionnelle", soit l'implémentation d'un sujet tendance (une fille déguisée en homme, semant autour d’elle la confusion des genres (5)) dans un genre monolithique. Seulement, notre résumé vous l’a peut-être déjà soufflé, un cocktail filmique est plus souvent l’enfant dégénéré de producteurs malins ("Et puis on va aussi mettre des Ewoks, ça fera venir les gosses…", etc.) que le produit cohérent d’un travail d’auteur(s). On vous le donne donc en mille : pas une réflexion sur la peinture, ni un essai sur le travestissement, ni même un tableau neuf d’époque ; Portrait of a beauty n’est rien d’autre qu’un énième cas de kouglof mélo-patatras comme les Coréens savent si bien en faire.

Portrait of a beauty, donc, c'est un peu le film d'Im Kwon-taek rencontrant Basic Instinct : on y trouve tour à tour l'académisme digne du premier, et le racolage du second (voyeurisme, lesbianisme, moinophilie (6), etc.), dans un tout généralement mignon (les scènes de charme entre Yun-jeong et Kang-mu) qui appartient bien plus au film. Mais reprenons : de la peinture rigoureuse d’époque, des gouzis-gouzis bucoliques, et de l’érotisme font-ils un bon cocktail ? Bien que précédée et suivie d’une poignée de fornications joliment éclairées pour lui épargner les airs d’argument de vente isolé, la fameuse scène de sexe R-rated est certes mise en scène comme un érotique hongkongais haut de gamme (couleurs chaudes, lumière diffuse, draps soyeux, pigeon mateur, etc.) et généreuse dans son exhibition du couple d’acteurs dévoués. C’est simple : pour qui a vu le sanctifié et sanctifiant Memento Mori (7), la petite Kim Min-sun et sa bouille cartoonesque dans une scène de baise, c’est un peu comme si Ponyo tournait un porno.



Malheureusement, ladite scène n’apporte pas grand-chose au sujet, ni ne fait corps avec le reste, généralement inoffensif. Les ficelles balourdes du scénario, et les changements de ton annoncés une demi-heure à l'avance, n'aident en rien le kitsch de certaines autres scènes outrageusement mélo qu’incarne à lui seul le personnage de Kang-mu et son interprète au charisme de baril de lessive, Lee-han, dont la visible entente avec l’actrice ne compense pas le manque d’alchimie du couple. Le vétéran Kim Yeong-ho, dans le beau rôle du maître ambigu, l’aurait fait oublier si son personnage avait été moins grippé, tout comme Chu Ja-hyeon, la superbe héroïnomane de Bloody Tie en intrigante machiavélique… sous-traitée. Bien sûr, on retient sans mal l'excellente scène du spectacle érotique, sorte d'ancêtre asiatique du Moulin Rouge, dans laquelle sur fond de koto, deux donzelles anonymes miment un digest des "positions sexuelles de Qing" sous les regards lubriques de couples costumés ET chauffés à bloc. Mais après ça ? Pas grand-chose, comprenant : la magnanimité du spectateur. Portrait of a beauty, fleurette belle comme une romance pour minettes amoureuses d’équitation et de pilosité farouche, feuilleton télé raccourci pour le cinéma et parsemé de ravissants nus pour justifier sa distribution, la mérite peut-être…

Revue réalisée par Alexandre Martinazzo


Notes :

(1) Au sujet du titre français en anglais (hum) : "aruitemo aruitemo" signifie quelque chose du genre de "avoir beau marcher, et marcher encore", a fortiori si l'on prend la citation dans son contexte original, la chanson d'enka Blue nights Yokohama. Or a priori, "still walking" veut dire "marcher encore", "encore en train de marcher". Soit deux phrases au sens assez différent quand même.
(2)
"Dogme" : le Dogme95 est un mouvement lancé au Danemark sous l'impulsion de Lars von Trier pour lutter contre les superproductions, les artifices et les effets spéciaux dans le cinéma contemporain, et revenir à une sobriété originelle. Les promoteurs du Dogme95, n'appliqueront jamais totalement ses principes, mais tenteront de s'en approcher le plus possible. Les trois premiers films réalisés suivant les principes du Dogme95 ont été : Festen de Thomas Vinterberg, Les Idiots de Lars von Trier et Mifune de Søren Kragh-Jacobsen.
(3) Friend, un film de Kwak Kyung-taek, avec Jang Dong-gun et Yu Oh-sung, plus gros carton de l'histoire du box-office sud-coréen au moment de sa sortie en 2001.
(4) Un cri d'injustice très courant dans le hero-movie forcément tragique du cinéma sud-coréen (voir la chronique de Running wild dans le Review Express du mois de septembre 2008).
(5) La confusion des genres est en effet un sujet pour le moins apprécié chez nos amis asiatiques, que ce soit chez les Coréens (le succès du Roi et le clown l'a rappelé, celui du drama The 1st shop of Coffee Prince en 2007 également), les Hongkongais (voir un gros carton des années 90, He's a woman She's a man, de Peter "Perhaps Love" Chan) ou les Japonais (voir le drama Hanazakari no kimitachi he de... 2007 aussi). Notons que ces films/feuilletons mettent plus souvent en scène une jeune femme travestie en homme que l'inverse !
(6) Rien à voir avec un quelconque accouplement de ces charmantes bestioles à plumes qui pullulent dans nos parcs ; la "moinophilie" est un terme hautement scientifique désignant l'attirance sexuelle d'une femme pour un moine, de préférence bien monté.
(7) Memento Mori, un (grand) film de Kim Tae-yong et Min Kyu-dong (voir notre interview), Corée du sud, 1999. Avec Kim Min-sun, Park Hye-jin, Lee Young-jin... 

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