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[En salle - Japon] 20th CENTURY BOYS

En salle le 14 janvier 2009


Manga culte pour base, segmentation en trilogie tendance, chantier gargantuesque, pléthore de stars : si une adaptation devait être réussie, c’était bien celle-là. Sorti en août dernier au Japon après un matraquage médiatique sans précédent, 20th century boys déboule chez nous… dans une combinaison de salles assez insignifiante. On pourrait crier à l’injustice, mais… et si ce n’était, au contraire, que justice ?

Années 90. D’étranges événements viennent ponctuer la vie monotone de Kenji, ex-futur rockeur, désormais gérant de supérette trentenaire, célibataire et désabusé. D’abord, une disparition de famille entière. Ensuite le suicide d’un ami d’enfance, Donkey. Le hasard veut qu’il les connecte à un symbole, qui s’avère être le logo d’une secte montant en puissance dans la région. Pourquoi ressemble-t-il tant au symbole du groupe de camarades dont lui et Donkey faisaient partie au primaire ? N’ayant perdu la trace d’aucun des autres, il se retrouve vite dans une impasse. A moins que l’un d’eux ne lui ait échappé, un curieux qui portait toujours un masque. Des gens s’intéressent à Kanna, bébé que sa grande sœur lui a confié avant de disparaître, plus de morts s’ajoutent à l’ordonnance, un virus inconnu décime des populations à l’étranger. Pourquoi l’enchaînement lui rappelle-t-il quelque chose ? Ami, le gourou de la secte, serait-il le mystérieux gamin masqué d’alors, mettant à présent en scène dans la réalité leurs fantasmes de gosse, en suivant le Cahier des prophéties que Kenji lui-même avait dessiné avant de l’oublier dans un coin ? Attendez un peu, il n’est pas question de fin du monde et de lutte entre le bien et le mal, dans le reste de l’histoire ? Kenji va-t-il devoir ressortir sa guitare ?


Si vous avez manqué le début

Le voilà, la tant attendue et déjà fameuse adaptation. 20th century boys. Le chef d’œuvre d’Urasawa Naoki en comparaison duquel l’autre œuvre phare du maître, Monster, fait figure de balade presque frivole (inéquation due entre autre à la conclusion décevante de ce dernier). 20th century boys, le manga qui cache bien son jeu, échafaudant sous ses dehors modestes, mine de rien, une des plus grandes histoires jamais contées. Nature d’aimant à hyperboles qu’il doit en partie à son idée de base, à l’ambition si risquée que son hypothétique réussite tutoierait nécessairement le tour de force rarissime, pour ne pas dire le miracle. Maintenant, 20th century boys, au cinéma. N’est-on pas en droit, lorsqu’on assiste à la projection de l’adaptation ultra-marketée d’un tel mastodonte, et accessoirement plus grosse production cinématographique nipponne (six milliards de Yen), de faire preuve d’un minimum d’exigence ? Il semblerait que si.

Ou alors il semblerait que, en fonction du genre cinématographique, et du type de production, il soit parfois recommandé de ne rien exiger du tout. Le joli générique d’intro, succession de collages illustrant un peu naïvement le fourmillement (d’images) mondial comme une invitation au chaos à venir, accompagnée de l’excellente musique-titre du groupe T-Rex, donne une image assez fidèle de la façon dont les auteurs de l’adaptation ont géré cette dernière : à la légère. Mais, quand on voit la bande qui l’a prise en main, est-ce étonnant ? Nous parlions dans notre critique des films Death Note du droit d’adapter. Que les fans du manga craignant le cataclysme se rassurent (un peu) : 20th century boys, le film, s’il déçoit franchement, est loin d’atteindre pareils abîmes de nullité. Les techniciens derrière la caméra, tout comme le casting devant, ne sont pas des transfuges de "Johnnyseries" mongoloïdes. Non, tout cela est plus une question d’inadéquation que d’incompétence – à moins qu’il n’y ait un peu des deux…


Bi-blème

Parce que ça ne commence pas nécessairement mal. A l’exception de l’acteur principal sur lequel nous reviendrons, la quasi-intégralité de l’interprétation livre une composition tout à fait honorable, y compris en tant qu’incarnations de personnages déjà "existants" : même les stars, comme le vieillissant Toyokawa Etsushi (Love letter, The Sinking of Japan) et une Tokiwa Takako discrète depuis son carton télé Beautiful life, dont on redoutait des performances à l’économie, s’y montrent crédibles. Et les seconds couteaux, souvent interprétés par d’excellents comédiens (du Kagawa Teruyuki de Tokyo ! à la magnifique Kuroki Hitomi de Good luck !!), laissent au lecteur du manga le loisir d’apprécier leurs ressemblances avec les personnages originaux. Laissant aussi apparaître, subrepticement, le fond du problème numéro un.

Tsutsumi Yukihiko, le réalisateur, n’est pas non plus forcément un inconnu, en sa qualité de serial shooter de joyaux de la fiction télé nipponne (Ikebukuro West Gate Park, Trick, Stand up !!, Sekachû… !). Besoin d’autre chose ? Oui : de cinéma, peut-être. L’homme s’est certes aventuré avec d’honorables succès sur les sentiers cahoteux du grand écran, notamment avec son segment hilarant de Jam Films, son joli Bandage club, ou encore son expérimental 2LDK. Mais les deux premiers films, petites comédies dramatiques, ne s’éloignaient guère de la forme télévisuelle, tandis que le troisième basait tout son intérêt sur ses limites budgétaires soviétiques. Rien qui ne prédestine un habile faiseur à gravir d’aussi hauts sommets que ceux qu’imposait, par nature, la réalisation d’une version ciné de l’œuvre d’Urasawa. Donnant ainsi un aperçu du problème numéro deux.


La télévision c’est bien, mais seulement à la télévision

Sans en avoir l’air, ces deux problèmes sont liés, et révélateurs d’un plus GROS problème. Liés ensemble par l’un des défauts fondamentaux du cinéma japonais : l’OPA qu’a opérée sur son affaire le puissant appareil télévisuel du pays, dont la cadence de production et les records d’audience donnent à la production française des allures de chaîne nationale cambodgienne. Le feuilleton télé japonais est une institution par laquelle ont commencé bon nombre de carrières de cinéastes ou de comédiens. Il en est de même aux USA, dira-t-on ; à la nuance près que les deux mondes y sont toujours restés très distants (en dépit du boom de ces quinze dernières années). Au Japon, la frontière est ténue : les stars du cinéma continuent de fréquenter le petit écran, et il en est de même pour les réalisateurs, ou les producteurs réputés. Ceci explique la rapidité d’exécution pour des budgets dérisoires de leurs "petits" films (ainsi que, parfois, la faiblesse d’interprétation, nombre de films "sérieux" étant minés par des teenage stars insipides de la lucarne), mais aussi l’échec fréquent et fréquemment piteux des "grosses" productions lorgnant du côté de l’action grand spectacle, de la catastrophe, de la SF, ou, pire encore, de Hollywood.

Car il y a une manière de faire propre à l’appareil télévisuel, une recette avérée qui ne souffre aucune remise en question. Cette absence de remise en question est peut-être ce qui frappe le plus lors du visionnage de 20th century boys : un peu comme si aucune réflexion de fond, aucun recul ne présidaient au processus d’adaptation, exercice pourtant périlleux. Le film s’apparente davantage à une transposition systématique et fétichiste de la bande dessinée qu’à une véritable version cinéma, au récit repensé pour le grand écran. Est-ce un hasard si, à la télévision japonaise, les producteurs du film rappelaient fièrement, comme un signe de qualité, la reproduction à l’identique de certaines planches du manga ? Cette méconnaissance un peu scandaleuse de certaines notions élémentaires, comme le fait que le cinéma et la bédé, ce n’est pas tout à fait pareil, apparaît comme flagrante dans le film, en dépit des efforts d’un Tsutsumi que l’on croit sur parole quand il se dit fan du manga.



Car on a beau nous répéter qu’il n’est pas juste de comparer les arts, le septième en est un particulièrement complet, qui pardonne bien moins que la bande dessinée… et eux, ne semblent pas l’avoir compris. Eux, c’est le "gang" qui s’est cru capable de jouer à David Lean et Sam Spiegel, y plaçant son gratin habituel, surlignant la légèreté avec laquelle il aborde sa tâche par trop homérique : car il s’agit aussi d’un "film de potes", recyclant cinquante figures connues (et inconnues, à la barre) de la télévision (dont un Takenaka Naoto en constante roue libre ces dernières années, livrant ici une interprétation amusante mais déplacée). Une façon, parmi tant d’autres, d’expliquer la carrière de Karasawa Toshiyaki, comme d’habitude mauvais à faire aboyer un hibou (1), et ici responsable du massacre du personnage principal – ce qui n’est pas rien vous en conviendrez.

Ce n’est donc pas non plus un hasard si Tsutsumi assure bien davantage dans les scènes comiques, comme celles de la superette (sur-jouées, mais dans la tradition feuilletonesque), que dans les séquences épiques, où les limites du savoir-faire artisanal s’affichent très, très vite (voir la séquence finale censée constituer un climax, ruinant par sa mise en scène anti-sensationnelle les maigres mais louables efforts investis dans les effets spéciaux…). Ayant prouvé qu’il était bien capable d’émouvoir avec son formidable Sekachû, le réalisateur aurait pu assurer tout autant dans le pendant dramatique des scènes intimistes, si seulement le scénario s’était montré moins malhabile dans son remontage des pièces originales : ici, le recyclage téléfilmesque empile ces dernières tel un tétraplégique devant un jeu de Lego. Téléfilm, le mot a été écrit ! Bien que parfois distrayant, 20th century boys manque de l’essentiel, c'est-à-dire d’un caractère (donc d’indépendance), et n’aurait jamais dû être qu’un "live action" destiné à la diffusion hertzienne. Le témoin lumineux de cette triste réalité, on le trouve notamment dans la médiocrité de la bande son, dont l’inadéquation aux cadrages hurle bien fort le modus operandi de la fiction de télé.


En avoir (ou pas)

Bien que doté d’une durée de 140 minutes, ne parcourant que le premier acte du récit (la "prise de conscience"), le scénario de 20th century boys rame. Et rame encore, englouti par le flot de personnages qu’il choisit de traiter pour la plupart comme des seconds couteaux, au profit du "héros" insipide, et auxquels l’attachement devient de fait difficile (cf. Ochô, fabuleuse figure bigger than life ici réduite à un cliché ambulant). En résulte aussi un déséquilibre dramaturgique, le film sortant de son chapeau magique des protagonistes aux interventions originales sévèrement tronquées, tel le vieil inspecteur qui met le doigt sur la Vérité avant de se faire assassiner par son partenaire : la logique narrative reste intacte, mais son effet est réduit à néant. Ami possède la police ? On serait presque tenté de répliquer "et alors ?", si l’on n’avait pas encore en mémoire l’excitation ressentie lors de la lecture. Car 20th century boys, le film, ne capte rien, son réseau est HS, le tunnel est long ; l’ampleur et la magnitude du complot global, palpable dans presque chacune des planches du manga, est aux abonnés absents, les rues sont vides, les acteurs ont beau écarquiller les yeux le plus gravement possible, rien n’y fait, rien ne dissipe ce sentiment d’avoir affaire à une conspiration de voisinage à trois yens. Le suspense n’a pas d’air pour respirer : tout y est contrit et téléphoné – autant dire que la métaphore du Mal anonyme incarné par l’Ami masqué en prend un sacré coup. Et quand ça respire, ça donne… la scène du toujours juste Moriyama Mirai (Sekachû, le film) interprétant dans l’une des premières scènes le mangaka à lunettes emprisonné pour dissidence : les rares moments où le travail est bien fait, il n’est qu’inoffensif.



Le film qui, doté de la parole, avait de quoi donner à la mythologie urasawaïenne ce dont le papier était dépourvu, soit un traitement sonore et musical digne de ce nom et à la démesure de l’histoire, saga historique virtuose dont le sous-texte rockeur romantique tient pourtant la route de bout en bout, n’a RIEN non plus de rock n’ roll. Ce n’est pas passer trente secondes de Bob Dylan qui donne le groove, hamsterland est toujours à deux pas de l’action bien apprêtée.

Mais par quelle corne prendre en premier le taureau génétiquement modifié, lorsqu’incapable de rationnaliser, il fonce dans le rouge en brûlant son budget et gigotant dans tous les sens ? En avoir, ou pas, là est la question à poser à Tsutsumi Yukihiko et ses amis, réfugiés dans leurs habitudes télévisuelles (voir la preview du second film à la fin, troublante), ou Tsutsumi tout court, claquemuré derrière ses habituels tics de réalisation totalement inappropriés (ruptures sonores, cadrages flottants, excentricités en tout genre), tout juste bon à commettre des zooms abominables sur son héroïne dont il a sans doute oublié le nom. Est-ce un hasard si les apparitions d’Ami, oppressantes et hypnotiques dans le manga, sont ici filmées à la manière des gourous vicelards de Trick ? En avoir, ou pas ? De la bouteille, peut-être. Ce qu’il faut pour saisir qu’adapter 20th century boys, ce n’est pas exactement réaliser comme un épisode de drama. Dans un épisode de drama, des scènes comme la réunion dans la base souterraine de tous les amis d’enfance au MÊME moment sur une musique bien patriotique, seraient à la limite passées.

Lorsque vient le final du premier acte, le fameux affrontement entre le groupe d’amis et le robot destructeur géant du Cahier des prédictions, quelque chose se passe. Quelque chose d’à peine croyable, un peu comme si Spielberg dans son Soldat Ryan avait décidé de faire débarquer Adolf Hitler sur le champ de bataille et de lui faire tirer au pistolet laser sur les troupes américaines, juste parce que ça le fait bien. Pas seulement une mauvaise idée : la pire possible, si bien qu’elle laisse le spectateur hébété, ayant eu un bref aperçu profane de ce dont est capable le cinéma japonais (et dont nous vous avions déjà parlé sur The Sinking of Japan). Alors, en avoir, ou pas ? De la jugeote, aussi. Et en fait non. Ceci est peut-être une explication.

Là, forcément, on est tenté de se dire : "Ils sont cons !". Cependant il ne faut pas. Pour le bien commun, et parce que la curiosité ne nous épargnera pas la suite, il convient d’éluder cette partie-là. De la prendre comme une erreur de jeunesse. Un membre du groupe japonais SMAP, interviewé à la sortie de l’avant-première japonaise, avait répondu aux journalistes, un peu embarrassé, que le film n’avait aucun intérêt pour les connaisseurs du manga. Nous serions plutôt de l’avis inverse : les non-initiés, juste capables de juger la qualité de la trame à l’aune du film, ne manqueront pas de décrocher en nombre, tandis que les fans, bien que déçus, y trouveront éventuellement, dans un accès de magnanimité, leur compte. Grâce notamment à sa nature de premier segment d’une trilogie, qui lui accorde le bénéfice du doute (mais alors un tout petit, petit bénéfice hein ; le RMI du bénéfice, en quelque sorte), le tout quelque peu conforté par une dernière séquence lors de laquelle apparait la petite Kanna désormais adolescente, et visiblement bien castée. Bien entendu, ce n’est pas de l’action réussie que l’on fera l’erreur d’attendre de ce film-là ; tout juste une plus grande concentration, comme à l’école maternelle. À défaut d’une compétence appropriée…


Alexandre Martinazzo


Notes :

(1) Hibou : non, j’déconne. Vraie note : l’auteur de ces lignes tient à préciser que son ressentiment à l’égard de Karasawa Toshiyaki n’a rien à voir avec le fait que ce dernier soit l’époux de Yamaguchi Tomoko. Parce que bon, on pourrait penser que, parce que c'est courant. Mais non.

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