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[En salle - Corée du sud] LE BON, LA BRUTE ET LE CINGLE

En salle le 17 décembre 2008


Mandchourie, années 30. Un bon, une brute, et un cinglé, venus de la Corée occupée, convoitent la carte d’un vieux trésor enfoui dans l’immense désert par la dynastie Qin lors de sa chute. Ca vous dit quelque chose ? Oui c’est ça. Exactement, avec le cinglé à la place du truand. Ben, ça ne change pas grand-chose, en fait. C’est juste mauvais, mais à part ça, la transposition est réussie.


Existait-il film plus voué à l’échec que le nouveau Kim Ji-Woon ? La question mérite d’être posée. Pensez donc : une variante sud-coréenne d’un monument du western spaghetti (donc des années 60), qui pousse le bouchon jusqu’à reprendre son titre aux deux tiers, par un jeune réalisateur à peine auréolé de sa première réussite cinématographique. Un western avec des Winchester, des locomotives, des chapeaux de cowboy, tout ça, et dans l’Ouest, même ! Enfin, l’Ouest pour les Coréens quoi ; soit : la Mandchourie (il leur en faut peu, on leur a dit). Des Coréens qui jouent aux cowboys, ça donne quoi ? Ça donne des Coréens qui jouent aux cowboys, et c'est justement là le problème.

La sentence tombe inéluctablement : Le Bon, la brute et le cinglé (que l’on va dorénavant appeler BBC, c’est plus pratique) est intégralement loupé, fini à la bière autour d’une histoire paresseusement écrite empilant dialogues indigents, clichés suppliciés, et expéditions grossières dans une Mandchourie en polyester. On aimerait bien être moins expéditif, mais sa prétentieuse longueur n’incline pas à la conciliation. Encore qu’on ne sait pas s’il s’agit tant de prétention que d’inconscience. Car Kim Ji-Woon (que l’on va désormais appeler KJW, ça fait mieux) roule pour cramer son pétrole, sans but précis, et ne va au bout de pratiquement rien. Ni de ses personnages (et surtout pas les quelques amibes féminines), ni de ses idées.


L’homme qui voulait en faire trop

Il est toujours un peu exaspérant d’être déçu par le film d’un auteur dont on avait tant aimé l’œuvre précédente (en l’occurrence, A Bittersweet life). Mais quand l’avant-dernière avait été si loupée (en l’occurrence, Deux sœurs), ne doit-on pas ne s’en prendre qu’à soi-même ? Ce n’est pas fini, car KJW complique les choses, avec sa carrière en dents de scie, démarrant en haut avec une comédie noire assez épatante (The Quiet family) et une petite comédie plus inoffensive mais assez décalée (The Foul king), amorçant une pente descendante avec deux ratages horrifiques (Memories et Deux sœurs), remontant de plus belle avec sa vie douce-amère…

Le pont entre le film qui l’a révélé au public étranger, Deux sœurs, et son western, est fait : on y retrouve la même incapacité à conférer une quelconque continuité à ses histoires et du corps à ses réalisations. Le film d’horreur n’était qu’une resucée du genre japonais construite sur une succession de sketches joliment mis en images mais flottant dans le vide ; BBC fait le même effet, avec des revolvers. Si The Foul king avait la bonne idée de ne pas partir dans tous les sens, c’était certainement à mettre sur le compte de la modestie de son histoire. Ou bien… parce qu’il se contentait de suivre un seul personnage (joué par Song Kang-Ho, déjà excellent en imbécile), comme ce sera le cas cinq ans plus tard du héros d’A Bittersweet life. KJW, conteur d’histoires intimes et modernes que ses ambitions de cinéphile pas assez attentif ont envoyé se perdre au dangereux jeu de l’appropriation utopique ?


Kim Ji-Woon invente pour vous… le "non-stern"

Ben ouais. Qu’on veuille bien excuser le jeu de mot : même Walter Hill avait moins raté son "western du XXe siècle" avec le pourtant très nanaresque Dernier recours (vous savez, Bruce Willis en stetson) : il avait la qualité de connaître ses limites. Même la relecture fashion de Leone par le gentil faiseur Robert Rodriguez dans Il était une fois le Mexique était moins ratée : elle avait le mérite d’être enthousiasmante. BBC, lui, n’a aucune de ces deux qualités.

Dire que tout y est à jeter serait cependant de mauvaise foi. En esthéticien minutieux, KJW soigne son image. Il soigne son générique (rare, un générique d’intro de film coréen réussi). Il soigne les entrées de ses personnages minutieusement costumés (le sacralisé Lee Byung-Hun en tête). Il soigne ses champs/contre-champs dans l’énergique séquence du train au début. Il soigne ses panoramiques en scope et la lisibilité des rayons du soleil pointant derrière ses silhouettes justicières. Au détour de certaines scènes, on a même droit à quelques plans de toute beauté, comme celui où la Brute fuit l’horizon crépusculaire au galop avec sa horde de tueurs.

Mais à part ces fulgurances disparates et acquises, l’évidence est qu’il ne tire pas grand-chose de son désertique décorum, sinon des survols en hélicoptère dignes de spots publicitaires pour agence de voyage (ou du "syndrome Peter Jackson"). L’on verra plus tard que le problème de sa non-exploitation du décor vient vraisemblablement autant de son incapacité à le "penser" en d’autres termes que celui d’une bête surface sans autre utilité que de planquer un trésor, que de sa mauvaise gestion de l’immensité en présence ; sa réalisation fait d’ailleurs preuve d’une bien plus grande maîtrise dans les intérieurs nuit… le spectre d’A Bittersweet life ?  Brouillon, sinon bordélique, Kim Ji-Woon fait l’effet d’un autiste jouant avec les pièces d’un puzzle : les pièces sont là, mais dispersées, elles ne peuvent donner grand-chose.

Pataugeant dans sa boue narrative et ses errances stylistiques, KJW en oublie un peu son casting déjà au tiers handicapé par un transparent Jung Woo-Sung dans le rôle du Bon. Trop habitué à ses romances de luxe (du mauvais Sad Movie au bon A Moment to remember) et ses hero-movies sans saveur (Musa ou The Restless), ce dernier ne fait ici tout simplement pas le poids. Ou bien fait-il le poids moyen des personnages du film, anorexiques, fussent-ils moins ingrats et campés par deux grands acteurs, comme ceux de la Brute ou du Cinglé (Lee Byung-Hun et Song Kang-Ho). Comme conscients de la minceur de l’étoffe, les deux performeurs misent tout sur l’effet immédiat d’une prestation avant tout physique : le premier assure, sans surprise, en bête sophistiquée et cruelle, mais manque de temps d’antenne. Plus présent, le second constitue l’un des seuls divertissements du film, mais pâtit un peu de son accumulation de rôles bouffons. Le physique de ces rôles ne suffit pas, il devait être porté par un arrière-plan (historique ou social) qui, en les faisant symboles, aurait donné un prétexte à leur pauvreté. Mais en ignorant cela, KJW confond archétype et coquille vide. De fait, aucun des trois héros n’échappe à sa condition de vignette tout juste cinégénique, boules posées sur un billard et malmenées par les queues de joueurs fiers et saouls, de sorte qu’aucune n’ait l’insigne honneur d’en sortir.


Hystérie collective

Plus encore que le spectre de son précédent film, c’est celui de Sergio Leone qui assassine d’outre-tombe BBC. Le maître italien, pas particulièrement connu pour la frivolité de son cinéma, avait toujours su mélanger harmonieusement un lyrisme monumental à un humour bon enfant (le plus souvent via un personnage). KJW, lui, n’a tiré que frivolité de ses situations, et l’efficacité temporaire d’un humour semblablement inoffensif (mais bien moins mélancolique) qui, une fois seul, a bien de la peine à supporter le poids d’un western hystérique sur ses maigres épaules.

De l’hystérie : quoi de mieux, surmontée de calembours non-stop, pour camoufler la vacuité d’un spectacle, de ce non-western qui sait tout juste bien se vendre (et explique par là même l'engouement un peu naïf de médias pour le film, toujours aussi preneurs de curiosités exotiques) ? Boucher les trous, remplir les vides, avec n’importe quoi, de préférence divertissant, que ça soit bouffon ou que ça tire de partout. On retrouve alors à quelques nuances près l’humour méchamment grotesque d’A Bittersweet life, qui s’illustre parfaitement dans une des rares scènes réussies, celle du fumoir, où la Brute, entouré de petites pépées, se fait rouler dans la farine par un collabo déguisé en révolutionnaire bobo. C’est frais, les gags sont très visuels, ça ne se perd dans aucun stérile mélange de notes. Mais tout autour de l’établissement persiste un désert d’irrésolution ; et le tout-comique fatigue quand il ne s’assume pas totalement ni ne place haut la barre. Les scènes d’action, qui se rêvent homériques, sont frappées de la même malédiction : là où le burlesque et le millimétré caractérisaient les gunfights chaotiques d’A Bittersweet life, ceux de BBC, fastidieux, témoignent d’une mauvaise gestion de l’espace et d’un cruel manque d’imagination, sauf lorsqu’il s’agit de faire le clown (cf. l’idée du scaphandrier pare-balles). Leur caractère surréaliste rappelle plus Commando (vous savez, Schwarzenegger en boule) que la récente vague d’actionners improbables à la Mission : Impossible.


Kim-s’en-fout ?

De fait, lorsque survient à la fin son duel-à-trois reprenant lui aussi la forme du film de Leone, ou les prétendus gros morceaux du spectacle comme la cavalcade générale (qui ne sonne pas tant "morceau de bravoure" que ça, loin du réalisme cash d'un Boulevard de la mort), on a bien du mal à s’y intéresser. La politique du zéro lyrisme menée par KJW ne sauve pas son film de la damnation, fort aidée dans sa croisade suicidaire par une bande originale bâtarde et très peu inspirée dans ses cocktails d’enfant de primaire. Mais en fait, surtout, KJW donne le sentiment de s’en foutre. Il veut faire passer des Coréens pour des Japonais. Il fait citer Gainsbourg à son Cinglé, signe qu’il ne prend pas son histoire au sérieux. Il sort des enfants d’on ne sait où et les laisse en plan une fois qu’ils ne servent plus, sans souci de cohérence. Il vole une scène de couteau à John McTiernan (le troisième Die hard) pour se la jouer. Il sort la trompette Morriconnienne à quelques reprises, avec une nonchalance quasi-criminelle. Comme il expédie le rôle des occupants japonais ou des natifs mandchous, KJW bâcle la relation qui unit le Cinglé (Lee Byung-Hun) au vieux millionnaire commanditaire, là où Leone lui donnait une résonance historique dans son Il était une fois dans l’Ouest.



On aurait aimé se contenter de la dimension cinéphile d’un spectacle fastidieux mais ultra-référencé (on s’amuse comme on peut). Mais un problème s’y oppose, là aussi, et il est double : d’abord, BBC n’est même pas vraiment référencé ; ensuite, KJW ne semble pas savoir quoi faire desdits emprunts. Le spectacle n’est pas généreux : il pioche deux-trois idées par-ci, par-là, après avoir vu deux-trois incontournables de Leone à la télé, et les assemble sans aucun recul ni sens du 33e degré. Face à son puzzle défiguré, le réalisateur, perdu pour la quarantième fois, abandonné par les dieux, accroché à sa seule énergie/balise de sauvetage, n’a plus qu’à théoriser, expliciter, tuer le naturel et abattre les chevaux. L’explication fastidieuse, par la Brute, de sa présence au duel final souffre forcément de la comparaison avec son hommage direct, là où à la fin, les choses n’avaient pas besoin d’être dites. Dans BBC, tout est dit, et les gros plans bien lourds d’yeux qui gigotent ne servent plus à grand-chose. Le twist final autour du "coupeur de doigts", qui tombe à plat, n’en apparaît que plus désespéré, comme embarqué dans une mission de sauvetage qu’il sait d’avance perdue.

A la lumière de ce spectaculaire échec, il devient difficile d’ignorer qu’A Bittersweet life, épatant morceau de polar dont la subtile cohérence unissant les états d’esprit de son héros à sa crépusculaire action était la principale qualité,  puisse être un accident. Si quelque chose reste à en tirer, c’est peut-être l’énième confirmation qu’on ne s’approprie pas un genre (cinématographique ou autre) aussi culturellement codifié sans une bonne dose d’humilité – ou de recul – et d’intérêt quasi-fétichiste pour les détails, ce qu’avait Miike Takashi pour réaliser son western "sukiyaki" ; ce que n’a pas eu Kim Ji-Woon pour faire son western "kimchi". En espérant qu’il retourne vite vers un futur, de préférence plus noir et confidentiel…


Alexandre Martinazzo

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