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REVIEW EXPRESS #05 - "LE ROI & LE CLOWN", "LE SORGHO ROUGE" & "SUKIYAKI WESTERN DJANGO"

Pour accéder au numéro précédent, cliquer ici.


Curieux mois de décembre. Tandis que les salles obscures diffusent enfin Le Bon, la brute et le cinglé, le western coréen de Kim Ji-Woon (A Bittersweet life), qui constitue LA sortie ciné asiatique (et LA déception) de l'automne, les éditeurs continuent d'étonner après un mois de novembre déjà surprenant en curiosités. Au menu : Le Roi et le clown, un des plus gros cartons sud-coréens, joli film permettant après Blood Rain le mois dernier d'apprécier la résurrection que connaissait le genre (d'époque) en 2005 ; le repêchage bienvenu du grand Le Sorgho rouge, premier film du cinéaste Zhang Yimou (La Cité interdite), réalisé en 1987 (avec déjà Gong Li, préparez vos lunettes) ; enfin, l'ovni Sukiyaki Western Django de Miike Takashi (Ichi the killer). Oui, un autre westernet pas des moindres. Tellement épatant et visuellement orgasmique (c'est bien simple, si vous attendiez un titre pour vous acheter un Blu-ray, c'est celui-là) qu'on se permet une petite mosaïque de captures en fin d'articlebon visionnage.


LE ROI ET LE CLOWN, de Lee Jun-ik
[SORTIE DVD] [Editions GCTHV]
Corée du sud / 2005 / Avec Gam Woo-sung, Lee Jun-ki, Jeong Jin-yeong...


Tout autour de la corde se tient l'abyme


La cavale d’un duo d’esclaves-performeurs en cavale, composé du cabotin Jang-saeng (excellent Gam Woo-sung de R-Point) et du travesti Gong-gil (Lee Jun-ki, mou mais fascinant), mène ces derniers jusqu’à la capitale, puis dans le sillage du Roi Yeongsan, despotique et instable. Leur rencontre, déterminante pour le puissant assoiffé de vengeance depuis l’assassinat de sa mère par une intrigue de la cour, déclenchera une série de purges historiques, et révèlera à chacun des deux fiers pantins leur véritable valeur…

Au-delà de l’intrigue et de l’approche historique du film, son inévitable innovation dans le genre est son sous-texte homosexuel. On a bien dit "sous-texte" : le scénariste ayant expurgé la pièce originale de toutes les références explicites à la chose, à aucun moment la relation qui unit Jang-saeng et Gong-gil ne sort du platonique romantique. L’ambigüité étant préservée, stigmatisée par la jalousie virile de l’un et la spectaculaire féminité de l’autre, leur lien d’amitié n’en apparaît que plus solide, à l’image d’un objet cinématographique dont le fond palpitant sauve largement la forme.

La réalisation de Lee Jun-ik, souvent indomptée, trahit ses limites dans les scènes de chorégraphie, et la méconnaissance technique d'un ancien producteur passé très récemment à la mise en scène. La qualité d'écriture laisse imaginer ce qu'aurait donné, avec quelqu'un de plus expérimenté à la barre, la scène du premier spectacle devant le Roi, déjà assez excitante, ou celle de la chasse, déjà angoissante. Mais le réalisateur sait tourner vite et à l’économie : l’énergie et l’implication de son équipe réduite s’en ressentent ; les temps-morts sont rares ; la notion de caméra embarquée nous rend immédiatement identifiables le décor, et sympathiques ses personnages, incarnés par un casting complice et intégralement impeccable. Y gagnent forcément les scènes intimistes ou comiques, aux dépends de certaines scènes tragiques, d’un romanesque esthétiquement cheap.



Les airs de feuilleton télé du film, desservi par sa nature de carton populaire (1), ne sont pas nécessairement liés à la modeste qualité des décors (on est loin d’un faste à la Yimou), mais plutôt à une emphase déplacée qui se libère dans la toute fin, pleurnicheuse et inadaptée. Là est la clé de l’appréciation du film, à considérer en tant qu’adaptation. De fait, le fond l’emporte : la confrontation de la cruauté réaliste et historique (le roi, ses purges et sa chute sont réels) à l'humour comme fuite  en avant (incarnée par les héros fictionnels) apporte toute sa sophistication au film qui n'est, au fond, qu'une histoire de puissant trouvant le remède à la pression du pouvoir dans la bouffonnerie sans lendemain. Et par là même sa délicatesse, à l'image de la scène des poupées entre Gong-gil et le roi. La détresse de ce dernier, Caligula coréen, enfant candide désespéré par la fermeture de son monde, et chef de gang tabassant sa cour après une cuite au soju (2), touche d’autant plus ; dans ce rôle, le plus complexe, Jeong Jin-yeong (Guns and Talks) irradie d’une gravité consternée.

De fait, ce conte singulier, dans lequel "le monde n'est qu'une scène", est chargé d’une tension qui l'habite constamment dès lors qu'il pénètre dans l'ombre du roi maudit, et s'amplifie dans les moments supposément comiques. Le jeu marche dans les deux sens : on fait rire, mais l'on peut mourir ; la mort est au bout du chemin, mais l'hilarité la précède de peu. Le rire est, à l'image de celui du roi face à ses ministres étouffants, contestataire, tragique, l'arme du dernier recours croit-on, jusqu'à ce que le dernier recours du Roi s'impose, la punition corporelle, la torture, le châtiment. Quand survient la mort, Lee Jung-ik rappelle qu’il n'y a plus matière à rire. Et pourtant un masque souriant se pose sur le visage pour de bon clos d’un des clowns collatéraux. Alors peut-on malgré tout rire du spectacle ? C’est peut-être le suspens dans lequel Le Roi et le clown laisse cette question fanée qui le sauve de l’à peu près, en dépit de ses défauts de débutant. C’est beau, la démocratie ! 


LE SORGHO ROUGE, de Zhang Yimou
[SORTIE DVD] [Editions Films sans frontières]
Chine / 1987 / Avec Gong Li, Jiang Wen...

Le Soleil rouge de la nouvelle vague chinoise


Jiu’er, jeune veuve d’un propriétaire terrien lépreux, prend en main la culture du champ de sorgho avec l’aide des employés. L’un d’eux, grand gaillard tombé amoureux d’elle le jour de son mariage, l’accompagnera jusqu’au bout dans cette responsabilité, lorsque quelques années plus tard l’armée japonaise en pleine conquêtes sanglantes convoitera ledit champ…

Les débuts au cinéma de Zhang Yimou constituent, en tout juste trois scènes, un des premiers quarts d’heure les plus séduisants et magnétiques de toute sa filmographie, portés par le bagou d’un Jiang Wen (Jasmine Women) en icône de virilité, et le mutisme sensuel de la jeune Gong Li (Mémoires d'une geisha), deux futurs grands noms du cinéma chinois. Surtout, il ouvre en beauté sept ans d’une des plus fructueuses collaborations entre un cinéaste et sa muse (Ju Dou, Qiu Jiu histoire d’une femme chinoise, Epouses et concubines, Vivre !, Shanghai Triad…), qui précèderont la déconfiture post-Hero. On y sent déjà l’influence de Kurosawa, avec un zeste de cinéma américain, Zhang Yimou célébrant au passage la puissance physique, à travers une histoire masculine jusque dans sa célébration de la femme "forte" (mais qu’y a-t-il de plus logique ?).

Le champ de sorgho est rouge, la mariée à son arrivée est rouge, la photographie de Gu Chang-wei (futur chef op du grand Les Démons à ma porte, de… Jiang Wen) est rouge, comme les filtres sur le ciel crépusculaire, et l’on croit presque distinguer du rouge dans le torse nu du massif porteur. On est intimidé par les adresses caméra d’une Gong Li insaisissable, qui passe ses premières répliques à crier. Les scènes entre elle et Jiang Wen, quasi-muettes, est chargée d’une intensité animale. Le silence laisse émerger la tension érotique, ponctué de jolies séquences comiques ou chantantes entre laboureurs. Le Sorgho rouge est un cantique barbare, une ode émue et rurale à l’harmonie de la tribu où triomphe la virilité (cf. Jiang Wen marquant son territoire, ou portant Gong Li comme un tapis), et à ses générations sacrifiées par la folie guerrière. La puissance évocatrice repose sur la qualité supérieure de sa photographie (aux teintes forcéments chaudes), et la simplicité du récit, qui doit beaucoup à son économie de dialogue et à ses plans obsédants, comme ceux du sorgho, pliant par vagues sous le poids du vent. Cette simplicité tant structurelle que thématique, d’une suprême cohérence, sert l’impact émotionnel d’un film qui se répand très peu.



La première partie, grande communion entre les hommes sous les auspices du soleil, pose les bases de ce champs-monde, où les schémas se répètent (elle se retournant vers lui, à l’horizon), obsédés par l’histoire d’amour. Le dernier tiers, s’il dérange ce touchant équilibre avec ses scènes japonaises un peu ratées et trop dramatiques, trouve vite sa justification dans cette approche tribale d’un segment douloureux de l’histoire de Chine : la défense du champ, symbolique, est mise au test par ladite Histoire, dont la cruelle étape à venir est incarnée par l’éclipse finale ; les acquis de la première heure étaient voués à la menace, le rouge n’avait rien de trivial, et l’emphase demeure absente, au profit d’une continuité brute. Le sacrifice trouve son sens, dans un écho massif. Les mots demeurent superflus, les larmes de Gong Li émeuvent déjà. Pour un premier film, ça commençait bien.


SUKIYAKI WESTERN DJANGO, de Miike Takashi
[SORTIE DVD] [Editions M6 Vidéo]
Japon / 2007 / Avec Itô Hideaki, Iseya Yûsuke, Satô Koichi, Kimura Yoshino, Momoi Kaori, Andô Masanobu, Ôguri Shun, Quentin Tarantino...

Le cours de cuisine ultime ?


Dans une petite ville perdue quelque part à l’ouest, deux gangs rivaux obsédés par la promesse d’un or introuvable, les Heike et les Genji, font régner une terreur qui a fait fuir une bonne partie des habitants. Entre en scène un pistolero (Itô Hideaki) agile de la gâchette, dont le regard croise celui d’une belle danseuse captive (Kimura Yoshino, Sakuran), d’une tenancière de bar mystérieuse (Momoi Kaori), et d’un des deux chefs, avec qui le destin veut qu’il croise le fer, le métal, n’importe quoi tant que ça saigne. C’est parti pour la rumba. 

Le pitch vous dit quelque chose ? Possible. Pas mal de Pour une poignée de dollars, un peu de Sam Peckimpah… ce n’est pas le gros fil du récit, connu, qui vous surprendra. A part ça ? Oui, c’est japonais, comme l’indique son titre (3). Sukiyaki Western Django est un western spaghetti à la sauce nipponne, joué en anglais estropié par une foule d’acteurs du cru (dans les seconds rôles masculins, Andô Masanobu, Sato Koichi, Ishibashi Renji, Kagawa Teruyuki… et Oguri Shun !), shooté par un des filmmakers les plus tarés de l’archipel, Miike Takashi (Audition, Ichi the killer…), et comprenant dans sa scène d’ouverture nul moins que Quentin Tarantino himself. Un maelström brinquebalant. Un pot-pourri de références pluriculturelles. Forcément, pour des raisons sensiblement identiques, certains vouent le film aux gémonies, et d’autres crient au culte. Et si cette fois on prenait parti ?

SWD est donc un ovni. L’anglais pratiqué dans le film est à première vue son attraction principale, faisant sourire lorsque les acteurs le défigurent (soit le plus souvent). SWD est aussi à première vue amusant. Voir l’une des têtes du cinéma cinéphile américain des 90’s parler de la guerre des roses, étape cruciale de l’histoire du Royaume-Uni, à Katori Shingo, le talento nippon de base (4), attire l’oeil. Le camp des Heike, rouge, constitue même un élément comique en lui-même, avec son chef crétin et ses bras cassés, pour que tout le potentiel dramatique du récit échoue dans les gueules d’amour des Genji, les blancs (soit une parabole des Indiens face aux Européens… ?). Et puis, entre le "Mononofu training ain’t samurai bullshit !" du boss Yoshitsune, et le "THAT tofu is NOT authentic !" de Tarantino, la déconne se pose là. Mais contre toute attente, nous appelle un son moins superficiel.  Quand l’anglais de petit nègre ne distrait plus ; quand l’étonnante discrétion de la bande originale se remarque… le fond revient au galop. Sous les applaudissements : le charme du film fonctionne plus dans ses moments sérieux ou ses combats aux excès graphiques, puis dans ses traits d’humour parodiques et furtifs, que lorsqu’il sort la grosse artillerie pour faire rire (cf. la schizophrénie démonstrative du shérif, le coming out du molosse castré, etc.). Miike sait conjuguer les tons ; certains  gags resteront cultes, vernis par l’emballage ; mais l’important est ailleurs.



L’important est dans la profonde beauté bâtarde du spectacle, par-delà la question de l’utilité même de l’anglais, désormais parasite, et le léger manque de rythme, conséquence de l’hésitation du cinéaste en milieu de métrage quant à la tonalité à emprunter. Doté d’une direction artistique éblouissante d’hétéroclisme contrôlé, costumes cousus main par la designeuse d’Otaku in love, il libère son défilé de gueules qui s’y croient comme dans l’enfance, et campent leurs personnages archétypaux avec le sérieux nécessaire. Comme par hasard, face à un Itô Hideaki très propre en justicier, ce sont Iseya Yûsuke (Casshern, The Passenger) et Kimura Yôshino, déjà magnifique couple japonais aveugle de Blindness (5), qui l’emportent au jeu du charisme irradiant. Que l’on adhère à sa démarche, à son syncrétisme vaguement profane, ou non, SWD est le film le plus formellement abouti de Miike. Quand il parle, il prend le risque de distraire ; quand il se tait, les contours et les couleurs parlent. Histoire de démontrer à ses détracteurs qu’il sait y faire, Miike la joue simple : il filme les gunfights les plus virtuoses du cinéma nippon récent. Et le reste du temps, il occupe l’espace.

Et on aime. On aime le décor naturel, rarement aussi brillamment transformé en stage de pièce mégalo. On aime la rose métisse, à la fois rouge et blanche, et y voir l’enfant de la Belle naître. On aime la plongée désaxée à la Fukasaku (6) sur Iseya Yûsuke rengainant son katana en même temps qu’il dégaine son colt et fait parler la poudre. On aime le paroxysme hystérique de l’exécution du jeune père. On aime la somptueuse scène de la danse, quand la femme fatale Kimura, pieds nus sur le bois sale du saloon, se trémouse sur fond de didgeridoo. On aime la trompette ultra-référencée, qui sait se faire désirer. On aime la lueur orangée éclairant le grenier duquel le cowboy en rut Andô espionne. On aime "entendre" la fellation sur un plan fixe de pas grand-chose. On aime voir le boss Kiyômori jouer du Shakespeare dans la langue sur fond de peintures tradi. On aime quand le héros saute par la fenêtre sans se donner la peine de l’ouvrir, comme au bon vieux temps. On aime la silhouette d’Iseya ajustant la visée de son colt en mesurant l’effet du vent. On aime Quentin Tarantino en vieillard ouvrant une brève séquence Kill Billienne. On aime la réplique très nippophone de Kagawa Teruyuki à la fin. On aime la neige tombant subitement sur le duel final. On aime l’opposition du pistolet à l’épée, et le sourire ante-mortem du perdant. Tous ces éclats ne sont pas caractéristiques d’un ovni ; juste d'un putain de film. On aime beaucoup de choses donc ; puis forcément, certaines moins. Mais à la fin, on est bien calmé ; alors de Sukiyaki Western, on décide de ne rater rien.


Alexandre Martinazzo



Notes :

(1) Doté d'un budget inférieur à 5 millions de dollars, Le Roi et le clown en a rapporté… 85, ce qui fit de lui le plus gros carton du cinéma sud-coréen, que seul The Host allait détrôner. Plus de 12 millions de personnes sont allées le voir, sans que personne ne parvienne à expliquer les raisons de ce phénomène, étant donnés l'absence de stars, la modestie de la production, et surtout le sujet ambigü.
(2) Soju : alcool coréen. Les Japonais ont le saké, les Coréens ont le soju. Quant à savoir lequel est le plus fort… on répondrait par défaut le soju, mais on vous laisse décider par vous-même.
(3) Sukiyaki : populaire plat japonais, parfois appelé "fondue" japonaise, consistant à tremper du boeuf et des légumes crus dans une géniale sauce appelée warishita.
(4) Talento (du mot "talent", prononcée à l'anglaise, cherchez pas) : sorte de people de la télévision japonaise faisant à peu près tout (présentateur, comique, acteur, chanteur, etc.), mais ne servant basiquement à rien.
(5) Au cas où les gens ne vous l'auraient pas assez dit (ce qui est fort probable étant donnée la mauvaise façon dont le distributeur a vendu le film), et si ça n'a pas été déjà fait, il vous faut découvrir le Blindness de Fernando Mereilles de toute urgence, un des meilleurs films de l'année 2008. 
(6) Fukasaku Kinji : né en 1930 et mort en 2003, cet artisan mythique du cinéma nippon a réalisé des chefs-d'oeuvre du film de  yakuza des années 70 (Combat sans code d'honneur, Cimetière de la morale, Okita le pourfendeur, etc.), quelques éclats cinématographiques dans les années 80-90 (Hana no ran, Triple cross), et le culte Battle Royale en 2000. En 2002, Miike a d'ailleurs réalisé un remake de son Cimetière de la morale (peut-être son plus grand film ?), très inférieur qualitativement au film présentement critiqué. QT et Miike sont deux grands fans devant l'éternel du cinéaste.

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