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REVIEW EXPRESS #04 - "MY MAGIC", "BLOOD RAIN" & "COQ DE COMBAT"

Pour accéder au numéro précédent, cliquer ici.


Continuant de palier une actualité cinéma relativement pauvre depuis la rentrée, le catalogue DVD de films asiatiques s'étoffe un peu plus, et réserve de bonnes surprises, grâce ce mois-ci aux inévitables éditions HK Vidéo, ainsi qu'à TF1 Vidéo (oui, ça arrive), pour les sorties respectives de l'excellent thriller d'époque Blood Rain (Corée du sud) et du bastonneur Coq de combat (HK), qu'OEx s'était promis de chroniquer depuis sa sortie en septembre dernier. Deux achats que l'on vous conseille (avec une nette préférence cependant pour le coréen). Mais si My Magic doit être la seule sortie asiatique du mois avec Une Famille chinoise fin novembre, il n'en est pas moins l'un de ses incontournables, tous pays confondus. A la fois vibrant et mesuré, authentique et chaleureux, le nouveau film d'Eric Khoo sera votre ouverture à un cinéma asiatique d'un tout autre genre...


MY MAGIC, d'Eric Khoo
[SORTIE CINéMA 05/11/08]
Singapour / 2008 / Avec Francis Bosco, Jathishweran Naidu, Grace Kalaiselvi...


The Brave

Bar miteux d’un quartier pauvre de Singapour. Le Père, épaisse chevelure renversée sur son corps gras d’alcoolique sans le sou, écoule sa nuit dans son quinzième verre. Il ne veut pas rentrer, trop honteux d’afficher son inutilité devant son fils de dix ans dont il ne sait s’occuper. La nuit, il laisse un message à sa femme, lui demande de revenir, arguant que leur enfant a besoin d’elle, exprimant surtout sa détresse à lui. Si seulement cet écolier trop digne savait le grand magicien qu’il avait été !

Trois ans après le grave Be with me, Eric Khoo revient avec cet épatant My Magic, drame singulier qui ne cesse de surprendre en privilégiant l’intimisme expressif au discours social. Oui, "ce monde est cruel", comme le dit le Père à son Fils, oui, les Misérables ne sont pas loin avec ces Chinois crapuleux et cet état répressif aux limites de l’anachronisme, dans un Singapour très éloigné de celui, propre et poli, des publicités touristiques ; mais ce qui intéresse le cinéaste, c’est surtout la magie.

Dans ce Misèreland où règne un parfum persistant d’échec résigné, mais où chacun cherche son "talent", ladite magie n’a les moyens d’aucun projecteur ou haut de forme à lapin blanc. L’appât du gain troque le strass du show pour des performances paradoxalement bien moins factices : est-ce de la magie, lorsque le Père mange du verre sans saigner, ou s’enfonce une aiguille dans la peau sans broncher ? Progressivement, la lévitation de billets, l’apparition de flammes ex-nihilo, s’insinuent dans le champ concret de cette "magie" qui n’est que le travail du Père sur lui-même. Et c’est pourtant un sentiment d’émerveillement que Khoo fait sans mal naître chez le spectateur, via ces stupéfiants "tours", pour la plupart très physiques, réalisés par l’acteur principal, le magnifique Francis Bosco, magicien de profession que le réalisateur a toujours admiré.

Le cinéma de Khoo, avec son utilisation feuilletonesque de la musique, ses plans approximatifs et son budget à trois chiffres, trouve là un matériau étonnement justificatif : sa modestie naturelle ouvre le champ au brillant duo (le jeune Jathishweran Naidu est lui aussi impeccable), dont chacune des scènes témoigne du caractère très personnel du film ; et son admiration pour Bosco établit le lien, puissant ferment dramatique de My Magic, entre le fils et le spectateur, hébété devant les performances du magicien comme un enfant devant son père. La démarche est irrésistible, et émeut comme le pesant souffle de ce dernier lorsqu’il dort. La conclusion, si elle n’échappe pas à quelques grammes d’un pathos inoffensif, parachève ce travail de rédemption paternelle dans l’esprit du fils : My Magic sorte de relecture du The Brave de Johnny Depp (dans le sacrifice du Père), n’est rien de moins qu’une belle et généreuse expérience initiatique, pour l’adulte comme pour le pré-adolescent.



Il y a donc, bien sûr, un regard posé sur ce "monde cruel". Mais comme dans Be with me, c’est un regard dénué de misérabilisme. Khoo ne s’intéresse pas tant à la pauvre condition du duo (financière ou ethnique, puisqu'appartenant à la communauté indienne (1)), qu’à un chagrin qu’aucun confort ne peut épargner, celui de l’absence (de la Mère, en l’occurrence), et à la manière dont les gens y font face. A partir de là, à partir de ce défilé d’existence survivante, au-delà des défauts liés à un filmage de l’urgence, il ne reste plus que la chaleur, la magie de ces personnages authentiques ; et de cette chaleur, cet éclat de volonté remuant un océan d’apathie (la société), qui finit par rassembler le Père et son Fils, Khoo filme l’immortalité. Le lien retrouvé sera plus fort que toutes les futures épreuves de l’existence, plus fort que la mort physique : rien ne l’effacera. Cette belle réalité qui n’a rien d’une moralité, le réalisateur l’imprègne d’une discrète mélancolie, quasi-neutre, tout comme ses plans fixes et larges laissent à ses personnages la liberté de s’y mouvoir, et d’exister par eux-mêmes. Parvenir à extraire, puis à communiquer l’essence résolument optimiste d’une histoire si tragique, en un minimum de notes, voilà le signe d’un grand cinéaste.



BLOOD RAIN, de Kim Dae-Seung
[SORTIE DVD] [Editions HK Vidéo]
Corée du sud / 2005 / Avec Cha Seung-Won, Choi Ji-Na, Oh Hyeong-Kyeong...

L’île des damnés

Royaume de Corée, dynastie Chôsun (fin XIVe - début XXe siècle). Une équipe d’enquêteurs, attirés par l’incendie criminel d’un navire marchand sur une petite île productrice de papier, se retrouve confrontée à une série d’assassinats ayant tous un lien, dans leur modus operandi, avec une sombre affaire de justice sauvage où une famille entière avait trouvé injustement la mort, sept ans auparavant. Alors : fantôme vengeur ou proche simplement revanchard ? Dans tous les cas, les insulaires sont un peu nerveux. Et s’ils avaient quelque chose à se reprocher ?

Enième tentative de raviver le genre cinématographique de l’enquête policière en dynastie Chôsun (The Untold Scandal (2) s’était un peu planté), Blood Rain séduit très vite. Par sa forme d’abord, étonnement digne, presque sèche, les "trognes" de ses paysans, la tenue racée de son acteur Cha Seung-Won, tout son petit monde se dévisageant dans une humeur d'un noir amer, sur les couleurs pastelles d’une photographie naturaliste des plus délectables, rappelant l’exigence technique du cinéma sud-coréen. Un peu pataud dans les séquences mélodramatiques (minoritaires) où ni lui ni son compositeur ne parviennent à sortir des clichés habituels, le réalisateur Kim Dae-Seung s’affirme en filmmaker pur lors de séquences très efficaces, telles celles d’assassinat, généreuses en détails sanguinolents, la brillante scène de poursuite à cheval, ou le cauchemar dans le puits, un des coups d’authentique frousse d’un film qui n’est pas forcément censé être scary.

Mais surtout, c’est le flagrant modernisme de son récit qui étonne le plus. Variante en costume de Memories of murder (pour le citadin débarquant en rase campagne) croisée d'une sorte de version préhistorique des Experts (les enquêteurs pratiquant l’autopsie), Blood Rain s’affiche en thriller à suspense malin qui se paie le luxe de rappeler que, bien que l'époque fût plus généralement barbare, l'on pouvait vivre au XVIIe siècle et ne pas être un bouseux.



C’est justement le coup brillant de son histoire. Le scientifique précurseur de l'ère moderne au pays des ombres fantastiques, il n’en fallait pas plus pour intriguer. Aux croyances cinégéniques, notre enquêteur oppose un rationalisme implacable qui, on le sait en grands habitués d’X Files, s’en prendra plein la gueule par la suite. Mais, comme le suspense est secondaire dans Blood Rain, ce n’est pas ce qui importe : le personnage de la chamane, (d’ailleurs un peu trop canon pour 1/ être vraie et 2/ vivre seule dans une vieille hutte), ne sert qu’à surligner le besoin de rationalisation du héros face aux ténèbres qui l’entourent. L’on parlait plus haut de moments terrifiants: ils ne viennent pas tant de codes du cinéma de genre, que de la progression du récit dans un fatalisme des plus noirs. Sur un sujet de départ assez basique (le sombre secret d’une communauté honteuse mais prête à tout pour le préserver), Blood Rain distille un malaise évident, de façon assez franche, en décidant d’aller au bout du schéma classique, voire de le surpasser : son monde est coupable, implacablement, les quelques âmes repentantes meurent seules, et ses citadins venus pleins de l’assurance des Lumières, s’ils trouvent bien ridicules ces histoires de fantômes, ne trouvent rien à répondre à l’insondable pourriture de leurs congénères dès lors qu’elle est partagée par "tous".

A ce jeu, le réalisateur parvient à toucher, via une certaine pudeur et l’excellent Cha Seung-Won, figure du savant incapable de sagesse face à la folie des hommes. L’on obtient deux heures assez pleines d'un grand film sur le pouvoir de contamination du mal en milieu clos, et sur l'éternel échec d'une justice parfaite dans le monde des hommes, auquel on pardonnera aisément la grossièreté de la démonstration finale, excessive par goût de l'emphase, et les contours flous de son fantastique essentiellement utile à masquer les tares d’un scénario parfois confus.



COQ DE COMBAT, de Soi Cheang
[SORTIE DVD] [Editions TF1 Vidéo]
Hong Kong / 2007 / Avec Shawn Yu, Francis Ng, Annie Liu, Masato...

"C’est une très, très longue nuit. Tu vas avoir tout le temps qu’il te faut."


Ryô, assassin juvénile de ses respectables parents, perd la trace de sa sœur et toute sa dignité à l’impitoyable contact de l’univers carcéral, fait de viols et de brimades. Au contact d’un grand maître de karaté en cabane pour assassinat de premier ministre, il trouve dans la confrontation physique une planche de salut. A sa sortie, le destin le mène à un tournoi très médiatisé de free fight, où il va pouvoir appliquer ce qu’il a appris… soit qu’il n’y a pas de règle qui tienne, et que seul importe de toujours se relever.

L’adaptation est un exercice périlleux, a fortiori lorsqu’elle commet la folie de survoler les frontières. Un manga (signé Hashimoto Izô) violemment réputé, un projet cantonnais, une poignée de têtes nipponnes (dont un Ishibashi Ryô en vacances) comme timides cautions perdues dans un casting de hongkongais cabotins (dont le grand Francis Ng) ? Rapidement, l’on craint le produit d’exploitation bâtard. On reste sceptique devant le déploiement de vilénie convenue et d’ultra-violence, sans vraiment rentrer "dans" cette prison post-apocalyptique un brin cheap. Mais Coq de combat, petit film pas vraiment habité, se fait déjà remarquer d’une façon : il ne perd pas son temps. Poussé un peu par la chance, il balaie vite les défauts de son premier quart, pour laisser se dérouler son univers apatride (le réalisateur Soi Cheang n’ayant pas opté pour la transposition chinoise, bon point), haut en couleur et sans pitié, où les beaux gosses à grands principes sont vite évacués et où seules demeurent les crapules calculatrices, entourées de poules de luxe arrivistes (cf. la journaliste).

Cet emballage expéditif, Ryô, le coq, n’en est pas étranger. L'irrationnel qui guide ses actions a quelque chose d'excitant : de la même façon qu'il ne sait pas ce qui l'a amené où il est (ni même pourquoi au juste il a assassiné ses parents, semble-t-il), nous ne savons pas ce qu'il va advenir de lui, ou de tout ce petit monde dégénéré. A travers ce  personnage ne cherchant pas tant à gagner qu’à comprendre pourquoi il veut gagner, Coq de combat dresse un joli et nerveux rappel de l’ordre antique d’un monde dans lequel les enragés, s’ils ne gagnent vraiment jamais, peuvent néanmoins faire beaucoup de bruit. De fait, Coq de combat fait l'effet d'un roquet exaspérant mais parfois bien utile, à son rythme, jamais faiblissant, à la conviction de ses protagonistes (dont un Shawn Yu étonnamment bon dans ce rôle de blond énervé)… Son monde de la nuit n'en gagne que plus d'électricité, générée par une faune de "die hard" à gueules, et un climat d'alliances inattendues, comme celle de Ryô à la belle prostituée Ah-Mei.



Alors malgré ses défauts de série b, force est de constater que cette variante cauchemardesque de Rocky au pays des sociopathes assassins a quelque chose de jubilatoire : on se retrouve du côté des "affreux", du héros assassin à son "coach" antipathique. L’on apprécie d’autant plus le côté bricolé du film, avec ses fulguro-gnons aux bruitages un poil trop appuyés rappelant le vieux cinéma hongkongais à l'époque des actionners ultra-chiadés à l’hollywoodienne. Le filmage à l'économie de Soi Cheang fonctionne davantage lorsqu'il se penche sur ses corps-à-corps en clair-obscur, que lorsqu'il glisse dans le mélo arty (les gros plans bien symboliques d’animaux ; le rêve ; les morts tragiques). A ces dérives clipeuses parfois grotesques s’opposent irrésistiblement les "mises aux poings" de l’anti-héros, dans un cadre simplissime basé sur une exagération que l’on doit accepter d’entrée pour apprécier le spectacle… une leçon que Soi Cheang aura tirée du ratage de son précédant Dog bite dog, plombé par ses prétentions scénaristiques. Le réalisateur avait étonné son monde il y a trois ans avec son redoutable Love Battlefield : sans égaler ce dernier, Coq de combat est la confirmation d’une énergie artisanale dont il ne manquerait qu’un vecteur à la salutaire canalisation.

Alexandre Martinazzo


Notes :

(1) La diversité ethnique de la population singapourienne est très importante : les Chinois composent la population à 76,8%; les Malais à 13,9% qui sont les premiers habitants, les Indiens à 7,9% et le reste provenant de divers pays notamment d’Occident.
(2) Adaptation sud-coréenne des Liaisons Dangereuses.

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