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[En salle - Japon/Corée/France] TOKYO!

En salle le 15 octobre 2008


Tôkyô je t’aime ? Après Paris, c’est au tour de la capitale nipponne de passer aux rayons X (ou Z) de cinéastes d’horizons plus ou moins lointains, en l’occurrence Michel Gondry (Eternal sunshine of the spotless mind), Leos Carax (Pola X), et Bong Joon-Ho (The Host), pour trois moyens métrages intitulés "Interior design", "Merde", et "Shaking Tokyo". Comme ça, sans réfléchir, on croirait déceler comme un intrus, non ? Développement d’une impression à moitié trompeuse, qui en dit long sur les défauts, mais aussi les qualités d’un des films à sketches les plus cohérents qu’on ait pu voir depuis longtemps…

Encore un triptyque, nous direz-vous, la mode des films à sketches voguant depuis de nombreuses années entre la tendance supermarché du court (Paris je t’aime, 11’’09’01…) et le triangle sacré de moyens métrages (New York Stories, Eros…). C'est-à-dire que oui, et non : en choisissant la seconde option, la "voie" de l’auteur (moins de films pour plus de temps accordé à chaque cinéaste), et en prenant pour dénominateur commun une ville, les producteurs n’ont pas surfé sur la vague Paris, je t’aime, fastidieuse perte de temps sans fil conducteur : ils sont simplement revenus vingt ans en arrière, du côté du fameux New York Stories, du trio Allen/Coppola/Scorsese (1). En témoigne la place du "segment raté" dans le film (à croire qu’il en faut toujours au moins un !), en son centre comme celui, raté, de Coppola ("Sitting through Zoe"). Coupons court au suspense : le plantage essentiel de Tokyo!, est à mettre sur le compte de l'"écorché vif" has-been Leos Carax, avec son antipathique "Merde", malheureusement plus proche de Pola X que de Mauvais sang.


Au milieu, ce n'était pas très dépaysant

Merde ! Sans point d’exclamation, un déjà suffisait. On s’éloigne un peu de Godard, là, non ? De la même manière que Coppola partait seul dans son délire, Carax ravive en nous des émotions malheureuses : "foutage de gueule", murmure-t-on, à peine son monstre sorti des égouts pour terroriser les passants dépassés dans un long travelling aspirant – en vain – à la postérité. L’idée de départ, amusante (donner un coup de pied dans la "fourmilière", on sent l’hommage de bon goût à Edith Cresson, si, si !), le cinéaste la ruine méticuleusement, ou bien plutôt en vient au bout, avec tout ce qu’elle a d’horripilant (dans la forme) et de vain (dans le fond). Anticonformisme de pacotille ("Merde" – c’est le nom du monstre – jette une cigarette dans un landau, ok), excentricités visuelles balourdes (l’utilisation inutile du multiscreen, entre autres), fautes de goût involontaires (par-dessus le mauvais goût volontaire, c'est fort), satyres ratées (de journal télé, voire de Japonais !) témoignant d’une ignorance entretenue du Japon… On aurait bien pardonné cette dernière (en dépit d’un parallèle avec Nankin de très mauvais goût) si elle ne s’était pas doublé d’une condescendance et d’une autosuffisance parigot bon teint, hautement caractérisée par l’intermède parisien du film, totalement superflu – Gondry a-t-il eu besoin de sortir de l’archipel, lui ?

Bien sûr, l'humour puéril du film (volontaire, mais pas forcément maîtrisé), lorsqu'il ne frôle pas le pathétique, donne lieu à de bonnes surprises. Merde dans son costume vert de Leprechaun a, dans ses fanfaronnades du début, quelque chose de jubilatoire ; de même que le couple éclair qu'il forme avec une passante japonaise, midinette terrorisée à mini-jupe et téléphone-photographe (qu'il finit par "lécher" !). De même que l'opposition de l'énorme Balmer, bouc roux en looping et lunettes noires de caïd, à sa petite traductrice minutieuse dans son travail jusqu'à la reproduction des parisiennes intonations et soufflés de son employeur ("baaaaka !"). Mais ce sont là des oasis dans un désert de tergiversations horripilantes.



C'est l'intérêt du "foutage de gueule", qui n'est qu'apparence et cache un fond bien existant, et révolté, diront peut-être certains que des digressions théâtrales plus foireuses encore que celles d’un Arnaud Depleschin auront séduits ! Qui tombe le premier dans le panneau ? Pas nous, en tout cas. L'on préfère alors porter notre attention sur Denis Lavant et Jean-François Balmer, deux grands comédiens à qui le néant du scénario donne la généreuse occasion de se livrer à une performance improvisée tout à fait réussie.


Et pourtant, il se démerde

Néanmoins, tout n'est peut-être pas improvisation, et juger le segment de Carax en l’extrayant du champ du triptyque intitulé Tokyo! reviendrait à louper une bonne moitié de sa valeur. Valeur explicitée par son emplacement, central on l’a dit, entre les deux segments plus "sages" de Gondry et Bong. En effet, là où Tokyo! réussit son coup, c’est qu’indépendamment de la qualité cinématographique des trois moyens métrages, on constate un emboitement des trois parties d’une indéniable logique. Plutôt que d’essayer de justifier les dissonances du film par l’hétérogénéité de la ville Tôkyô, qui serait une belle démonstration de mauvaise foi fastidieuse, l’on peut alors, au contraire, s’intéresser à ce que Tokyo! sait dire d’à la fois contradictoire et complémentaire sur la "tokyoïtude", dans une dynamique floue qui fait sa miraculeuse unité.

Bien entendu, Carax faisant son maximum pour enterrer son propos déjà maigre (si propos il y a), l’utilité symbolique du segment "Merde" dans Tokyo! n’est pas des plus évidentes. A cela, on peut répondre par une réalité signifiante : dans les discussions sur Tokyo!, c’est de "Merde" et de son obscure démarche qu’on l’on parlera assurément le plus, qu’il s’agisse d’un véritable ratage ou de quelque chose de mieux pensé qu’on ne le pensait…

Quelque chose de mieux pensé dans le tout que forme Tokyo!, un "tout" qui pourrait s’exprimer primairement par la figure axiale de la quête de soi, problème faussement résolu par l’autodénigrement appelant une vision utilitaire du monde dans "Interior design" (l'héroïne devant se transformer littéralement en chaise pour "servir" à quelque chose), et par la fuite dans l’isolement dans "Shaking Tokyo", qui l’un comme l’autre stigmatisent la défaillance communicationnelle de la société japonaise. Face à ces constats tantôt doux, tantôt amers, "Merde" et son terrorisme pouilleux n’ont pas besoin de nous faire un dessin : ils sont l’appel à la destruction dans ce qu’elle a d’excitant, l’énième démonstration du salut dans le chaos, la mise en pratique de ce fantasme de bousculer l’ordre rangé nippon dans une expansivité barbare toute "gaijin" ("étranger", en japonais). Placer ce segment-alien en conclusion aurait fait de sa condescendance celle du film entier, et flingué définitivement Tokyo! ; son positionnement central, entre un "Interior design" à la rêverie tristounette et un "Shaking Tokyo" basant son ressort dramatique sur le déconditionnement positif du rêveur, en fait une sorte d’appel à l’éclosion, gamin mais sincère, lancé d’un site lointain. Cet éloignement entre Carax et Tôkyô, palpable tout le long du film, est peut-être ce qui lui permet de s’éclater dans la forme : partant de là, on peut considérer "Merde" comme une sorte de grosse farce à laquelle son inconséquence permet simplement tout. Les grenades que balance le monstre de Carax à la gueule de Tôkyô n’ont rien de thérapeutique, puisqu’elles n’ont rien de japonais : les tremblements de terre du Bong Joon-Ho, eux, si.


Réalités d’une chimère tokyoïte

Hiroko a un problème : arrivée à l’âge adulte sans être encore parvenue à se trouver, elle erre aux côtés de son jeune compagnon apprenti-réalisateur, et se demande bien qui a décidé que dans la vie, il faut se trouver ; en l'absence de réponse, elle devient chaise. Le hikikomori (2) et la livreuse de pizza ont un problème : parvenus à l’âge adulte sans comprendre le pourquoi du monde, ils se murent dans un isolement progressif, dans le confort des choses immobiles et ordonnées, jusqu'à ce qu'un des deux décide de se remuer. Au milieu, un étrange acteur de théâtre français sort des égouts et sème la désolation dans les rues de Tôkyô. A la fin, un des névrosés se dit que le mouvement, finalement, ça a du bon.

La voilà, la pertinence de la construction, l’utilité du Carax, que l’on jugera voulue par les producteurs japonais, estimant avoir assez critiqué ledit segment en lui-même. Force est de constater que miraculeusement, à la lumière de "Merde" (on va s’y faire…), "Interior design" et "Shaking Tokyo" s’étoffent, le premier a posteriori (l’individualisme chaotique du monstre ridiculisant les aspirations délicates de Hiroko), le second a priori (l’on se surprend à constater que le hikikomori privilégie in fine le tumulte de la course – vers sa bien-aimée – au confort de son chez lui, vaiquant ses peurs). Si la sympathique fumisterie de Carax ne disait rien sur le sujet-titre, ce serait donc parce que ses deux coéquipiers allaient assurer le minimum. "Merde" est à la fois la pièce centrale et transparente de Tokyo! ; ses revigorants dératés passés, il convient d’apprécier les qualités indéniables des deux autres films.

A commencer par les tergiversations affectueuses, tout aussi "japonaises", de Gondry, qui revient à un traitement visuel bien moins chargé/bricolé que sa précédente Science des rêves, pour notre plus grand plaisir : filmant l’anecdote quotidienne, tendre ou agressive, des Tokyoïtes avec autant d’authenticité qu’un cinéaste du crû (chose qui n’était pas arrivé depuis le gentil Tokyo Eyes de Limosin), le maestro du clip séduit. Il séduit par la candeur juvénile de son humour (les scènes de projections), mais aussi par sa direction d’acteurs (Fujitani Ayako, Kase Ryô [Iwo Jima], Itô Ayumi  [la petite Ageha du Swallowtail Butterfly d’Iwai Shunji ! (3)]), qui se laissent clairement aller dans un cadre pas totalement japonais (voir les très jolies scènes de couple). À commencer par Fujitani Ayako (fille de notre écolo préféré Steven Seagal – on ne le répètera pas) dont la beauté frustre colle par magie au spleen féérique d’"Interior design", et qui confirme tout le talent singulier qu’elle déployait dans l’inénarrable Shiki-jitsu d’Anno Hideaki (Neon Genesis Evangelion).



Le troisième segment, l’épatant "Shaking Tokyo" auquel son couple improbable (l’asocial et la livreuse de pizza) confère un charme de fable de La Fontaine, est le morceau de choix du film. Rien d’étonnant : c’est le meilleur métrage – toutes durées confondues – de Bong Joon-Ho depuis Memories of murder (un autre point commun avec le cas Gondry). On y retrouve la maîtrise visuelle tout en finesse de l’esthète cinéphile (qui s’était un peu embrouillé sur son Host), sa proximité littérale d’avec les personnages, son appréciation des fins chiadées… Et son intérêt pour le cinéma nippon (Memories of murder témoignant d’un goût pour le cinéma de genre japonais des années 80-90), via un filmage amoureux et lumineux (est-ce un hasard si Fukumoto Jun, le chef opérateur, a été assistant caméra sur Love Letter, le chef d’œuvre d’Iwai Shunji ?) des quartiers résidentiels de Tôkyô, ceux-là même que l’on croise, vides et silencieux, à quelques pas d’une artère bruyante. Et via un fabuleux duo d’acteurs, soit Kagawa Teruyuki, spécialisé dans les rôles borderline (du film d’auteur Yureru (4), au "dramac’donald" Unfair), et la charmante Aoi Yû (Bon Joon-Ho invente pour vous : le fantasme inédit de la pizza-girl en jean-jartelles), dont tomber amoureux relève du devoir citoyen depuis Hana & Alice – oui, encore un film d'Iwai.

De ce maelström d’univers morcelés, l’on peut étrangement tirer un sentiment de plénitude. Au-delà de leurs portraits singuliers de Tôkyô, "Interior design" comme "Shaking Tokyo" constituent une peinture étonnamment limpide et sereine de névroses sociales propres au modèle japonais, et d’un mal qui ronge la jeunesse du pays, en plus d’une généreuse démonstration d’intérêt à la ville qui ne cesse de tourner. Gondry, comme Bong, communiquent, parlent, sans risque de se tromper ; ce ne sont que des impressions, des images, qui n’engagent qu’eux. Chez Gondry : l’intimité, comme celle du studio d’Itô Ayumi, magnifiquement décoré (on est loin des habitats dépouillés et impersonnels des héros hollywoodiens), et l’anecdote, comme ces no man’s land de quelques dizaines de centimètres qui séparent les immeubles tokyoïtes, comme désolidarisés, et auxquels il trouvera à la fin une utilité d’une touchante poésie. Chez Bong : des éléments plus viscéraux, comme la rudesse du soleil sur la capitale, les zones d’ombre qui maculent les coins de tout intérieur nippon, le roulis hypnotisant des secousses lors des fréquents tremblements de terre. Toutes ces impressions, toutes ces images, des tâches lumineuses, unifient une somme de talents qui anime des individualités solidement écrites, de la figure de la neet (5) à celle de l’asocial (faisant de "Shaking Tokyo" le meilleur film existant sur un sujet plutôt tabou), sans que jamais aucun jugement ne soit porté sur l’endroit ou ses gens.

Car c’est surtout cela, que l’on retiendra de cette rhapsodie d’automne qu’est Tokyo! : aucun panorama de carte postale, aucun cliché éculé (si ce ne sont ceux, inoffensifs, de Carax), juste des morceaux d’intimités, liés par un songe, plus profond qu’il n’y parait, de solutions métaphoriques (même celle de "Shaking Tokyo", puisqu’elle s’appuie sur la Terre qui gronde) à des réalités tokyoïtes qui ne sont nul prétexte à l’amusement touristique en sol étranger. Alors à la fin, on se dit que mince, Carax a raté son film, mais il avait bien raison.


Alexandre Martinazzo


Notes :

(1) New York Stories, de Woody Allen, Francis Ford Coppola, Martin Scorsese, USA, 1989. Avec Woody Allen, Mia Farrow...
(2) Hikikomori est un mot japonais désignant une pathologie psychosociale et familiale touchant principalement des adolescents ou de jeunes adultes qui vivent cloîtrés chez leurs parents, le plus souvent dans leur chambre pendant plusieurs mois, voire plusieurs années, en refusant toute communication, même avec leur famille, et ne sortant que pour satisfaire aux impératifs des besoins corporels. Il y aurait près d'un million de hikikomori au Japon, soit un jeune sur dix, et presque 1% de la population (qui est de 127 millions). La plupart (environ 77 %) de ces personnes sont de sexe masculin (...) (source : Wikipédia).
(3) Swallowtail Butterfly, d'Iwai Shunji, Japon, 1996. Mikami Hiroshi, Chara, Itô Ayumi, Eguchi Yôsuke... Parfois considéré, à tort, comme le chef d'oeuvre de son cinéaste, en raison de son postulat symbolico-futuriste ambitieux, et de quelques scènes cultes (dont une reprise de My Way par la chanteuse Chara).
(4) Voir notre chronique de Cannes 2006 traitant de ce film. Comme par hasard, "yureru" signifie "trembler"...
(5) Neet : signifie Not in Education, Employment or Training (ni étudiant, ni en formation et sans emploi), est une classification sociale d'une certaine catégorie de personne inactive. Elle concerne principalement des adolescents introvertis refusant de s'insérer dans le système éducatif, mais aussi des adultes refusant toute vie sociale, et renfermés sur eux-mêmes. Neet est une classification gouvernementale, d'abord utilisée au Royaume-Uni mais dont l'utilisation s'est étendue à d'autres pays, y compris le Japon, la Chine et la Corée du Sud (source : Wikipédia).


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