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[En salle - Corée du sud] WOMAN ON THE BEACH

En salle le 20 août 2008

Depuis que Hong Sang-Soo n’est plus financé par le grand Marin Kermitz (produire Trois couleurs : Bleu n’excuse-t-il pas tout ?), il semble avoir perdu les grandes prétentions qui boursouflaient son cinéma (voir le paresseux Conte de cinéma) suite au succès de La Vierge mise à nu par ses prétendants, et renoue cette année avec l’intimisme et l’indistinction candide pour Night and Day et quelques semaines plus tard le présent Woman on the beach. Petit film totalement coréen (exit le Paris du précédent), qui a l’avantage d’une humilité charmante, et d’avoir troqué l’habituelle épave apathique de l’œuvre de Hong Sang-Soo pour un personnage tout aussi névrosé, mais bien plus appréciable !

Réalisateur reconnu devant attaquer l’écriture de son nouveau film, Joong-Rae demande à son ami chef décorateur Chang-Wook de venir avec lui à Shanduri, le "meilleur site de vacances de la côte ouest", pour l’accompagner dans le dur processus créatif. Ce dernier accepte, à condition d’emporter avec lui sa petite amie, Moon-Sook, jolie et caractérielle compositrice qui se révèle être une admiratrice de Joong-Rae. Arrivés au bord de la mer dans une atmosphère d’imprévu juvénile, les deux trentenaires se découvrent et tombent amoureux sous le nez du pauvre Chang-Wook. Mais espérer un happy end serait sans compter les névroses du réalisateur, traumatisé par un cocufiage passé, l’arrivée d’une seconde femme elle aussi grande et belle, ainsi que le goût des Coréens pour la bibine…

Que les connaisseurs du cinéaste ne se détrompent pas : Hong Sang-Soo (HSS pour les intimes) poursuit avec Woman on the beach sa célébration de la femme, initiée il y a douze ans avec son très "Naruséesque" Le Jour où le cochon est tombé dans le puits. Simplement il s’y prend cette fois-ci avec bien plus de pertinence, insufflant une rare douceur à son récit, étoffant et réchauffant son regard joueur sur ses éternelles pauvres âmes masculines rivées tant bien que mal à ses pimpantes mais lasses bouées de sauvetage féminines. En fait, Woman on the beach est certainement son meilleur film depuis La Vierge mise à nu par ses prétendants, l’érotisme de ce dernier en moins. Mais n’est-ce pas davantage la perversion pépère de ses héros, ainsi que leur fascination paniquée pour la mystérieuse "Femme", plutôt que l’érotisme simple, qui a toujours intéressé le cinéaste ? Il le rappelle encore une fois, et de la plus appréciable manière.

La subtilité de l'égarement

Il le rappelle en oubliant, un temps, sa "manière" pour se concentrer sur le fond du sujet, peut-être celui de son cinéma : la propension pathologique des êtres à s’inventer de toute pièce des problèmes comme condition sine qua non à leur équilibre… Quitte à se laisser aller sur la forme, aboutissant à d’heureuses expressions, tel un curieux emploi du zoom sur lequel on le reviendra, et surtout à un focus non pas sur la problématique, mais sur le développement de ses personnages face à leurs névroses. Il en résulte un enchainement parfaitement harmonieux d’instants de grâce (étonnamment, on pense à Mercredi folle journée de Pascal Thomas), servis par une star coréenne en résurrection (l’excellent Kim Seung-Woo dont la carrière ne comprenait jusque là qu’un seul bon film, Spring Breeze) et une nouvelle venue au naturel désarmant (Go Hyun-Jung). A eux deux, aidés de personnages secondaires contribuant discrètement à une atmosphère de quiétude ne demandant qu’à être dérangée, ils occupent suffisamment l’espace de cette radioscopie du couple contemporain, même jeune d’une nuit (c’est là, au contraire, toute la bonne idée), puisqu’aux ratés aussi évocateurs que ceux d'un vieux couple bagarreur.

Ici, HSS évite comme à son habitude tout pathos, mais, via certains mouvements de caméra plus vifs et parfois une bande originale "d’intermède" plus classique dans ses arrangements, laisse échapper un semblant de lyrisme qui aère un peu son "cinéma du plan", le montage semblant avoir chez lui bien moins d’intérêt, et met en valeur ses scènes typiques de patinage verbal alcoolisé. Il est d’ailleurs intéressant de noter que ladite B.O., pourtant composée par Jeong Yong-Jin (récent collaborateur de HSS, arrivé sur le four La Femme est l’avenir de l’homme), comporte certains points communs dans ses pistes enlevées avec celle de La Vierge… composée par Ok Kil-Sung.



Début le début, on se prend à aimer et vouloir aimer Woman on the beach, sensation plongeant tout détracteur habituel de HSS dans un état de perplexité auquel l’avait tout juste préparé le précédent Night and day. Remarquable directeur d’acteurs, le cinéaste ouvre son film sur une succession pince-sans-rire (principal ressort de son comique) de cafouillages verbaux, et distille de manière étonnamment limpide les germes des situations pathétiques à venir, en posant les principaux ressorts dramatiques lors d’une mémorable séquence de voiture (la troisième scène du film), et en s’axant rapidement sur le triangle amoureux (une belle et deux caves) qu’il aime tant. Le caractère implacablement empoté – bien qu’inégal – des deux hommes engage une danse risquée avec la figure féminine dont l’ascendance agit comme un phare sur l’embarcation narrative. Tous les ingrédients du filmage de HSS sont là, mais mieux dosés, plus légers : son refus du champ/contre-champ dans les scènes dialoguées et sa manie du zoom fouineur (choisissant ses moments pour se concentrer sur tel personnage à un moment plus indiscret) trouvent leur justification totale dans sa posture d’observateur qui n’aime rien tant que capter et filmer le malaise des longs blancs qui peuvent hacher les conversations de ses personnages plutôt mauvais en communication.

Le plus important, dans Woman on the beach, tient dans l’absence de justification du schéma narratif. De la même manière, les raisons d’être de chacun n’importent que modérément, et les démonstrations cérébrales auxquelles s’adonne Joong-Rae auprès de Moon-Sook pour rationnaliser son "nœud psychologique", cette dernière les envoie vite valdinguer lorsqu’elle lui demande du "concret" (on voit d’ailleurs une énième fois, le lien entre HSS et ses héros mâles en retrouvant dans les deux cette même manie des schémas alambiqués sur papier). Il n’y a que l’égarement, chez HSS. L’amour dans l’égarement, la mélancolie dans l’égarement. Dans Woman on the beach, les tentatives de vaincre cet égarement, qu’elles viennent d’elle ou de Joong-Rae, sont sincères et pleines d’une amertume profonde.

"Deux Femmes ne devraient pas se battre pour un homme"

Il y a donc Elle. Littéralement magnifique, Go Hyun-Jung (1), que sa beauté, typiquement coréenne et désacralisée par des rondeurs fort peu mainstream, rend tout particulièrement sympathique. La Femme, aux "jambes magnifiques", canalisatrice de l’apaisement lorsque s’emballent les hommes – littéralement comparables à des gamins – sous le coup de l’alcool. La poésie délicate dont HSS habille ses scènes (surtout les premières : Moon-Sook attrapant une branche de cerisier pour en caresser les fleurs, Moon-Sook se promenant pieds nus sur la plage humide et s’attristant du sort d’une étoile de mer décédée, Moon-Sook jouant avec un chienchien…) revêt une trivialité habituelle chez le réalisateur, mais davantage béate qu’à l’habitude, sentiment renforcé par une pudeur qui lui confère un éclat quasi-maternel. Joong-Rae met Moon-Sook dans son lit, mais cette dernière lui demeure inaccessible, comme les étoiles dont elle parle dans une scène profondément touchante.

Bien sûr, cette ascendance du personnage féminin n’épargne pas à la Femme l’affectueuse moquerie de l’auteur, à l’image de ce plan très comique où une marcheuse en sportswear manque de se tordre la cheville de peur lorsque crie le personnage de Chang-Wook. La fonction communicative de la beuverie chez HSS (la plus réaliste du cinéma ?) agit tout autant sur elle, fille un peu perdue dans ses névroses et face à l’inconnu. Elle s’intègre autant que ses amants ou presqu’amants, dans cette transposition à l’âge adulte des émois adolescents. Elle ravive un cliché en préférant le râleur impulsif (donc le "bad boy") au gentil décorateur pétri de principes télévisuels (Chang-Wook). Par ailleurs, elle n’hésite pas à se mordre la queue, lorsque Moon-Sook et Sun-Hee (l'autre femme, jouée par Song Sun-Mee, la ravissante héroine du film dans le film d'Art museum by the zoo) se rentrent gentiment dedans par vague esprit de compétition. Oui, dans le film, la femme boit, geint pour de plus ou moins bonnes raisons, et vit dans l’obsession de son père.



Mais il y a aussi, surtout, le caractère explicite de la dénonciation, par l’auteur, de l’homme COREEN, et par là-même un aperçu de sa vision de la femme coréenne non plus idéalisée par l’homme, mais simplement "victime" d’une société de grands gamins capricieux. En faisant dire au personnage de Sun-Hee : "J’ai le droit de me sentir aussi bien ?", HSS pose la question du mal-être de ces grandes filles qui cherchent à s’émanciper, mais ne savent pas comment le faire bien. La scène de la discussion sur les femmes coréennes à l’étranger, à laquelle fera écho le jugement que pose Moon-Sook sur les hommes coréens, et le jugement plus ou moins définitif qu’elle pose en un regard sur Joong-Rae, confirme, s’il était encore besoin de le faire, le parti pris du cinéaste dans cet increvable chassé-croisé sourd-muet.

Il faut aussi dire qu’elle a la voiture. Du moins celle qui dure le plus longtemps de tout le film. Alors que Joong-Rae traine, drague et théorise, Moon-Sook conduit. Moon-Sook attend des faits, de l’engagement, du sang dûment versé, une route à emprunter. Le héros aussi, mais lui est paralysé par la peur. La démonstration de HSS, privée de l’impression de stérilité complaisante qui minait les récents films du cinéaste, est cristalline : il y a des hommes et des femmes. "Pourquoi donc ?", demande le héros. Pas de réponse. C’est juste comme ça ; et au moins l’un des deux va devoir mettre l’autre au pas. Ce sera la femme : leur aptitude à interagir sur leurs névroses respectives, certainement par manque de maturité, la pousse à fuir. Fuir pour laisser le temps, fuir même si c’est une chose difficile (cf. sa petite voiture patinant dans le sable dans la dernière scène). Parce qu’elle serait l’avenir de l’homme… Fidèle à son habitude, Hong Sang-Soo livre avec Woman on the beach un film davantage optimiste à l’égard de la femme que de l’homme. Mais puisqu’elle représente son principal intérêt, alors, tout peut aller.

Alexandre Martinazzo

Note :

(1) Go Hyun-Jung, que les afficionados du cinéma sud-coréen des années 2000 pourraient prendre pour une actrice inconnue touchée sur le tard par la célébrité, n'est rien de moins que... l'actrice de télévision sud-coréenne la plus populaire des années 90 (on peut compter à son actif 5-6 séries pour autant de hits), qui a prématurément stoppé sa carrière en 1995 à l'âge de 24 ans en épousant un des petit-fils du fondateur de... Samsung. Pour certaines actrices populaire désirant en finir avec le show business (telle Shim Eun-Ha, l'héroïne de Tell me something), elle était un modèle, une sorte de Grace Kelly coréenne. Mais après son divorce en 2003, l'ex-déesse du petit écran a progressivement fait son retour à la télévision, avant de se mettre (enfin) au cinéma avec Hong Sang-Soo, suite à un désistement sur le film April Snow dont elle a refusé la premier rôle, à cause, dit-on, de la scène d'amour trop explicite qui était prévue. Woman on the beach est donc son vrai grand retour après treize ans de quasi-absence, et Hong Sang-Soo a sans doute bien profité, dans la mise en scène du personnage qu'elle interprète, de son "statut" d'enfant des dieux devenue une simple (belle) femme... 

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