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[En salle - Japon] SAKURAN

Disponible en DVD zone 2 aux éditions Kaze
Sortie en salle le 20 août 2008
 


Vous rêviez du film moderne, érotique et définitif sur les oiran (1), ces prostituées de grand standing de l'ère Edo à ne surtout pas confondre avec les geishas ? Les Japonais ne l’ont pas (encore) fait. Sakuran, confortable production criblée de stars et précédée d’une réputation sulfureuse, n’a ni l’audace, ni la folie de son ambition. Mais curieusement, la bonne étoile du film improvise son charme, fait de chromatiques confortables, d’Anna aux grands yeux, et autres petits détails qui interagissent avec une grâce adolescente, un peu empâtée mais très, très plaisante. Davantage encore si l'on sait profiter d'une direction artistique assez brillante... Anatomie d’un gâteau réussi dont la recette n’avait pourtant pas été lue.


Curieux ovni un peu bâtard que ce Sakuran, aquarelle "tendance" proche dans son anachronisme du Guns 1748 de Jake Scott (musique et mœurs actuelles sur récit d’époque), hésitant dans sa forme entre l’Edo fantasmagorique aux contrastes éclatants d’Ashura, Reine des démons et le "théâtre filmé" à la plastique racée  du Tatouage de Masumura Yasuzo, dans une dynamique dramatique au demeurant très adolescente. Rien d’étonnant là-dedans : il s’agit d’une adaptation du manga éponyme d’Anno Moyoco, et la jeune pop-star eurasienne (pour le réalisme, vous repasserez !) Tsuchiya Anna tient la vedette. Mal de tête en vue ? Pas d’inquiétude : si l’on en fait tant sur sa forme, c’est que son fond est bien moins coloré, et bien moins osé que ne le laisserait croire sa fameuse affiche…

Mettons fin au suspense : si l’on s’en tient à son pitch (une petite fille recueillie par une maison de geishas/oiran apprend la dure vie de ces séductrices et parvient, malgré les coups bas de ses aînées, à se frayer un chemin vers la reconnaissance, puis la liberté), Sakuran, c’est Mémoires d’une geisha, la méconnaissance de son sujet, la prétention crétine, et les clichés hollywoodiens en moins. On peut se dire que c’est déjà ça, puisqu’on en apprend paradoxalement bien plus que dans le soi-disant biopic de Rob Marshall. On peut aussi se demander ce que cela donne. Tentative de réponse : un exemple lumineux de la nécessité vitale, pour un projet aux fondations bancales (énième adaptation de shôjo au premier rôle accordé à une starlette inexpérimentée), de (très) bien s’entourer.



Choisir ses amis

Tout d’abord : entourer la gaffette Tsuchiya (au compteur lors du tournage : 22 ans, une poignée de seconds rôles, et UNE performance, pleine de caractère mais caricaturale, dans Kamikaze Girls) d’une pléthore de guest stars dans des seconds rôles, de Narimiya Hiroki (Nana, le drama Orange Days), Nagase Masatoshi (La Servante et le samouraï, Suicide club), Kippei Shiina (Shinobi, Réincarnation), Endô Ken’ichi (The Sinking of Japan, Jam Films, Flower & Snake), Ishibashi Renji (Rônin-gai), Ôguri Shun (les dramas GTO, Gokusen) chez les messieurs, à la méta-kawaii Kanno Miho (Dolls) dans le rôle de l’oiran qui impressionne l’héroïne, Kiyoha, alors qu’elle est encore gamine. Sans oublier, en amoureux à retardement, le vétéran Andô Masanobu (le tueur Kiriyama dans Battle Royale).

Ensuite, entourer les débutantes Ninagawa Mika et Tanada Yuki, qui en sont respectivement à leur première réalisation et écriture, de fins connaisseurs capables de donner forme à leurs excentricités colorées fidèles à l’esprit du manga original, en premier lieu desquels se trouve le directeur de la photographie Ishizaka Takuro, qui a fait ses armes à la caméra dans les excellents Secrétaire de Steve Shainberg, et Lost in translation de Sofia Coppola, ainsi que dans le film Crying out love, in the center of the earth de Yukisada Isao, et le décorateur Aida Toshiharu, qui a travaillé avec Hou Hsiao-Hsien (Café lumière).




Pour finir, placer à la composition de la B.O. un grand nom de la scène musicale. C’est l’énergique et caractérielle Shiina Ringo, chanteuse d’un genre indéfinissable fait de rock, pop et jazz, qui s’y collera, à la satisfaction du projet, les auteurs de ce calibre ne courant pas les rues dans un milieu de la composition originale, fait en majeure partie de doués copieurs de canons américains et/ou de groupes de rock sans véritable… caractère.

Si l’on insiste tant sur cette nécessité de caractère, c’est parce que Sakuran doit en grande partie sa jolie réussite à ce phénomène insaisissable aux allures de bonne étoile, qui unit les membres d’une équipe dans une ambiance artistiquement féconde, et inspire, face aux ratés d’un film, la plus grande magnanimité. On y reviendra dans le dernier chapitre.


Ce que l'on gagne à être indécis

Ce n’est donc pas dans la sophistication du récit que son intérêt se trouve. Ce dernier, bardé de clichés (l’oiran quadragénaire jalouse et mauvaise ; l’apprentie toute mimi en réalité manipulatrice ; la vieille maquerelle théâtrale dans ses brusques changements de ton ; les clients sabreurs qui s’énervent sous l’effet du saké…), ne s’offre pas même l’argument d’une héroïne haute en couleur, le personnage de Kiyoha n’ayant rien de très intéressant à dire ni à faire (aucun dilemme fort, aucun ressort tragique, tout juste les atermoiements puériles d’une jeunesse prenant conscience des limites du monde). Son seul atout, sympathique, réside dans le personnage de Seiji (Andô Masanobu) et sa relation avec l’héroïne, le scénario s’acheminant lentement mais sûrement vers leur idylle mignonette (zéro scène de cul torride à attendre, dans ce cas précis, c’est de l’amour, du vrai !), et se permettant même de brouiller les pistes avec une figure un peu facile de premier amour qui finit forcément déçu. Rien de bien imprévisible, soit.




Ce n’est pas non plus dans le trash que Sakuran gagne son public : sa vision proportionnée mais édulcorée du monde des oiran tue dans l’œuf tout potentiel effet dramatique (cf. la mort de l’oiran Takao, loin des manipulations assassines d’Epouses et concubines), et toute subversion potentielle à travers le sexe. Passant plus de temps à jour au docteur qu’à exprimer dans la chair la frustration et la passion renfermée de ses héroïnes, Ninagawa Mika met scolairement en scène l’érotisme traditionnel nippon – celui de la "chair qui dépasse" (jambes, épaules, nuque), mais se rattrape en insufflant au cadrage et au découpage des scènes de sexe une sensibilité exclusivement féminine : l’érotisme de son film, pudique à l’image de cette main que posent les acteurs sur le sein découvert des actrices dans les plans de face, vaut essentiellement dans ses longs et gracieux plans de visages qui confèrent à Sakuran, en exprimant le plaisir, toute sa séduction.

Sakuran fait l’effet de deux collégiens qui n’oseraient pas aller au bout des scénarios vicelards qu’ils se seraient faits au préalable. L’emballage est de qualité : les couleurs éclatent, les costumes méritent leurs awards, les actrices, belles et maquillées sans vulgarité, les portent élégamment, et certains plans sont d’une beauté sidérante, ce qui, on en conviendra, ne court pas forcément les rues (cf. celui, mouvant, du reflet des feuilles écarlates de l’érable du patio sur le parquet laqué dans la pénombre, donnant au début l’impression d’une gerbe de sang se diffusant dans des eaux noirâtres). Mais de la même manière que le parti pris ultra-light du film prive son scénario de tout climax, et que l’on tape plus dans la lasciveté inoffensive des chanteuses de MTV que dans la pornographie brute et viscérale d’un Empire des sens, la réalisatrice prend le chemin risqué de la concession dans un développement "familial" et fédérateur, et… s’y perd un peu.




Désireuse de faire sa Madonna dans des premières minutes emballées et aguicheuses, mais soucieuse de narrer une vraie et jolie histoire d’amour au premier degré (celle de Kiyoha et Seiji), Ninagawa aurait dû pour ce faire adapter son récit à un intimisme radical, à peu près la seule lumière sous laquelle peuvent se mélanger Amour et Madonna, puisque "réaliste". Le résultat en étant final, Sakuran a droit à de sérieux problèmes de rythme et de ton : la dramatisation de la seconde partie (après la mort de l’oiran Takao, ex-grande méchante potentielle qui laisse l’héroïne toute seule) ramollit l’ensemble, la réalisation hésite entre le détournement anachronique et gentiment trash, et le théâtre filmé qui semble-t-il habille mieux son romantisme selon la réalisatrice (les rares gros plans du film se posant sur les fameux visages sous l’orgasme). Ces ruptures de ton et de style font même du tort à la mécanique comique de plans moyens et fixes qui saisissait dans la première partie du film, par sa fixité, le ridicule de cette basse-cour d’intrigantes et d’ingénues se battant dans un concert de flamands roses, et qui disparait à mi-chemin. Laissant à la petite Tsuchiya le devoir de faire rire et émouvoir (après une Kimura Yoshino assez émouvante en oiran Takao) par ses propres moyens…



Le "caractère" salvateur

Et c’est précisément là, contre toute attente, malgré les défauts précités et une certaine lassitude qui pointe au dernier tiers (le film dure tout de même 1h50), qu’intervient le "phénomène". Précisément autour de Tsuchiya Anna, grande fille à la voix éraillée et illustration rock’n’roll de ce que les croisements eurasiens peuvent donner comme extra-terrestres canons. Pour le réalisme, on repassera, oui. On a beau en apprendre plus sur le fonctionnement de ces maisons de prostituées de luxe dans Sakuran qu'on en apprenait sur leurs prudes collègues dans Mémoires d’une geisha, au fond, on s’en moque un peu. De même que l’on passe sur les talents d’actrice limités de la Tsuchiya : le naturel qu’elle dégage et la réelle sympathie/proximité qu’elle inspire en font une bête (curieuse) de scène, don confirmé par ses performances live musicales, que l’on aime ses chansons ou non. Sur l’orchestration rock tourbillonnante de Shiina Ringo, sur fond d’un quartier de Yoshiwara grouillant, décor qui a le bon goût d’être réel et non numérique, elle avance, déroule son caractère, sa palette d’expressions cartoonesques, lentement mais sûrement, comme dans la scène réussie de son intronisation en oiran, regard caméra, complicité amusée, long plan à la fois fixe et, quelque part, mouvant.

Et, surgissant de la même osmose miraculeuse qui confère au personnage de Kiyoha non pas un intérêt d’héroïne mais davantage celui de meilleure copine de lycée, la maison-monde de Sakuran prend vie. Force exploitation judicieuse de quelques lieux récurrents et une gestion de l’espace réussie, Ninagawa Mika nous y plonge progressivement, jusqu’à nous donner le sentiment de la connaitre. On peut éventuellement y voir la seule authentique réussite cinématographique du film ; mais quelle réussite !




A partir de là, ses grassouillets et brillants poissons rouges, autrefois métaphores un peu balourde de ces femmes prisonnières de leur aquarium (mention toutefois au travail du décorateur sur la porte principale de la maison, surmontée d’un modèle magnifique), au final nous touchent, comme ces fillettes braillardes qui pullulent en micro-yukata (2) autour des aînées et se laissent parfois aller à une sucrerie narrativement superflue mais tout à fait charmante. Face à Tsuchiya en one-woman-show proche du cabotinage, Andô Masanobu affiche sa sobriété naturelle, qui raccroche la virée acidulée en vue à la rigueur de cette histoire de passage à l’âge adulte à travers l’émancipation, pour le meilleur et pour le pire ; mais plus que le happy end convenu ou que la fausse bonne idée du cerisier-censé-ne-jamais-fleurir-mais-qui-à-la-fin-se-bouge-miraculeusement-le-train, ce sont leurs scènes-sketches, communes et respectives, furtives ou un peu plus consistantes, qui agissent en arrière-goût. Pour un résultat loin du "meilleur", mais qui en a étrangement le goût.

Et à la fin, on s’attend presque à un bêtisier à la place du joli générique qui défile horizontalement, gagné par la richesse de l’emballage et le bordel énergique de l’ensemble. N’a-t-on pas là un film qui avait tout pour tomber dans le piège de la comédie musicale ratée (cf. le cataclysmique Sweeney Todd), mais qui l’a habilement contourné ? La prudence pathologique de Ninagawa Mika prive son film d’ingrédients qui l'auraient rendu excellent ; mais il ne faut pas oublier tout ce que Sakuran aurait pu être, et a eu le bon goût d’éviter. En d’autres termes, Sakuran est un scénario faiblard, mais un film qui plaît. Parfois, il faut faire avec ce genre d’improbabilités !


Alexandre Martinazzo


Notes :

(1) http://fr.wikipedia.org/wiki/Oiran (hop)
(2) http://fr.wikipedia.org/wiki/Yukata (hop)

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