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SOUFFLE

En salle le 21 novembre 2007

Après le brillant et marquant Time, sorti l’été dernier, l’iconoclaste Kim Ki-Duk nous revient déjà, cette fois- ci en petite forme, avec un film minimaliste et mineur dont on peine à saisir le réel intérêt, en dépit de certains instants de grâce inquiétante et isolée, propre à son cinéma.

Yeon ressent un profond malaise. La subite dégradation de ses relations avec son mari l’a plongée dans une aphasie à laquelle ce dernier a fini par s’habituer, se contentant d’une épouse muette et fonctionnelle – chose primordiale pour leur petite fille. Jang Jin ressent un profond malaise. C’est sa deuxième tentative de suicide, un objet contendant planté dans l’œsophage, et elle ne lui a ôté que la parole, le laissant à nouveau croupir dans sa cellule entamée, en attendant l’exécution. Un jour, Yeon apprend l’existence de Jang Jin, à la télévision ; et sent, intimement, qu’à travers leur rencontre improbable, son âme et celle de Jang Jin retrouveront la paix à l’unisson, elle retournant à la vie, et lui, ouvrant les bras à la mort… dans un même souffle.

On a envie d’aimer chaque Kim Ki-Duk. D’abord parce que c’est un cinéaste de caractère, accouchant souvent, à l’écriture puis à la réalisation, d’expériences uniques à l’amertume souvent marquante. Ensuite, parce qu’on a l’impression qu’en dehors de quelques critiques, personne ne l’aime – surtout pas dans son pays. On avait été cléments avec son pourtant très décoratif L’Arc ; on le sera moins avec ce nouveau film, souffrant pareillement d’une écriture faiblarde.

Ce que Kim Ki-Duk cette fois dit ?

Certains, à la lecture du pitch, croiront voir dans Souffle une sorte de Dead Man Walking (1) en moins évangélique (tendance indigente) et en plus barré. Rien de tout cela. On ne sait pas, pendant un bon moment, ce pour quoi le prisonnier a été condamné. On ne saura pas non plus dans quelles circonstances précisément l’épouse et mère de famille s’est murée dans le silence. Quel intérêt ? Kim Ki-Duk ne veut pas rendre justice, ni même mettre en lumière une injustice (la neutralité avec laquelle le sujet de la peine de mort est effleuré rappelle que l’on n’est pas à Hollywood), ni expier les péchés de l’un, ni psychanalyser la torpeur stérile de l’autre. Comme à son habitude, le cinéaste réserve au récit un point de vue de son cru, à côté de la narration primaire, installé confortablement dans son étrangeté singulière ; l’important, pour lui, est de dégager, sur un dispositif minimaliste, ses cobayes humains (donc anonymes) de leurs scléroses respectives, les flux d’énergie vitale et leurs échanges semblant être son principal centre d’intérêt. Avec, en bonus, une sorte de Big Brother lubrique (le directeur de la prison) observant leur liaison sur un écran de surveillance, et la ponctuant comme bon lui semble...



Ceci clarifié, il importe de savoir si KKD (pour les intimes) brille, cette fois-ci comme les autres fois, à cet exercice.

Manque de souffle

"La jalousie, un souffle qui nous épuise, le pardon, un souffle qui nous soulage, l’espoir, un souffle qu’on retient, la passion, un souffle qu’on libère…" Souffle, un film qui ne voit pas le rapport avec lui-même ?

Constat essentiel, qui laisserait sur le tapis tout autre film souffrant de la même tare : Souffle, non content d’en manquer, tape carrément à côté de son sujet-titre (qui soit dit en passant signifie davantage "respiration"), puisqu’il est un exercice de style reposant davantage sur le parallélisme que sur la notion même de souffle, au sujet de laquelle il y aurait pourtant pas mal à dire. De facto, son nom fait plus de mal au film qu’autre chose, laissant bien trop attendre du sujet, et livrant bien trop peu, donnant à la scène d’étouffement entre Yeon et Jang Jin (scène relativement ratée par ailleurs) le rôle suicidaire d'élément justificateur. A côté de ça, il y a cette évocation de l’accident d’enfance de Yeon, la noyade, cliché adolescent de l’asphyxie orgasmique ; elle s’emmerde dans la vie, se sentir à nouveau vivante lui ferait du bien, etc.. Bien. Chacun laisse, dans son quotidien (le foyer ou la cellule), sa respiration faire figure de langage ; ce minimum vital, qui le différencie du cadavre, est porteur d'espoir (fût-il mince) ou de désespoir, selon la personne. Jolie démarche, mais Kim Ki-Duk ne poursuivra pas.

Le gros handicap du film, est également ce qui le distingue du gros de la filmographie du cinéaste. En effet, Souffle s’en démarque par son érotisme pudique et suranné, symbolisé en tout et pour tout par ce nu photographique noir et blanc de l’héroïne, auquel s’accroche désespérément le condamné. Mais plutôt que de trancher avec celui, sec et anti-spectaculaire, auquel nous avait habitués le cinéaste, ce nu-là surligne plus la non-efficacité de l’autre vecteur érotique du film, l’expiration et l’inspiration, la liaison animale que sont censés partager en silence l’épouse et le condamné. De la même manière que son érotisme tourne court – la faute à un manque d’alchimie entre Park Ji-A et le pourtant saisissant Chang Chen (mieux en muet qu’au parlant !) – ce souffle s’avère bien trop court.



Ainsi, en lieu et place d’un film à la hauteur de la prétention que son titre charriait, l’on obtient Souffle, film à (faux) sketches parfois heureux (le premier karaoké de Park Ji-A), parfois un peu grotesques (la scène où cette dernière jette un verre à la tête de son bien aimé époux), dont on ne sent que très peu (et moyennant fertile imagination) la force motrice qui les lie. On aurait aimé sentir la beauté de cette complémentarité atypique, entre elle et lui, entre elles et eux, qui guérit miraculeusement les bleus de l’âme ; mais plutôt qu’une rafale chaude et généreuse, on obtient tout au plus une série de halètements arythmique.

Symbolisme nonchalant

Un Kim Ki-Duk en petite forme est un peu le négatif photographique du Kim Ki-Duk de Locataires, L’Île, ou encore Samaria. Exit donc les ilots intemporels, la main-cyclope, le cours de conduite funèbre ; place aux quatre saisons sur papier peint (déjà fait en mieux dans son Printemps, été, automne, hiver… et printemps), au taulard aphone (déjà fait en mieux dans Bad Guy), à la maison-prison (déjà vu plus subtil), ou encore à l’obscur maître du jeu en la personne du directeur de prison, des séances de matage duquel on retiendra davantage de vagues sourires, qu’une réflexion profonde sur le voyeurisme. Autant d’éléments d’une symbolique lourdingue, proche de celle dont était garni L’Arc. Comble du comble : on ne retient que très peu d’images fortes dans ce KKD, le plan quasi-final des trois codétenus immobilisant le héros constituant l’une des rares dotées d’un minimum de force.

Singularité salvatrice

Un peu de lumière… C’est essentiellement sa singularité qui sauve Souffle de l’étranglement ; cette singularité un peu cheap basée sur l’assemblage de pièces de lego colorées, donnant lieu à un empilement contre-nature, à l’image du couple femme au foyer/prisonnier. Ainsi, à défaut d’être saisi par l’acuité d’une peinture de codétenus (le cinéaste n’apporte rien au sujet, et son personnage d’homosexuel ne sert pas à grand-chose), ou par son discours sur le couple (n’a-t-il pas tout dit dans Locataires ?), on est séduit par cette idée de directeur anonyme (interprété par KKD himself) de prison jouant, hors du règlement, avec le couple maudit, idée fleurant le romanesque humaniste (on va éviter de n’y voir qu’un personnage secondaire de mauvais scénario érotique).

Salut de courte durée : parachevant un concert de déroutes insaisissables, la happy end étrange (et révélatrice de la faiblesse du propos) sur laquelle se conclut Souffle achève le spectateur plein de bonnes volontés : plutôt que de rester insaisissable jusqu’au bout, le film règle tout, trop vite, trop facilement, réglant son compte à chaque enjeu narratif (le couple de machine est sauvé, le désir de truc de mourir avant l’exécution comblé, la relation passionnelle entre machine et truc caduque mais-ça-tout-le-monde-s’y-attendait). Et après ? Ben, c’était la démonstration, avancera t-on. Mais la démonstration de quoi ? Du souffle ? Que le souffle c’est bien ? Que la vie est faite des souffles ? CQFD.

Cinéaste de caractère en manque de caractères

Kim Ki-Duk est un cinéaste de caractère, mais est-il un cinéaste de caractères ? Dans ses films, on n’est jamais réellement au cœur des personnages ; au contraire, la dissection lascive qu’il opère sur ces derniers occupe un invisible premier plan (par exemple ni la captive de Bad Guy ni le peintre de Adresse Inconnue ne sont très développés). Cette approche n’est pas un mal, tant que l’alchimie graphique et narrative du (travaillé) film anime tout ce petit monde… Dans le cas présent, parce que trop abscons et trop peu novateur, Souffle donne peu de raisons de s’attacher à sa chaleur présumée ; et la principale illustration de cette mauvaise gestion dramatique se trouve dans le personnage de Yeon, joliment interprété par Park Ji-A, malheureusement doté de cette attitude insupportable que prête le réalisateur à certains de ses personnages (voir Time, qui a failli souffrir de ses personnages passant leur temps à se taper dessus). Parasiter ses protagonistes de comportements sociopathes, alors que ceux-ci doivent incarner des thèmes denses et universels, n’est pas la meilleure des idées…

Il s’agit d’en être conscient. Or, Souffle est un film bien trop soucieux d’aller au bout de son idée-objet (la résolution des problèmes de chacun à travers l’union contre-nature de la cocue et du condamné à mort), sans pour autant se donner trop de mal, qu’il bâcle un peu tout son développement. Forcément, ça ne motive pas des masses. Ainsi, en dépit de la tristesse authentique et émouvante qu'inspire l'actrice principale, en dépit d'éclats visibles ça et là de ce que le film aurait pu donner, du début au générique de fin, avec une teinte de honte bon teint, on s'en moque un peu. Et s’en moquer, dans ce monde, c’est pire que tout.

Alexandre Martinazzo

Note :

(1) En VF La Dernière Marche, de Tim Robbins (1995), avec Sean Penn et Susan Sarandon.

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