Orient-Extrême, le magazine des cultures asiatiques
Actu ciné - DVD
Critiques
Personnalités/Evénements
Section télévision

 
Facebook MySpace YouTube Orient-Extrême YouTube Orient-Extrême
Nosphere Capsule Tokyo MANGA PARTY FESTIVAL TAIYOU mikan music network HIGASHI MUSICa Fly in ParisSOUNDLICIOUS YESSTYLE agence ACPP Cap CoréeHAN’Seu Festival Jpopdb YESASIA
Nos partenaires

INFERNAL AFFAIRS 2

Disponible en DVD zone 2 aux éditions Studio Canal

Infernal Affairs jouait la carte du polar psychologique avare en scènes d’action ; avis aux extrêmistes qui l’avaient trouvé trop tendre : Infernal Affairs 2, ze suite, prend des galons, enfle du budget, et nous fait le coup prévisible mais toujours appréciable de la préquelle mégalomane et tortueuse. Résultat ? Un revirement hyperbolique à 180°, avec plus de héros, de morts au combat, de sang, de berlines, de chinois. Mais au fait, tout ça, ça tient bien sur 120 minutes ?

Mégalo affaires

Mi-décembre 2002 sort dans l’ancienne colonie britannique Infernal Affairs, polar au casting monumental produit par le géant Media Asia Group, et coréalisé par deux metteurs en scène dans la place, Andrew Lau et Alan Mak. Lorgnant du côté hollywoodien avec ses esthétiques léchées, sa réalisation sobre et ses acteurs tous de noir sapés, le film devient rapidement le carton de l’année, et l’ambassadeur du polar HK nouveau modèle ; lorsque l’étranger saisit l’ampleur du phénomène, l’exportation peut commencer, comme par exemple en France où ledit film sort au mois de septembre 2004, avec franc succès à la clef ("mieux que Heat", qu'ils disaient).

Deux ans plus tard… et la suite ? Ou plutôt les suites. Pour les néophytes avides qui viennent de se convertir au démon extrême-oriental, Infernal Affairs est une trilogie, et pas la plus cheap. Réalisés par la même équipe alors que le premier film venait à peine d’être distribué, et sortis en salles dans le courant de l’année 2003, les deux long-métrages suivants sont disponibles en DVD hong-kongais zone 3 depuis la fin 2003, histoire de satisfaire les impatients aficionados undercore du 1. Au risque d’une grande surprise… en effet, Infernal Affairs 2, fausse suite puisqu’elle situe son action douze ans plus tôt, sur six longues années, n’a de rapport avec l’original que dans deux trois seconds rôles et son homérique décor. Ceci mis de côté, nous avons là affaire à un spectacle... d’un tout autre acabit.

1991. Deux jeunes hommes sont à un tournant de leurs vies, s'apprêtant à franchir le genre de pas qui les mènera chacun à l'accomplissement, ou la mort, c'est selon. Le premier, qui a toujours voulu devenir flic, voit ses rêves anéantis en raison de sa filiation à une famille de gangsters notoires ; sa chance vient alors de l'inspecteur Wong, qui en fait très rapidement une taupe infiltrée dans la pègre locale. Le second, petite frappe de la rue qui a toujours traîné avec les triades, se voit confié la mission inverse : celle d'infiltrer la police et d'être la taupe d'un gang local. A travers leurs yeux, sans jamais vraiment se croiser, se jouera le même spectacle, celui des six dernières années précédant la rétrocession de Hong-Kong à la Chine, de l'ascension à la chute du puissant clan Ngai, dans la pluie et le vent. Une histoire de famille... On s’attendait à une suite bourrine, on tombe sur Le Parrain version cantonnaise ; on appréhendait le remplacement de Andy Lau et Tony Leung par Edison Chen et Shawn Yue, on n’est pas au bout de nos surprises. Et tandis que les seconds rôles en or se succèdent, il se profile à l’horizon, à grand renforts de scènes cultes, la possibilité que l’on ait là affaire à une des plus grandes trilogies du cinéma d'action…

Et des torrents submergeant les montagnes, et des flammes illuminant le ciel !

IA2 commence en vainqueur. Dès les premières minutes, il annonce la couleur… qu’a-t-on à l’écran : l’année 1991, Anthony Wong, encore simple inspecteur, déballe attablé un monologue en jouant avec sa cigarette et en brandissant les bras, à l’italienne ; on ne distingue pas son interlocuteur, mais ne tarde pas à y reconnaître l’acteur Eric Tsang, jouant le parrain peroxydé Sam, à ce moment là encore simple chef de gang. Voir les deux hommes discuter amicalement provoque une surprise bien évidemment voulue par les auteurs, sachant avec quoi ils jouent (les deux hommes deviendront les pires ennemis par la suite, dans Infernal Affairs). La scène est assez bien exécutée, et mystérieuse sans trop appuyer sur ce caractère. Exit le dialogue, on passe en extérieur, Sam sortant de l’immeuble où il discutait avec Wong, et rejoint une voiture dans laquelle l’attend une femme. Introducing la supérieurement classe Carina Lau, qui s’est remise sérieusement à enchaîner les films depuis quelques années après une petite période de flottement ; sa femme, apparemment. Qui est-elle ? Pourquoi n’est-elle pas dans le premier IA ? La voiture quitte la scène, fondu au noir, fin du prologue, début des choses sérieuses ; un des puissants et symphoniques thèmes principaux de la bande originale signée Chan Kwong-Wing ouvre le bal, tandis que la caméra suit un homme dans les dédales grouillants de Hong-Kong.

Dès les premières notes de musique, et l’apparition des titres du générique, on voit à peu près à quel genre de spectacle on va assister : du cinéma ayant foi en ce que l'AUDIOVISUEL peut provoquer de jouissances superficielles, certes, directes, durables. Les chœurs distillent un flux massif, enveloppant la somptueuse photographie de Andrew Lau, qui a bénéficié à nouveau de l’aide de Christopher Doyle (ex-chef op de Wong Kar Wai). A l’écran, l’homme que l’on suit, Edison Chen. Edison Chen ! Un des bogosses du cinéma de HK au même titre que l'insipide Nicholas Tsé, sur qui pèse donc quelques appréhensions, mais à qui l’on va laisser la chance de confirmer la plutôt bonne impression qu’il avait laissé dans l’excellent Jiang Hu, qui lui avait déjà fait partager la vedette avec Shawn Yue, autre star montante de IA2. A eux deux, ils vont devoir faire oublier Tony Leung et Andy Lau, tâche plus ardue que de faire le beau dans la série des Young & Dangerous (pas vrai, Ekin Cheng ?). Mais le destin du film ne repose pas uniquement sur leurs frêles épaules de talents modèles : IA2, c’est beaucoup plus que ça.

Il est très facile de décrire la première impression que fait le film. Les trentes premières minutes sont laborieuses. Les personnages sont introduits, de préférence à coup de scènes mémorables : Carina Lau faisant écouter la même chanson que celle que partageaient Andy Lau et Tony Leung dans un des rares moments de paix de IA premier du nom, apparaît comme une icône cinématographique de bons élèves traumatisés par Nos années sauvages de Wong Kar Wai ; Shawn Yue en simple flic pas encore sous-marin s’énerve et le fait bien sur Chapman To, dont le personnage en sang prendra par la suite une dimension supplémentaire ; enfin, Francis Ng (ou Francis Wu), un des meilleurs acteurs chinois de sa génération, campe une sorte de Michael Corleone en plus impulsif et glace le sang à la première réplique qu’il soupire. Tout ce beau monde s’articule certes, mais autour d’un tronc que le script dessine un peu chaotiquement. Le récit n’est pas incompréhensible, il est simplement confus, mais on se dit qu’il s’agit peut-être là d’une volonté de la part des auteurs de perdre le spectateur dans les coursives d'un monde en suspens, et d’un script qui s’annonce moins intimiste que le premier Infernal Affairs.

Quand bien même ! On attend sans ennui l’envol de l’engin. Et cet envol ne tarde pas : il prend la forme d’une scène de fête familiale bourgeoise, rappelant un peu celle qui ouvre le film de Coppola ; la scène, ouvrant le deuxième tiers du film, n’a à ce propos rien d’équivoque : elle est une référence primaire, annonçant clairement la couleur : spectateur, tu vas assister à ce qui se veut être la plus grande trilogie maffieuse de Hong-Kong. A ce stade là, les deux boy scouts Chen et Yue ont pris place, le couple formé par Carina Lau et Eric Tsang pris corps de façon étonnement efficace, ce qui se trame entre le déterminé Anthony Wong et le torturé Francis Ng se profile, et ce dernier continue d’épater la galerie, rendant surbrillante la scène la plus anecdotique. Et l’efficacité surgit de nulle part, et le home cinéma de papa pédale dans la semoule, accélérant la mise à mort tonitruante de l’actionner foutraque et cheap qui a fait connaître le ciné HK de la cinéphilie occidentale, dans le genre de The Big Heat. Et au final, on a quoi ? Pour peu que l’on adhère à l’esthétisme pompier du film, à sa mécanique virile et sa logique d’épate, le résultat est sans appel : IA2, ça bute.

IA2 est un peu comme un Godzilla sur son trente et un écrasant tout le Japon sur son passage, imperméable au moindre pourparler, se buvant cul sec. Alan Mak, également scénariste du film, a compris ce qu’il tenait entre les mains ; il s’est alors fait plaisir. Un pur plaisir de cinéphile gâté pourri. Il nous sort tour à tour son méchant silencieux et complexe (Francis Ng), sa femme fatale (Carina Lau), les scènes de repas traditionnelles qu’il fantasmait depuis l'adolescence (celles qui réunissent les quatre vieux chefs de gangs), le coup de la voiture dynamitée à la Casino, de beaux plans de ces marais cinégéniques environnant l’île de HK qu’on a par exemple déjà vu dans Juliet in love (déjà avec Francis Ng), où les coeurs meurtris aiment habituellement bien se réfugier ; il ne se gêne pas pour étaler ses poseuses scènes de dialogues solennels, comme celle entre Wong et Yue, dans le cimetière des officiers, sur les mêmes chœurs lancinants qu’au début du film ; et enrobe le tout dans une parabole de ces périodes charnières qui ont vu les puissants de notre monde s’effondrer ou naître, avec en ligne de fuite l’an 1997, date de la rétrocession de HK à la Chine par l’empire britannique.

La rétrocession, la fin d’une ère, le symbole d’un renouveau, et bla bla bla. Et le score de Chan Kwong-Wing, toujours plus lyrique, emphatique, métabolique, en rajoute, et en rajoute ; à chaque mort des uns, des autres, à chaque scène choc, donc tout le temps, puisque tout IA2 se veut une scène choc, un orgasme sur pattes, une réponse aux petits gars de l’autre côté du continent qui estimaient que HK ne pouvait pas faire de grands films de grands gangsters grand public. Le tout atteignant son acmé dans une des scènes finales, indéniablement la plus puissante, où Eric Tsang contemple le feu d’artifice signalant la rétrocession, avant de rejoindre la grande fête, toujours aussi bourgeoise, qui fera de lui le nouveau parrain ; le montage virtuose d’un des frères Pang y est pour quelque chose, à n'en point douter. Il n’est qu’un des éléments cinéphiliques à l’extrême de IA2, préquelle dont l’impact dramatique tire admirablement profit de la connaissance des spectateurs de la suite des événements : le personnage de Shawn Yue aspirant à de meilleurs lendemains et une vie stable, alors que l’on connaît déjà son sort funeste, est un tour facile, mais dont l’effet est garanti.

Effet… Sorti abasourdi d’un tel déluge de sons et lumières, on sent cependant un manque. Un manque qui peut facilement s’apparenter à un vide. Sur 114 minutes de métrage, IA2 a joué avec des tas de grandes trames dramatiques, évoqué d’immenses dilemmes, fait rouler la rollex, mais a-t-il traité en profondeur de tout cette galerie scintillante ? Sur 114 minutes, est-ce seulement faisable ? IA2 procure un indéniable plaisir cinématographique, qui est loin d’être parfait (les quelques grosses scènes d’actions, dont celle du quadruple assassinat des vieux pontes, sont la plupart du temps bâclées, plombées par des ralentis ratés ; Andrew Lau montrera de toute façon à nouveau qu'il peut faire quelque chose de très mauvais avec Daisy) ; mais nettement au-dessus de la moyenne. Ceci dit, ce plaisir est-il durable ? Tous les jouets avec lesquels il joue, sait-il de quoi ils sont faits ? Par exemple, Alan Mak met en parallèle la chute d’un puissant clan et 1997. Mais pour quoi faire, au fait ? Infernal Affairs 2 survit-il à la fameuse question qui tue : "et après" ?

Et après ?

Et après, moins qu'aurait dû.

Le cinéma n’est-il basé que sur l’effet ? Le terme "effet" est ici à prendre dans le sens "impression produite par". La question est un peu galvaudée, on y a répondu mille fois, et mille fois les réponses se sont crêpées le chignon parfumé, jurant Lucifer qu’un film repose sur son propos, soutenant Mordicus qu’un scénario, dans un film, ce n’est pas très important. "Faut d’abord y trouver un espace cinématographique", comme dirait l’autre. Palabres facultatifs. L’intérêt est avant tout d’y sentir un regard intelligent et intellectuel si possible, car l’Art ne vaut rien s’il n’est pas pensé, hop.

Le film, cette fougueuse préquelle agitant sa bistouquette devant ces dames myopes, est-il intelligent, si possible intellectuel ? Bonne question. Con, il ne l’est pas ; là est toute la subtilité : il est même malin, mais ne s’est même pas donné le mal d’intellectualiser. On vous le donne en mille, Infernal Affairs 2 est l’immense teaser d’une saga maffieuse télévisuelle de 50 épisodes qui aurait dû/devrait exister. On y devine une complexité raffinée dans ses intrigues politiques, des amours criminelles unissant ses protagonistes, la décadente grandeur de cette fameuse famille Ngai, le pourquoi de l’amitié entre Wong et Tsang ; on y devine l’intérêt de la parabole sur la rétrocession, la signification de l’explosion de cette voiture dans laquelle aurait du périr tel héros. C’est tout le problème : en regardant IA2, on devine tout. Le film de Mak et Lau est un pur produit superficiel d’amateurs d’images, qui ont emboîté tout ce petit monde ode à la biodiversité cinégénique, for the sake of le plaisir des yeux, sans se demander si ça allait suffire. Sans donner de suite à rien. En se disant que ça suffira, parce que le public, il est pas con, il devinera.

Sauf que dans ce cas là, leur fabuleuse bande-annonce de deux heures, ils pouvaient la faire durer une demi-heure, trois quart d’heures, ça aurait coïncidé avec la durée de la bande originale et on aurait obtenu un clip du tonnerre de Dieu. Pourquoi donc ont-ils voulu en faire un film ?

Parce qu’on a affaire à des grands gamins qui voulaient le faire, leur grand polar mégalomane dont ils rêvaient en matant les films de Mann, de Scorsese, de Friedkin, de Ferrara. Simplement, ils ont dû respecter un cahier des charges convenant mal à l’égocentrisme sauvageon. Du coup on aimerait bien en savoir plus, sur ces personnages qui traversent comme des étoiles filantes la toile nocturne de ce Hong-Kong de fin de millénaire ; sur ce qui les fait aimer et hurler. Ici, on sent juste qu’il se passe quelque chose de très très très important, mais on n’arrive pas vraiment à savoir quoi. Et pourtant, ça fonctionne… IA2 est la démonstration par A+B qu’un bon emballage peut rattraper, sinon compenser, les ratés ou les lacunes d’un scénario, qui doit être dans un film tout sauf un prétexte. Le plaisir qu’il procure est gamin, à une seule piste de lecture, mais les frissons qui traversent notre chair tout le long de notre vie sont-ils toujours les résultantes de phénomènes complexes et cérébraux ?

Le plaisir est animal, et la confection de IA2 est animale. On est loin de John Huston ou de Victor Flemming. Mais peu importe. Et après, mieux, toujours mieux. IA2 nous fait entrevoir le chef d’œuvre du genre que seront bientôt, si ce n’est pas déjà le cas, capables de réaliser les artisans de Hong-Kong. Certes il aurait pu nous le faire voir plutôt qu’entrevoir, mais combien de films peuvent déjà se targuer de cela ? Au lieu de bouder son plaisir, on fait avec, et on écarte les mirettes. Devant, on a deux jeunes acteurs annihilant film après film les préjugés que l’on nourrissait à leur égard, Edison Chen et Shawn Yue. Devant, on a Anthony Wong, sous ray-bans, admirant un panorama de la ville à l’aube. Devant, on a Eric Tsang, sur une plage de Thaïlande, parlant de sa défunte femme. Et Francis Ng, avant de s’éteindre, relativisant, avec dans le regard cette étincelle d’intelligence constante qui le fait donner vie à chacun de ses personnages. Et ces chœurs, toujours ces chœurs… témoin naïf mais ô combien cinéphilique du passage de flambeau d’une génération qui innovait parce qu’elle avait acquis la sagesse, à la génération suivante qui copie les films de papa toujours mieux, en attendant d’avoir l’idée d’ouvrir sa veste, et de dégainer. Comme un feu d’artifice…

Alexandre Martinazzo

Orient-Extrême TV : les vidéos produites par Orient-Extrême