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CUTIE HONEY - LIVE ACTION

Disponible en DVD Zone 2 aux éditions Dybex

Si les Américains nous bombardent sans arrêt de films inspirés de leurs comics - et dont la qualité laisse bien souvent à désirer, les Japonais ne s’en privent pas non plus. Cutie Honey (prononcer "Kiouti Hani"), l’adaptation du célèbre manga de Nagai Go, perpétue la tradition. Bien plus qu’un blockbuster, il s’agit là d’un pur film de genre ; détracteurs de la couleur rose et du kitsch absolu "80’s", passez votre chemin !

Kisaragi Honey, modeste employée de bureau maltraitée par son patron, est en réalité un androïde à apparence humaine. En effet, son scientifique de père a intégré à son corps des nanorobots pour qu’elle reste en vie, peu de temps avant de se faire assassiner par une organisation secrète, la Panther Claw. Depuis, Honey poursuit paisiblement le cours de son existence, si ce n’est qu’elle peut faire appel à ses nouvelles capacités afin de défendre les habitants de Tôkyô de ces mystérieux criminels… La vie de Honey se complique le jour où Sister Jill, chef des Panther Claw, décide de récupérer le collier que l’héroïne porte, celui qui lui permet d’activer les nano robots… "Honey Flash" !

Onigiri excentrique

Excentrique ! C’est le qualificatif qui sied le mieux au film de Anno Hideaki. Le film s’ouvre d’emblée sur une tête de chat en gros plan, juste avant que la caméra glisse vers Honey (définitivement cute), en train de prendre un bain. La scène ne dure qu’une minute pour une dizaine de plans différents, accentuant la rapidité de l’action… et c’est parti ! Honey saute de sa baignoire, et se met à déambuler à moitié nue dans les rues de Tôkyô en quête de nourriture (en l’occurrence des… onigiri (1)), ou plutôt de quoi recharger sa batterie. Elle a couru, elle a tout mangé, et elle a crié ! Tel pourrait être le slogan de Cutie Honey, car mis à part courir, manger et crier, notre jolie femme-robot ne fait pas grand-chose.

La séquence d’action initiale présente ensuite les différents protagonistes et donne son rythme au film : prise d’otage sur une ligne fluviale, unités de polices largement déployées, et, inévitablement, le premier méchant (toujours prétentieux…), qui a kidnappé l’oncle de Honey – premières minutes qui d’ailleurs ne sont pas sans rappeler un James Bond. Déjà, on localise de nombreuses entorses à un minimum de réalisme, du costume du méchant aux explosions, en passant par les dialogues. Comment un film se soucierait si peu de réalisme ?

Parce que c’est, justement, du cinéma ! Voilà la réponse… peut-être pas au goût de tout le monde. En effet, certaines personnes n’ont pas tenu plus de dix minutes dans les salles de cinéma, et l’on pouvait entendre à la sortie : "ringard", "démodé", "pitoyable", ou autant d’adjectifs pour qualifier Cutie Honey, qui aurait pu être le pire film de l’année 2004. Intrépides, à Orient-Extrême, on reste : et voilà un générique qui a de quoi renvoyer ceux de James Bond au vestiaire. Une animation manga, un karaoké… comme dit précédemment, le ton est donné : le film sera décalé (euphémisme), directement inspiré des films sentai et du monde coloré de la japanimation.




Pas étonnant quand on sait que Cutie Honey est avant tout un manga créé dans les années 70. Vingt ans plus tard, la version papier se voit adaptée en une série de trois OAV, et c’est en 2004 que la version "live action" sort en salle, la version… Anno Hideaki, un des génies de l’animation. Souvenez-vous, Nadia, le Secret de l’Eau Bleue l’une des fameuses séries du Club Dorothée : il s’agissait de sa création. Et pas de ses meilleures : co-fondateur du Studio Gainax (le studio qui a produit le film, ndlr), Anno a notamment participé à la création du film d’animation Nausicaa, la Vallée du Vent de Miyazaki Hayao, mais il est surtout connu pour être le père de la série à succès Neon Genesis Evangelion, et du chef d’œuvre KareKano. Autrement dit, Anno Hideaki est un réalisateur qui s’est fait un nom dans l’univers de l’animation, il ne faut donc pas s’étonner de retrouver cette influence dans ses films, spécialement dans Cutie Honey.

Du graphique au cinématographique…

Mais la question se pose dans l’adaptation même du manga, plutôt que dans la gestion par Anno d’un film "live", ce dernier ayant déjà brillé avec Love & Pop, et Shiji-jitsu (2) : comment un réalisateur spécialisé dans l’anime va-t-il donner vie à l’histoire de Go Nagai ? En effet, beaucoup d’adaptations perdent de leur puissance, généralement parce qu’elles sont efflanquées, insignifiantes, privilégiant le fond, plutôt que la forme. Anno a donc du relever un défi de taille : trouver un moyen plastique, visuel, cinématographique, de transférer l’esthétique visuelle du manga à l’écran, en live action. Le passage du graphique au cinématographique a toujours été un travail difficile pour la plupart des réalisateurs qui s’y sont essayés. Les Français, les Américains, les Japonais, chacun a exploré différentes techniques. Le Sin City de Robert Rodriguez et Franck Miller s’inscrit dans cette recherche, et la réponse donnée a sans doute été l’une des meilleurs dans le genre. Cutie Honey, de con côté, aborde une toute autre méthode, même si celle-ci est parfois… troublante.

Outre les génériques de début et de fin évoqués plus haut, on note surtout le jeu d’acteur qui fait fi des conventions cinématographiques. Car Sato Eriko (Honey) surjoue, et pas qu’un peu ; sa performance est si atypique qu’elle en est devenue la cible des critiques. Or, les seiyuu, doubleurs de la japanimation, ont-ils un jeu moins outrancier, coloré ? Il semble que non. Ce style de jeu, étranger au cinéma, trouve son sens dans une série animée ; d’où le "choc des styles" que représente le film, créature hybride entre le cinéma d’action "classique" (et juste un peu barré) et la frénésie propre à l’animation. Le mélange est donc surprenant, mais en est-il moins intéressant ?




Un dernier point essentiel, concernant le style "manga" sur grand écran : les angles de vue. Le fait est qu’au cinéma, il y a deux écoles : le documentaire et la fiction. Le premier tache de rendre le film plus vrai que la vie elle-même, le second se permet un nombre variable d’écarts, et c’est là que les réalisateurs se permettent toutes les fantaisies. Anno Hideaki, pour mettre en images l’histoire de Cutie Honey, a choisi de travailler avec Matsushima Kôsuke, chef opérateur sur The Taste of Tea, dans lequel on retrouve au final la même inspiration, ne serait-ce que dans ces nombreux plans subjectifs, travellings et autres plans en contre-plongée fantaisistes. Heureux mariage : si le travail de Matsushima ne trouvait guères de résonances dans le film précité, il sied parfaitement à l’univers de Honey retravaillé par l’esprit tordu d’Anno Hideaki.

En fin de compte, si le film a été si mal reçu par les critiques, c’est simplement parce que personne n’a pris le temps de le regarder autrement. Car Cutie Honey est bien loin des films d’auteur prétentieux comme, justement, The Taste of Tea, ces films traitant plus ou moins légitimement d’une certaine philosophie propre à l’Extrême-Orient. Il ne s’agit que d’un film pour adolescent, l’adolescent qui adore regarder des séries animées, pour leur côtés décalé, cliché, kitsch. Anno Hideaki, qui a grandi et bâti sa carrière dans le monde de l’animation, ne cherche pas à délivrer un quelconque message ; il joue avec ses acquis, les enduit d’une bonne couche de clichés tout droit venus des sentaï de sa jeunesse, et nous livre Cutie Honey, un film à prendre à la légère, voire au 45e degré, qui n’a pas d’autre vocation que de réveiller quelques souvenirs d’enfance… et à la fin, laisser traîner un sourire béat sur le visage des nostalgiques d’Ultra Man, Bioman, ou Sailor Moon. On a vu moins louable.

Joshua Fitoussi

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