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PROTEGE

Disponible en DVD zone 3 (import HK sous-titré anglais) aux éditions Deltamac

Amis du désespoir, bonsoir. Après le déchirant After this our exile, de Patrick Tam, c’est au tour de Derek Yee (One night in Mongkok) de faire déprimer dans les home cinémas, avec la sortie en DVD de Protégé. Ne vous fiez pas au titre : il s’agit là d’un film noir sur la dépendance à la drogue et son commerce, filmé sans concessions par un réalisateur de caractère, et dont l’opulente et ambiguë noirceur déroute.

Début du siècle. Hong Kong la grande, cité de la corruption, accompagne un de ses principaux parrains au crépuscule de sa carrière, en raison d’une santé déclinante. Faible, il s’appuie sur son protégé, Nick, jeune homme à son service depuis huit longues années, à qui il compte confier les clefs de son empire. Seulement, il ne sait pas que Nick est un flic infiltré… voilà un résumé qui aurait convenu à Protégé si ce dernier avait été un film sans surprise. Erase & rewind : début du siècle. Perdu dans Hong Kong la grande, Nick, flic infiltré depuis huit ans auprès d’un leader du trafic d’héroïne, sent la fin de son odyssée proche, la justice sur le point de triompher. Mais le sent-il vraiment, ce triomphe ? Ou bien est-il devenu trop proche dudit parrain, père de famille à la santé fragile profitant peu des sommes d’argent phénoménales que son commerce engrange ? Ou bien ne sait-il bien plus où il en est ? Le tournant de son existence se fera à la rencontre d’une jeune mère junkie, fuyant son mari tout pareil, fuyant la réalité de l’existence comme lui aussi aimerait le faire, parfois.

Fake undercover

Les quinze premières minutes de Protégé ne proposent aucune des scènes codifiées d’un film de triade – et le reste n’en proposera que très peu. En fait, Protégé est l’anti-film de triade telle que John Woo (Le Syndicat du crime), Johnnie To (Exiled) ou Andrew Lam (Infernal Affairs) l’ont toujours montré au reste du monde, en cela qu’aucune élégance faste n’émane de cet univers par trop fantasmé ; qu’aucun romantisme n’enveloppe les personnages, tous parfaitement communs et vulnérables. Mais, à l’adresse des HK-cinéphiles, Protégé se démarque également, cette fois-ci dans sa forme, de ces excellents films de triades "réalistes", sales et méchants, comme Beast Cops : Derek Yee filme proprement et sans fulgurances parasitaires, guidé davantage par son propos, comme il l’était dans ses précédents films, que ce soit le très fort Lost in time ou le furieux One Night in Mongkok (qu'Orient-Extrême a eu l'occasion d'admirer au festival de Deauville 2006).

Vous ne vous y attendiez pas ? Protégé est un film intimiste. Là encore, le public souffre de l’inadéquation film/packaging, l’affiche présentant Daniel Wu (le flic infiltré), Andy Lau (le parrain vieillissant), Louis Koo (le mari junkie), Anita Yuen (l’épouse enceinte du parrain), et Zhang Jing-Chu (la mère junkie) dans des habits très élégants, et une posture de groupe faisant l’effet d’une famille mafieuse sur le point de se déchirer… alors qu’il n’en est rien. Le titre (original, en français), tout aussi trompeur, représente mal le propos du film, porté sur la solitude des êtres, et aurait davantage convenu à une sympathique série b comme Cop on a mission de Marco Mak, film dans lequel Daniel Wu joue également un rôle de flic infiltré, pris sous l’aile d’un parrain (Eric Tsang), finissant par céder aux sirènes de la vie facile… bref tout, sauf ce film.

Pas besoin d’un énième transfuge d’Infernal Affairs : autant laisser cette ingrate tâche à des séries b telles Wo Hu (Crouching tiger) ; Protégé a assez à faire de ses deux axes narratifs, les dilemmes qu’induit une infiltration long courrier (les problèmes moraux du personnage de Nick face à sa prochaine trahison du parrain Quin), et la question de l’inéluctable tragédie qui attend toute forme de dépendance (Nick essayant de sauver Fan de l’emprise de l’héroïne).

"Même ton propre frère peut te tuer pour de l’argent !"
Quin

Deux axes, un personnage, perdu entre les deux comme l’emprisonne Hong Kong, misérable petit fonctionnaire schizophrène qui dans un monde idéalisé aurait pu être un héros.

Schizophrène intimiste ?

Protégé ouvre sur un plan fixe de ciel tumultueux égrenant ses nuages en accéléré. Ainsi, quel meilleur commencement pour un joli film schizophrène ? Parce qu’également, il réserve certaines excellentes surprises, semées dans un film tout à fait différent de la production HK, en dépit de son casting classique. Classique jusqu’à un certain point : face aux stars des 90’s Andy Lau et Anita Yuen, et à celles des 2000’s Daniel Wu et Louis Koo, la bouleversante (et inconnue) Zhang Jing-Chu s’impose, et impose son personnage de mère damnée comme la principale force de Protégé. La photographie de Keung Kwok-Man, chef opérateur de Daniel Lee (voir les magnifiques Till death do us part, et Moonlight Express), porte ses scènes de délirium quasi-oniriques, où son regard noir s’abîme aux frontières de la cohérence, et le rimmel coule, et la couleur du ciel annonce l’issue inévitable. La force désespérée que revêt sa tragédie personnelle rappelle On the edge, autre film de HK sorti l’année dernière qui, sur un sujet bateau, faisait parler autre chose que la poudre. La fin de l’infiltration héroïque, signe de maturité dans le polar hongkongais ?

"Je ne sais pas où finit notre came, et je ne veux pas le savoir ; nous ne sommes que des businessmen."
Quin



Si l’on voulait pousser un peu cette idée de maturité, on pourrait avancer que Protégé est un peu une version hongkongaise du Traffic de Steven Soderbergh, en beaucoup moins analytique, didactique, bien sûr. 200 millions de junkies dans le monde, apprend-on. A mesure que le personnage de Fan prend de l’importance, celui de Quin (épatant Andy Lau grisonnant et balbutiant, enfin dans ce que l’on peut appeler un rôle de composition) en perd, résumé et dévoré par sa posture d’homme d’affaires déconnecté du sort des consommateurs de sa came – logiquement, puisqu’il ne les connaît pas. Protégé tentera maintes fois de retourner vers lui, mais il sait, il sent que Quin n’est pas le héros ; il n’est – et c’est là une excellente idée du film – qu’une pauvre âme limitée par ses démons et ses mauvaises excuses – prétexte de l’offre et de la demande. Bien sûr, qu’il y a des coupables, dans Protégé ; le parallèle établi entre la mère junkie (illustrant les méfaits de la came en direct live) et le parrain dealer ne manque pas de condamner scolairement ce dernier. Simplement, chacun voit le chemin qu’il emprunte soit comme le meilleur, soit comme le seul possible.

Cette absence de jugement porté sur les deux camps amplifie la violence de certains passages mémorables du film, comme, notamment, l’apparition du mari junkie dans la pénombre d’un immeuble insalubre (Louis Koo, qui après Election 2, s'affirme comme un futur grand acteur), ou cette séquence hallucinante où un cafouillage entre différents services de police provoque le fiasco total d’une opération d’assaut, la panique sanglante précipitant les flics dans une sorte d’hystérie barbare. Au sortir d’un passage au repos, où le réalisateur s’arrêtait sur les émotions lentes des protagonistes, ce genre de fulgurances confirme son talent pour mêler charnellement les deux, pour le pire et pour le pire, la dégradation mentale puis physique étant son objectif.

La drogue ou le néant

Qu’est-ce qui est pire ? La drogue, ou bien le vide ? A travers Nick, homme soumis à un choix trop lourd, la schizophrénie parle. Une partie de lui, de nous, préfèrera céder à la drogue ; une autre partie, se contentera de décorer le vide. Qu’est-ce qui mène à cette distinction ? D’où cette distinction vient-elle ? Perdurera t-elle ? Derek Yee met en scène un semblant de réponse, sombre, à cette question : oui, dans le monde de Protégé, une mère se drogue, et couche à deux pas de sa fille à moitié endormie, car Derek Yee n’a aucune raison de le cacher. La même gamine enlevant, au tout début du film, la seringue du bras de sa supposée mère est à ce titre une image qui bouscule ; à tel point que l’on en oublie ce que murmure le personnage de Nick, ce qu’il murmure de fatal au suspense, la mort de deux personnages principaux. L’effet est réussi : on l’a oublié. Et quand bien même on n’aurait pas laissé passer cette réplique, il en aurait peu coûté au film même : le suspense ne pèse pas lourd dans une oeuvre au propos aussi fort.

Fan meurt. La drogue fait une nouvelle victime. Qu’est-ce qui est pire, la drogue ou le vide ? Le vide, car contrairement à la came, il ne tue pas, il laisse survivre, il conserve, même. Et ce mal sourd, ce gâchis généralisé, est palpable dans Protégé. Lorsque Nick découvre le cadavre, dévoré par les rats, il crie, mais on ne l’entend pas. Derek Yee fait fondre son hurlement dans le bruit d’ambiance qui baigne la cité portuaire, comme si ses murs délabrés contenaient des milliers d’autres hurlements semblables. Au milieu de tout ça, les félicitations d’un haut fonctionnaire débonnaire valent-elles quelque chose aux yeux de Nick, maintenant qu’il a tout perdu ? Pour le coup, on peut rapprocher la vacuité de sa démarche de celle des personnages du pourtant très moyen Les Infiltrés, le remake de Infernal Affairs par Martin Scorsese : à la fin, le monde n’a pas changé, mais le sang a coulé ; la perte envahit le tableau ; et les rats sont présents, dans les deux films, pour confirmer la parenté.

Après Protégé intimiste, Protégé, pessimiste ? Le pessimisme total implique l’absence de constructivisme. Ici, Derek Yee pousse son héros/cobaye dans ses derniers retranchements pour qu’il fasse enfin face à son libre arbitre, sa liberté de choisir, à l’effrayante possibilité de choisir "mal". Les défunts ne l’aident pas : d’un côté la mort de Quin fait de lui un personnage qui va au bout de sa logique (logique rappelée dans une excellente scène par son épouse (1)) ; de l’autre la mort de Fan, elle aussi indirectement voulue (Fan demandant elle-même à son mari de lui faire l’injection directement dans le cou), ne laisse que peu de place à l’"ailleurs". On peut alors penser que l’ailleurs est l’enfance. Oui, à la fin, dans une magnifique séquence allant par-delà son esthétique de pub anti-drogue, la gamine sauve Nick. Au fond de la nuit, mal éclairée par une ampoule agonisante, l’enfance incarne alors l’espoir. Mais tout le monde sait que l’enfance, ça ne dure pas.

Alexandre Martinazzo

Note :

(1) Excellente scène, en grande partie grâce à Anita Yuen, qui en profite pour donner un peu de consistance à son rôle. Car il faut se rappeler que derrière la mère grassouillette (parce qu'enceinte, certes) très effacée du film se cache une des coqueluches du cinéma HK des années 90, révélée par... Derek Yee, dans l'excellent C'est la vie mon chéri (avec Lau Ching-Wan), et qui s'est faite discrète depuis les années 2000 (bien que son rôle dans Love Lone Flower aux côtés de Lee Sin-Je soit une consécration). Pour la découvrir, voir au choix He's a woman, she's a man (ainsi que sa suite qui le vaut bien), Le Festin chinois de Tsui Hark, ou Till death do us part, cité plus haut, by Daniel Lee.

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