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LE VIEUX JARDIN

Disponible en DVD zone 2 aux éditions Wild Side Vidéo

Dans la mémoire d’un homme à qui la vie n’a pas fait de cadeau, qu’est-ce qui occupe la plus grande place : les années de prison, l’activisme politique de sa jeunesse, ou encore l’amour de sa vie ? Cette question, le réalisateur Im Sang-Soo lui a fait face en s’appuyant sur le roman éponyme de Hwang Sok-Yong, dont le présent film est l’adaptation… plus ou moins fidèle, dit-on. En découle un long-métrage beau et plutôt personnel, illustrant les qualités et les faiblesses de ce cinéaste un peu brouillon, mais à la démarche fort louable.

Fin des années 90. Hyeon-Wu, la quarantaine bien marquée, sort de dix-sept longues années de prison purgées pour avoir été un activiste socialiste sous la dictature sud-coréenne au début des années 80. De nouveau libre, il apprend que la femme qu’il aimait, qui l’aimait, a été emportée par la maladie, et se voit remettre par sa mère toutes ses lettres qu’il n’avait eu le droit de recevoir pendant sa captivité. Face à l’irrépressible appel de la mélancolie, et à un morceau de son existence définitivement mort, Hyeon-Wu retourne sur les lieux de leur amour, et le revit, trouble, au milieu de ce vieux jardin…

Im Sang-Soo, le réalisateur des sulfureux Une Femme coréenne et The President’s last bang, revient. Après la radioscopie de la famille BCBG sud-coréenne du nouveau millénaire, et la private joke sur un fait tabou et grotesque de l’histoire de son pays, que pouvait-on attendre d’autre qu’un film sur la dictature, dont le souvenir est encore frais dans toutes les mémoires ? D’autant plus qu’il s’agit de la dictature qui a été provoquée par la mort du président Park, que narrait justement The President’s last bang. D’autant plus que cette époque signifie soulèvement (massacre ?) de Kwangju (1). Le même âge noir que celui vécu dans l’inévitable Peppermint Candy de Lee Chang-Dong. Le dernier âge noir de l’histoire contemporaine sud-coréenne.

D’abord, confusion du propos

Il est écrit plus haut que la démarche d’Im Sang-Soo est admirable. La raison en est simple : le réalisateur parle à nouveau d’une femme. Et d’un homme ; à sa manière. C’est-à-dire en faisant de l’une une tour de contrôle compréhensive, et de l’autre un bataillon de chasseurs sans chef de file, comme les cravatés de la KCIA dans le Last bang.

Clarifions les choses : Le Vieux jardin n’est pas Failan (Song Hye-sung, 2001), il n’est pas un portrait de femme-courage disparue à travers le héros/narrateur. Au contraire, il met en scène deux personnages, s’il ne se place pas carrément du côté de la femme. Par exemple, l’on n’a que très peu de scènes de prison, et aucune de torture à proprement parler, la torture n’est qu’évoquée, rien à voir avec le vécu répertorié de Peppermint Candy ; le film, qui démarre en suivant le héros dans le temps présent, laisse croire que l’on va les avoir, ces séquences. Que l’absence de la Femme, tout au plus présente dans les souvenirs délavés du héros, et en lecture dans ses lettres, imprègnera l’écran ; il n’en est rien. Ainsi, ce que l’on gagne en éblouissant portrait de femme, on le perd en cohésion narrative : car Im Sang-Soo n’a pas voulu choisir entre elle et lui. Cette même hésitation se retrouvera à la toute fin, molle et compromise, peinant à véhiculer un message empli de sagesse et de consensualisme, pas forcément inadapté au sujet dans son fond (le film parle avant tout d’un homme grandissant par la force d’une femme), mais tuant dans sa forme l'émotion originale.

La deuxième partie du Vieux jardin, elle, part sur une troisième voie : l’Histoire, comme l’annonçait le sujet. Les émeutes, la répression sanglante, les tribunaux populaires improvisés dans des greniers de facs, les errances politico-métaphysiques de la jeunesse des années 80. Im Sang-Soo se lâche : il multiplie les séquences-choc avec force cadrages épileptiques, cris de femmes, morceaux de verre brisé ; il récupère Ronald Reagan à la télé. Il se laisse aller à du maniérisme tantôt heureux, tantôt très très malheureux (les effets de manche lors des scènes d’émeute, la grossière séquence où le héros téléphone à sa fille, etc.). Il ne sait pas bien où il va. Thématiquement, cela donne quelques belles réflexions sur le bien-fondé des idées, la valeur du socialisme dans les dictatures du XXe siècle, qualités sur lesquelles on reviendra. Narrativement, ça oublie en cours de route certains personnages secondaires intéressants (la mère de Hyeon-Wu, par exemple), et s’éloigne des deux personnages, à travers qui, jadis, bien plus de choses passaient, bien plus subtilement. C’est ce qu’avait réussi la première partie, dans le vieux jardin, entre elle et lui : souligner l’horreur et l’injustice dans son regard noir, à lui, dans ses enlacements fiévreux, à elle.



Le non-dit, la grâce des élèves doués ?

Romance An zéro

Le Vieux jardin prend donc un excellent départ : la première partie du film, résumant les mois de vie à deux du couple, est humble, émouvante, ample, sans chichis, sans tunning aérodynamique, juste une histoire d’amour simple et magnifique tentant de se faire oublier par l’Histoire. Le filmage de Im Sang-Soo, qui se compose de nombreuses scènes courtes toutes en plans rapprochés, est alors à son climax : tout est bon pour unir à l’écran les battements de cœur de Yeon-Hee et Hyeon-Wu, tant bien que mal. Le jardin en question apparaît souvent en arrière-plan, les deux amants occupant le premier plan ; et lorsque vient un plan large, c’est pour isoler, dans le recueillement champêtre, le survivant (cf. la scène où Hyeon-Wu hurle). Seul face au reste, le survivant n’est rien.

Le réalisateur a pigé le truc. Les héros de film hurlant leur amour perdu au centre de la terre sont légion ; la mélancolie de l’âge d’or est un thème increvable. On pense au visage de la Femme derrière la vitre du bus nocturne, sur laquelle glisse la pluie, brouillant son image : l’eau trouble la mémoire et le temps, et inscrit dans le cœur de l’homme, dans ce dernier souvenir qu’il a d’elle, tant le trouble que son visage à elle. Forte vision. Au service d’un portrait solide ?

Le Vieux jardin, est, indéniablement, un film sur Elle. La Femme qui pleure en privé, et qui face à l’homme lui conseille d’arrêter de "chialer". Yeom Jeong-A est cette femme. Qui aurait cru que la belle-mère psychotique de 2 sœurs, ou l’insupportable glaçon apathique du mauvais H (2) puisse porter avec tant de force un tel personnage ? Aucun autre terme que "belle femme" ne saurait lui convenir davantage ; l’actrice irradie de son élégance fragile et digne l’écran généralement sale. C’est par elle que tout passe. C’est elle qui, du statut de simple observatrice de l’histoire, devient la Raison des Hommes. C’est elle qui l’embrasse en premier (dans un vrai beau baiser), le premier jour. Face à elle, Ji Jin-Hee, tout talentueux qu’il fût, passe parfois pour un faire-valoir. A l’an zéro de la romance, se tient la femme, tenant le bataillon de chasseurs dans le creux de sa chaude main.

La Femme ou l’Histoire ?

Alors, la lutte politique de l’homme, importante, ou pas ? Le geôlier du héros lui confie, à sa sortie de prison, que si le monde d’aujourd’hui lui semble meilleur, alors son combat n’a pas servi à rien. Le monde, meilleur (totalement transfiguré par la minijupe et l’ipod de sa fille du XXIe siècle, faut ce qu’il faut). Meilleur au sacrifice de jeunes terroristes des idées, rebelles du pourquoi. Après tout, ce sont les manifestations de 1987, en mémoire du soulèvement de Kwangju, qui ont amorcé le processus de démocratisation. Alors, n’était-elle pas utile, la lutte ? Il apparaît alors que la clairvoyance intime de la Femme, et la rigidité noble et suicidaire de l’Homme, sont complémentaires, comme deux grosses pièces d’un puzzle s’entrechoquant sans cesse. Mais qu’est-ce que la relecture de leur vie à deux que fait le héros grisonnant 17 ans plus tard, sinon l’unique lecture valable, celle qui donne aux éléments importants la place qui leur est due ? La Femme, avant les idées ?

Rétrospectivement, les castors juniors lanceurs de cocktail Molotov confèrent à leur combat une note bien vaine. Mais alors fallait-il baisser les armes ? La réponse est dans ce qui oppose les deux âges de l’Homme, dans le prisme de la Femme : Hyeon-Wu jeune n’aurait pas pu se conduire comme Hyeon-Wu âgé face aux mêmes événements, et vice-versa. Le temps et l’expérience brisent le fil blanc qui liait les différentes périodes de la vie d’un homme, en faisant à la fois une somme de plusieurs identités, et le bilan d’une seule. Face à la Femme, et face à l’Histoire.



"Je te cache, je t’héberge, je te nourris, je te donne mon corps, et toi, tu t’en vas." Tout le (bon) film de Im Sang-soo se tient dans cette réplique de la Femme. Le Vieux jardin n’est pas un cri d’injustice ou de haine, tels que le récent Holiday (3). Il ne fait pas de cadeau à l’histoire sud-coréenne, donnant ainsi lieu à des digressions malencontreuses tout juste sauvées par la noblesse de la condamnation ; mais conclut sur une note de paix inappropriée. Au milieu, il y a son véritable sujet. La politique n’est qu’un artifice occupant l’âme révoltée des mâles en rut ; elle lui fournit le "quand" et le "comment" ; armé de sa check-list, le gaillard écrit l’histoire, sans forcément toujours se soucier du "pourquoi". Et lorsqu’il s’en préoccupe, la Femme est là.

Alexandre Martinazzo

Notes :

(1) Accès au lien Wikipédia
(2) H, un thriller de Lee Jeong-Hyuk dans lequel Yeom Jeong-A et Ji Jin-Hee jouaient déjà un couple... de flics cette fois-là, sur la trace d'un redoutable tueur en série. Le film était mauvais, et les deux acteurs sous-employés.
(3) Holiday, un drame engagé de Yang Yun-Ho, un peu trop caricatural pour être pleinement apprécié, mais que l'on vous recommande tout de même.

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