Orient-Extrême, le magazine des cultures asiatiques
Actu ciné - DVD
Critiques
Personnalités/Evénements
Section télévision

 
Facebook MySpace YouTube Orient-Extrême YouTube Orient-Extrême
Nosphere Capsule Tokyo MANGA PARTY FESTIVAL TAIYOU mikan music network HIGASHI MUSICa Fly in ParisSOUNDLICIOUS YESSTYLE agence ACPP Cap CoréeHAN’Seu Festival Jpopdb YESASIA
Nos partenaires

SUICIDE CLUB

Disponible en DVD zone 2 aux éditions KubiK Vidéo

Depuis combien de temps les amateurs attendaient-ils ce jour, au juste ? Cinq, six ans ? Festival gore et subversif, il avait un peu, au même titre que le bien connu Battle Royale, ouvert le XXIe siècle du cinéma japonais excentrique et borderline. Et depuis, bien que mainte fois parodié, il n'a tout comme le Ring de Nakata Hideo jamais été égalé... Donc Suicide Club est un OVNI, avec certes tout ce que le terme comporte de simplificateur et de galvaudé. Oui, c'est ça, un ovni, dans son objet même. Car si la nature de Suicide Club ne soulève aucun doute (soit une production débrouillarde tournée en numérique avec un réalisateur controversé et des acteurs connus cachetonnant), on ne peut pas en dire autant de son objet. L'objet du film. Un objet insaisissable, aérien ; volant, en quelque sorte. Un objet volant. A peine identifié. A ceux qui désirent voir Suicide Club comme un OVNI, l'honneur est sauf. Entrez dans la 4e dimension.

Gare de Shinjuku, au coeur financier et administratif de Tôkyô. Moiteur sale des quais, baignés de moustique et de cette fatigue que draine inéluctablement toute noire fin de journée. Au milieu des salarymen hagards ou minables, une cinquantaine de lycéennes en uniformes déferle, en rangs serrés, l'air joyeux de ces bandes soudées qui s'apprêtent à prendre du bon temps. Mais à cinquante ? Il en faut, de l'organisation. Il y en a : après avoir formé un rempart mains dans la main entre la foule et les rails, c'est en choeur et rythme qu'elles sautent sous le train arrivant en quai. Marée d'hémoglobine. En général, incrédulité. Sur l'affaire, inspecteurs lessivés. Et d'autres gens commencent à sauter par la fenêtre un peu partout dans le pays. Quand on vous disait que les Morning Musume, ça attaque le cerveau !

Suicide Club, annoncé comme un polar faux-frère de Battle Royale (en raison d'un de ses sujets, la mort adolescente), est en effet sorti au Japon en 2002, et a immédiatement provoqué un tollé. Plus cheap, plus trash et plus alambiqué que le film de Fukasaku Kinji, il est vite devenu un fascinant objet de culte pour les uns, et une méprisable arnaque racoleuse pour les autres, comme tout film casse-gueule digne de ce nom. La "faute" en incombe à son réalisateur, Sono Shion, pas ce qu'on peut appeler un tâcheron de major, avec ses pornos S.M. gay et ses polars underground nihilistes. Alors, au fond, du haut de notre mouvementée année 2008, que tout cela vaut-il ?

J'ai un nouveau jeu

Ce qui frappe du premier coup d'oeil dans le film de Sono Shion, c'est l'efficacité avec laquelle le réalisateur exploite le manque d'argent dont devrait souffrir le film ; tour de magie connu, le système D sur un tournage accouche parfois de fulgurances qui n'auraient peut-être jamais vu le jour si papa avait été bourré de blé. Ici, c'est élémentaire : la station de Shinjuku, à l'ambiance nocturne effroyablement bien restituée ; le train qui entre en gare ; l'assemblée de lycéennes jumpeuses ; les roues des wagons glissant sur le sang, la graisse, et les membres hachés. A l'image, on ne voit rien d'autre que des hectolitres d'hémoglobine, et c'est pourtant d'une efficacité redoutable. Point, à la ligne.

Tout Suicide Club ressemble à ça : un Tôkyô si bien et gravement filmé, que l'image vidéo parasitée rend d'autant plus réaliste, dans ses tressaillements les moins catholiques. Parce qu'avant de toucher les cartésiens, Suicide Club s'adresse avant tout à une des choses qui nous touchent le plus dans une oeuvre cinématographique : la part de non-dit accordant toute sa confiance à notre sensibilité. Qui a dit poésie ? Le film de Sono Shion, presque malgré lui tant il est foutraque, fait partie de ces films qui ne prennent pas le spectateur pour un con.



Encore que. Le résultat s'avère techniquement, en prenant compte du budget, admirable en dépit d'un manque d'originalité formelle. Simplement, le film a l'air transcendé, dès ses premières minutes, par une sorte de mysticisme de foire brillante, si bien que l'on finit par ne se concentrer que sur ce qu'il dit aux tripes. Et en ne laissant parler que ses émotions, sans se soucier des détails administratifs, il est difficile de ne pas être bluffé par certains composants fondamentaux de Suicide Club.

D'abord, bluffé par son atmosphère sinistre et grouillante, misérablement vivante ; bluffé par la perspective de mort irrémédiable dans laquelle stagne presque constamment le récit (qui prend un sadique plaisir à ne jamais vraiment s'envoler), de sorte à ce que l'on soit constamment en quête d'un personnage actif, humain dans cette débâcle anesthésiée ; bluffé par le fatalisme maniéré passant comme une lettre à la poste ; bluffé (voire plus) par les images quasi subliminales flétrissant la pellicule de leur classe malsaine (ces étudiants se balançant absurdement du toit de l'école, ces petites oies gloussant sur du play-back des textes débilitants mais reflétant si bien la réalité des girlsband type Morning Musume, etc.) ; bluffé par la scène de la salle de bowling, proprement hallucinante et fouteuse de gueule comme rarement ; bluffé par la très sobre prestation de Ishibashi Ryô, ainsi que celle de la troublante Kamon Yôko ; bluffé par le thème principal de la bande originale, dont la mélancolie contamine le film entier. Bluffé, mais pas con, on est cependant en droit de se demander, à l'issue de la première vision du film, si son sujet est traité avec sérieux, si toutes les intrigues laissées de côté n'étaient pas autant d'illustrations d'une paresse humaine, si le flou artistique dans lequel nous laisse le film est autre chose qu'une carence scripturale, en dépit de tout le bien que son emballage nous donne envie d'en penser.

Et pourtant, pour peu que l'on ne se ferme pas bêtement au film en se réfugiant dans ses classiques de la nouvelle vague, on ne peut s'empêcher de trouver au film un charme presque abscons. Suicide Club serait un produit qui s'est accommodé de ses propres tares pour faire passer quelque chose, un message, une ambiance, une phrase. Un film imparfait, certes, mais plus efficace (à l'image du Kairo de Kurosawa Kiyoshi) que le plus académique et propre et millimétré des films sérieux et sérieusement chiants que pourraient nous réserver, sur le même sujet, les bourgeois bavards du cinéma français (comment ça, attaque gratuite ?).

Massacrez-vous, mais en bonne intelligence

Ainsi, tomber dans le panneau de la narration classique est le plus grand risque que peut encourir le spectateur à la première vision de Suicide Club. La vérité est que ce dernier ne comporte pas la moindre parcelle de morale : il envoie tout balader, de la dramatisation de la mort (chacune étant plutôt absurde, et le thème principal précité, à se tirer une balle, accompagnant plus souvent les scènes "normales" que les scènes glauques) au soin naturellement porté aux personnages principaux (qui se succèdent et/ou se perdent à l'image du perso de Nagase Masatoshi), en passant par la structure narrative (faux-semblants et fausses pistes donnant des scènes cultes comme celle du bowling) et l'exagération esthétisante dans le gore.

Alors oui, Suicide Club peut passer pour une immense supercherie. Il n'est pas un thriller car l'intrigue policière ne tient à rien, ni une comédie dramatique car le drame est ailleurs et l'humour trop rare, ni un film d'horreur car son ambition va plus loin qu'un simple Ring. Un film unique en son genre, bien qu'il n'ait pas de genre. Mais le problème est que, histoire d'emmerder ses détracteurs jurant par le soi-disant vide intersidéral de son script, Suicide Club n'est un foutage de gueule qu'à moitié : car la chose est indéniablement frappée d'une critique sociale colorée de rouge, et consciencieusement fataliste. Social, le mot est dit ; sans tout ce qu'il traîne de rasoir, cela dit. Ainsi, il croise le faux thriller, puis le faux film d'horreur, puis la fausse comédie noire à l'anglaise, pour bifurquer à droite et revenir à son point de départ, sans réponses, mais avec beaucoup d'artifices posant non pas des questions évidentes, mais plaçant ses pions, évoquant des idées, faisant passer ce qu'on pourrait appeler son "message". Et il faut bien mettre l'accent sur les guillemets, car la chose demeure très floue et plutôt libre à pas mal d'interprétations antinomiques, et réductible à ça : l'ordre, le véritable ordre, n'existe pas ; l'harmonie sociale entre hommes, femmes, labradors souris de labo et tutti quanti n'existe pas ; rien dans notre société, ni dans les autres, n'est acquis, et tout, absolument tout, peut basculer dans le néant tant l'individu n'est à la fois rien (statistiquement) et tout (philosophiquement), perdu au milieu cette non-mascarade bariolée. Soyons fous : quelque part, Suicide Club peut évoquer un pendant comique et trash du dernier film de Stanley Kubrick, Eyes Wide Shut. Sa vision du suicide relève, elle aussi, d'un nihilisme comique exemplaire, proche de celui du Cimetière de la morale, encore de Fukasaku, en plus blasé et moins révolté.



Ce qui sous-tend le mieux cette idée, c'est une des dernières scènes du film, lorsque la fille (Hagiwara Saya, ambiguë) devenue héroïne malgré elle (les héros n'existant pas dans Suicide Club) se présente à l'assemblée d'enfants-rois dans une salle de théâtre d'école primaire. On assimile alors facilement ce décor surréaliste au pays entier. Ces enfants sont eux aussi une mauvaise blague, aucun message sérieux à leur propos n'est véhiculé par le récit ; ils ne sont que des icônes, des illustrations de l'inconséquence de la société consumériste infantilisée à l'extrême, en l'occurrence la japonaise. Hors de leurs frontières, ni les grandes personnes, ni l'amour ou la haine, ni même la folie, ne sauve l'individu du maelström ambiant le dévorant ; ils sont nos dirigeants grabataires (notamment ceux du PLD, parti nécrosé au pouvoir au Japon depuis plus de cinquante ans), ils sont l'avenir impotent d'un monde en perdition. Ils applaudissent leur propre concupiscence. Ils sont ce que dit un des personnages centraux du film avant de se faire sauter le caisson : pas [leurs] ennemis ; les ennemis de personne, d'ailleurs ; plutôt de tous, y compris d'eux-mêmes, mais pour plus tard, lorsqu'ils seront devenus vieux, et esclaves de ce qu'il leur restera du passé. 

Pause. Pour ne pas totalement nous larguer, le faiseur/manipulateur Sono n'a guère laissé que le soin aux acteurs de jouer le plus sérieusement possible, eux aussi peut-être largués par le script ! En résulte, contre toute attente, des climax proprement inattendus, telle la dernière scène, énorme, de Ishibashi Ryô (l'inspecteur Kuroda), dans un océan d'amertume acide recyclée en frénésie pop/rock...

Au premier visionnage de Suicide Club, on hésite entre le génie et l'arnaque. Aux visionnages suivants, une fois les éléments les plus satellitaires "digérés", tout se clarifie ; une révélation illuminée atteint notre caisson comme vierge : le film de Sono Shion est un chef d'oeuvre bancal dont le vernis comico-gore atténue quelque peu un pessimisme n'ayant rien à envier à celui des pires films noirs. Sa valeur pourrait se résumer à ça : c'est dans le talent délétère qu'il emploie à nous paumer et nous faire réfléchir, ajouté bien sûr à une sacré plastique bricolée, qu'il est grand.

Alexandre Martinazzo

Orient-Extrême TV : les vidéos produites par Orient-Extrême