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OTAKUS IN LOVE

Disponible en DVD zone 2 (import Japon) aux éditions Asmik ace entertainment

Otakus at work ! Un de vous saurait-il vraiment ce qu'est un otaku, premièrement dans le sens littéral du terme, deuxièmement dans son sens actuel ? Dans un gunblast tonitruant de paillettes colorées, l'iconoclaste Suzuki Matsuo se livre au risqué exercice d'en faire le portrait. Avec 2-3 guest stars improvisées, une myriade de trouvailles visuelles, et un matériau culte. Prenez votre inspiration.

Amour, silex, et cosplay

Il existe sur cette terre Mon, jeune artiste mangakka vivant dans un taudis sans clefs entouré de faux indiens romanos. Il aimerait bien réussir et s’acheter une belle décapotable, mais a un problème majeur : ses mangas ressemblent à s’y méprendre à un tas de cailloux bariolés dans un barre de terre cuite.

Il existe sur même cette terre Koino, jeune OL (office lady) coulant des jours safe et rémunérés entre sa boîte grisâtre et son petit appartement de la banlieue de Tôkyô. Elle aimerait bien rencontrer le prince charmant et convoler des marmots aux bras (ou pas), mais a un problème majeur : elle est fan de génériques de séries animées des 80’s, collectionne des milliers de shôjo mangas, aime faire du karaoké déguisée en sailor moon ; bref : elle est totalement barrée.

Ces deux êtres vont se rencontrer par un hasard pluvieux, et, entre deux réflexions existentielles, se mettre à s’aimer, en dépit de leurs différences diamétrales et de leurs… petits problèmes. Mais après tout, au Japon, être otaku représente t-il un problème ?

Otakus in chaleur

Suzuki Matsuo est un phénomène. Guignol de la télévision, acteur que l’on peut retrouver un peu partout, à s’amuser comme Takenaka Naoto de façon totalement décomplexée dans des rôles supra-débiles (voir l'animé FLCL, ou encore le divertissant Ping Pong) entre deux beaux films sérieux (comme par exemple le Ima, Ai ni Yukimasu), il s’est attelé, pour son passage à la réalisation, à l’adaptation du manga culte de Hanynyuu Jun, Koi No Mon - littéralement les "portes de l’amour", rien que ça. Résultat : à l’image du personnage. Survolté, haut en couleur, sans complexe.



Otakus in Love, titre international sans génie mais pas trop affreux c’est déjà ça, démarre sur des chapeaux de roues : Aoki Mon, qui n’a pas un rond, cherche son chemin dans un quartier dont les rues n’ont pas de nom, en se fiant à un plan qu’il a dessiné sur sa main, qui n’a visiblement pas de pot puisque la pluie l’efface en moins de deux ; aux portes de l'effroi, il aperçoit alors un caillou, saute dessus au ralenti comme s’il s’agissait du saint graal, et met sa main en collision avec le talon agressif de Koino, en retard à son boulot, dont la petite culotte lui fait voir des tournesols. Sans plan, sans main, mais avec un caillou, le malheureux se voit donner un petit pain par la demoiselle en retard, sous une pluie battante. Lui a les boules, et elle court en se disant que ça c’était un mec, un vrai. Ca, ce sont les deux premières minutes du film, générique compris.

Le reste de Otakus in Love est de la même trempe, au risque d’en décourager certains : ça joue résolument sur le décalé et le ridicule, exploitant jusqu’au péroné la sous-culture otaku tokyoïte dans ce qu’elle comporte de plus tentaculaire (limite foutraque) et d’inconséquent. Les otakus sont les number one de l'autodérision dans un pays qui cultive déjà raisonnablement cette dernière, Suzuki Matsuo le sait, et il dresse un portrait attaché et attachant d’une certaine communauté otakiste sans le moindre message social ronflant. Ici, ni déclaration d’amour à une génération sacrifiée, ni exploration sociologique d’un phénomène "jeune" de trente ans ; nous ne sommes plus dans les années 80, l’affaire Miyazaki (1) est finie, les otakus sont patrons de boites de jeux vidéos et consultants à la télévision, et ont tout le loisir de se moquer d'eux-mêmes dans la joie et la bonne humeur.

Ce n’est d’ailleurs même pas, à proprement parler, un film à 100% sur les otakus, dans la mesure où le personnage du bogosse Matsuda Ryuhei (Tabou, et accessoirement le fils de Matsuda Yusaku, star des 80’s, grand méchant de Black Rain) n’est ni moche, ni acnéique, ni rivé à son ordinateur ou ses maquettes. En fait, c’est tellement Matsuda Ryuhei qu’on a du mal à croire qu’il n’a jamais couché de sa vie – choix de casting volontaire, et ses oripeaux sentent tellement l’ouvrage ultra-select de Kitamura Michiko, qu’on a même du mal à le voir comme un mec sans un rond, mais plutôt comme un fils de gourou ultra-milliardaire parti faire sa fugue cosmique deux-trois semaines au milieu d’une communauté de sioux. Là encore, ça semble très volontaire de la part des auteurs : après tout, qu’est-ce qu’un otaku ? Au Japon, de plus en plus de jeunes n’ont, depuis les années 90, aucun problème à s'autoproclamer otaku, car le terme se démarque bien du timide maladif fan de sites pédophiles frappant sa mère après les cours. Otaku, qui veut dire littéralement "maison", devrait d’ailleurs être remplacé par un nouveau mot ; car de nos jours, être otaku, c’est être passionné. Point.



Alors rien à cirer des exagérations, des incohérences, nous ne sommes pas sur terre mais à Wonderland transposé dans une banlieue rurale de Tôkyô, c’est différent ; une dimension où seuls les rêves des gens encore purs ne sont pas encore corruptibles. D’ailleurs, la relation amoureuse entre les deux amants otakus n’est pas le principal attrait du film : en se penchant sur le titre, il ne faut pas lire "Koi no mon", mais plutôt "Koino Mon", les noms des deux anti-héros. Ils sont là, sous les traits de Matsuda Ryuhei et de l’ultra-meugnonne Sakai Wakana (vue à la télé dans des dramas comme Kimi ha petto), essayant de se comporter en adultes dans un monde de vieux garçons, sans mettre de côté leurs lubbies puériles, car elles sont eux (ahem). Et lui met tellement de conviction dans ses aboiements d’artiste battu et ses rêves d’art sans concessions (on pense au très bon Iden & Tity, sorti en 2003), et elle joue si bien la grande fifille acidulée révélant le quart de son énorme potentiel dramatique, qu’on a du mal à ne pas adhérer au non-message.

Otaku de boule

Fort d’un duo plutôt harmonieux et très solide, Suzuki Matsuo joue alors avec sa caméra, des filtres bizarres et des mouvements de caméras expérimentalo-foireux, et livre un roller-coaster entre la ganja et l'ecsta, qui a l’intelligence d’emballer et de faire rire sans fatiguer son monde. Pour cela, le cinéaste se concentre assez sur sa galerie de personnages secondaires loufoques, élément-clef de tout bon film décalé traitant de la sub-culture : des parents de Koino, fans de cosplay à leur âge, au personnage délirant de Marimoda, le gérant du manga-bar joué par le réalisateur himself, en passant par le chef d’office kapo, le cuisinier sado-maso, la grande fille canon (la fabuleusement belle Kojima Hijiri, héroïne du discret culte Perfect Education) élevant son marmot dans son placard, et, pour finir en beauté, Tsukamoto Shinya (réalisateur de Tetsuo, Tokyo fist ou encore Snake of june) et Miike Takashi (réalisateur de Visitor Q, Audition ou encore Ichi the killer...) dans des rôles à la mesure de leur démesure.

A eux tous, autour de Koino et Mon, otakus in quête de plénitude, ils forment la galaxie comiket, ces festivals de mangas où les followers (les fans qui suivent une idole ou un mangakka dès leurs débuts et se targuent de les avoir découverts avant tout le monde) ont autant d’importance que Dieu le père sauf lorsqu’ils deviennent stalkers (2), où l’on terrorise les passants en s'accrochant à un arbre en tenue de Zedman, où des indiens à trois yens te refont une comédie musicale de l'autre côté de la rue. Certes il y a des éléments de sérieux dans ce grand n’importe quoi (qu’illustre très bien la scène finale, sommet de n’importe quoi néo-philosophique), comme les impôts pas payés ou la mort du père de Mon. Mais Suzuki Matsuo arrive même à rendre jolies ces scènes (surtout la dernière), grâce à un scénario qui n'atteint pas les côtes du délire au sacrifice de la profondeur.

La galaxie otaku se moque d’elle-même, mais n’en pleure pas pour autant, tout comme elle rit, aime, et se fait accessoirement des films, assise le cul sur son fauteuil en kevlar payé cash plutôt que de s'acheter de la bouffe décente, first things first. Le cinéaste a compris le trip de la mangakka, et nous en fait cadeau en 35 mm, dans un festival de couleurs vives et de fausses idées gratuites. Certes il est mineur, mais ce que l’on peut en tirer d’énergie constructrice le distingue de la horde de films branchés vides de sens. Oui, Otakus in Love n’a pas de sens... comme l’espace intersidéral. Fou mais pas con. A ce jeu, le film de Suzuki Matsuo est peut-être LE meilleur long métrage traitant d’un sujet ultra-galvaudé dans les débats télévisés, mais rarement fondamentalement traité.

Alexandre Martinazzo

Notes :

(1)
Miyazaki Tsutomu : l'autre Miyazaki, pourrait-on dire ; celui qui, en cumulant dans sa chambre des milliers d'enregistrements vidéos de séries animées, puis allant assassiner 4 petites filles à la fin des années 80, fut surnommé "L'Otaku meurtrier", et fit une affreuse publicité à toute la communauté.
(2) En anglais, maniaque. Le genre d'obsédé qui pulule dans l'ombre des vedettes féminines.

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