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LA CITE INTERDITE

Disponible en DVD zone 2 aux éditions Warner Home Video

Le nouveau Zhang Yimou ! Les movie-goers peuvent depuis quelques semaines en admirer l’affiche, sur laquelle trône Gong Li, grande star chinoise désormais internationalement connue. Costumée ! Bien évidemment, après Hero et Le Secret des poignards volants, le réalisateur continue sur sa lancée. Mais justement… cela ne semble t-il pas faire une éternité ? Peut-être parce que Hero (2003) était si bon, et son successeur (2004) si mauvais… quoiqu’il en soit, jamais deux sans trois, il fallait faire la belle, montrer qui des deux illustrait le mieux les compétentes de Zhang Yimou. Résultat sans appel : La Cité interdite a des beaux acteurs, des beaux décors, des belles images, et ne raconte (quasiment) rien d’intéressant. Si les fleurs sont en or, le scénario, lui, est en… acrylique (on vous a eu).

Chine, Xe siècle. L’Impératrice s’ennuie dans son très grand palais, depuis que son mari l’Empereur s’en est allé, et lui fait boire du poison chaque matin pour des raisons inconnues. Lorsqu’elle a fini de paramétrer son décolleté, elle pleure, et décide de coucher avec son beau-fils pour se consoler. Lorsqu’un de ses deux vrais fils, un super guerrier, rentre d’un long séjour d’entraînement, suivi de peu par l’Empereur, toute la petite famille est au grand complet pour la photo. Mais entre l’Impératrice et lui, ce n’est plus vraiment l’amour. Alors chacun se met à comploter sournoisement de plus belle, puisque après tout, c’est à ça que servent les palais. Nota bene : étant donné le naturel espiègle du chinois de l’époque, un bain de sang est à prévoir.

Mensonge international

"En défiant l’empereur, une femme va changer le cours de l’histoire" : ceci est l’accroche que l’on peut lire sur toutes les affiches françaises du nouveau Zhang Yimou ; accroche qu’il convient d’assassiner avant de commencer toute critique de La Cité interdite. Pas que l’accroche française d’un film chinois soit qualitativement proportionnelle au film en question ; simplement, elle surligne dans le cas présent le principal problème du nouveau Zhang Yimou. Elle le surligne en mentant, comme le film se déguise : en accumulant "défi", "cours de l’histoire", et un "femme" éludant la nature d’impératrice de l’insoumise, cette accroche annonce une action quasi-inexistante, et déguise en faits historiques un lavage de famille fictionnel. Son titre français est tout aussi mensonger : alors que La Malédiction des fleurs dorées, traduction littérale du titre original, aurait assez "sonné chinois" pour attirer le public visé, ce titre improbable a été sélectionné. En quel honneur ? Celui de "sonner encore plus chinois." Pourquoi improbable ? Parce que la vraie Cité Interdite a été construite au quinzième siècle, alors que l’action se situe au dixième. CQFD.

Revenons au film en lui-même. La Cité interdite se prend donc pour ce qu’elle n’est pas : une grande tragédie antique. La grande tragédie, c’était Hero, heureux mélange de Rashomon (de Kurosawa Akira), de tragédies antiques occidentales, de wu xia pian remis au goût du jour. Ici, sous prétexte de l’intellectuelle peinture d’une fin de règne, le cinéaste se fourvoie dans un internationalisme putassier bon teint (acteurs internationaux cachetonnant, surenchère d’exotisme, n’importe quoi musical d’origine nipponne), et cette sorte d’auto-trahison semble devenir, à mesure que le scénario révèle son néant, son principal centre d’attention. Car qu’est-ce que La Cité interdite, sinon une jolie galerie des glaces mandarine ? Du plomb en or massif dans l’aile, le conteur Zhang ne sait plus trop comment faire vivre sa petite idée de départ, ce petit détail appelé scénario qu’il semble oublier de film en film pour ne plus filmer que des épées numériques et des belles gueules.

Talentueuses, les belles gueules : le duo inédit Gong Li et Chow Yun-Fat aurait pu être, à lui seul, un gage de qualité. Il n’est au final qu’un artifice guindé de plus, au service d’un public tout acquis à leurs "gueules", justement, l’émotion dont l’actrice charge son jeu souffrant, comble, de la comparaison avec celle naturelle qu’elle libère dans le Miami Vice de Michael Mann ; le charisme naturel de l’acteur étant moins exploité que son nom même. Voir à nouveau le Killer jouer en mandarin sur grand écran, après tant d’années de traversée du désert hollywoodien, aurait du faire date ; mais on vous conseillera plutôt le petit film hongkongais The Post-modern life of my aunt, de Ann Hui, que Chow a tourné à peu près en même temps… un film d’auteur où l’auteur ne pédale pas dans la semoule.

Détail amusant : tandis que les stars internationales boivent la tasse, l’intérêt du public se porte alors plus sur les personnages des deux fils aînés, dont la complémentarité est à louer (d’un côté, Jay Chou, star taïwanaise de la chanson ; de l’autre Liu Ye, acteur chinois de films sérieux tels Purple Butterfly ou Jasmine women). Le premier, bien qu’effacé, réussit ses scènes aux côtés de Gong Li ; le second, tourmenté, vole la vedette masculine. Un effet pas forcément voulu par le scénariste, étant donnée le peu de développement dont il bénéficiera à la fin. Amer.

Atomes de mauvais goût

Aucune surprise : La Cité interdite est, visuellement, magnifique. Le tout, des contrastes aux choix des chromatiques, des hauts murs aux costumes d’apparat, méritait l’oscar des meilleurs costumes, davantage encore que le Marie-Antoinette de Sofia Coppola. Et cette prédominance du look est justement, on l’a compris, ce qui plombe La Cité interdite. Mais il ne s’agit pas de la caricaturale dualité bonne forme/mauvais fond, bien sûr ; Zhang Yimou nous le rappelle douloureusement. Quel meilleur endroit que ce décor de bon goût pour y introduire, ça et là, quelques tâches disparates de mauvais ?

Zhang Yimou donne l’impression d’être un homme de goût, à plusieurs reprises. On se rappelle le très fort Vivre ! (déjà avec Gong Li), on se rappelle Shanghai Triad, puis, comme pour se rassurer, on se souvient du spectaculaire passage au wu xia pian opéré avec Hero. Ainsi lorsque, dans La Cité interdite, Gong Li pleure dominée par la profusion de couleurs de ladite cité, ou des chevaux traversent une plaine aride sous les premières lueurs de l’aube, on n’attend plus qu’une Histoire, volontiers charmés par l’autoproclamée fresque. Mais alors que l’histoire ne décollera pas vraiment, surgira de l’ombre la malédiction du cinéaste borné, héritée du raté Le Secret des poignards volants : des lubies graphiques balourdes (mention aux ninjas volants et leurs boomerangs en 3d), des jérémiades de théâtre bouffon italien, du grotesque magistral. Si on était venus pour rire, tout fonctionnerait impeccablement ; mais par mégarde, Zhang Yimou s’est pris au sérieux, et continue d’ailleurs. C’est ridicule, et Gong Li continue de pleurer tout juste après. Et Chow Yun-Fat continue de se tripoter le bouc comme pour rappeler combien il est fourbe et n’a pas vraiment de lignes de dialogues.

Le grotesque est le pire ennemi du cinéma lyrique, dans nos cyniques sociétés où l’emphase a un prix, et où pleurnicher a intérêt à s’accompagner d’une sacrée dose d’élégance. Sans cette élégance, le trop-plein de lyrisme devient parodique, par défaut ; et tout le sérieux qu’est censé porter ce lyrisme s’écroule misérablement. La faute à qui ? La faute à Zhang. Paumé dans le cycle infernal du block-buster occidentalisé ultra-pompier où l’on finit par ne plus vraiment voir de différence entre le réalisateur de Mémoires d'une geisha et celui d’Adieu ma concubine, le réalisateur ferait bien de se souvenir de la retenue. Là aussi, la retenue dont fait preuve Gong Li tout le long du film est une retenue racoleuse, artificielle ; elle donne l’impression de, alors que non.

Zhang Yimou donne l’impression d’être un homme de goût. A la différence d’un Chen Kaige sur le catastrophique Wu Ji, il ne se plante jamais totalement. A la différence d’un Feng Xiaogang sur le tout aussi récent (mais bien plus mauvais) The Banquet, il n’oublie pas de garder le spectateur alerte, force scénographie puissante, cadres de couleurs magnifiquement composés, gros plans de visages expressifs, intuition qu’un affreux secret sera à la fin révélé. Et à la fin, lorsqu’il passe involontairement, dans la bibliographie de Shakespeare, de MacBeth à Beaucoup de bruit pour rien, que les haricots sont cuits, il se permet tout de même une pirouette d’une élégance parfaite, le vin d’un verre fendant l’air vers une destination que l’Histoire seule connaît, la chute d’une dynastie. Zhang Yimou est devenu très fort… en esbroufe. Le cinéaste, face à son mirifique décor, est un peu comme le spectateur mâle face au décolleté de Gong Li : obsédé.

Et alors ?

Est mentionné plus haut le film The Banquet (voir notre news d’octobre 2006), dont la comparaison avec le film de Zhang est à sa défaveur. La Cité interdite partage cependant avec lui ce même empereur usurpateur et ce même vide pathologique, qui semblent frères de sang dans l’abscons. Mais il y a un troisième point commun : le fort caractère vain qui anime les deux entreprises boursouflées.

Tous les personnages, contrits dans l’espace sans oxygène du sieur Zhang, participent à ce posage collectif ; ils savent sans savoir, demandent sans demander, et toute cette ambiance pourrie des hautes sphères du pouvoir despotique pourrait revêtir des habits d’authenticité, et porter le propos du film, si ça n’avait pas passé les deux tiers de son temps à pleurer. L’action meurt : non seulement les scènes de combat sentent le réchauffé à force d’être au fil des années plus fantaisistes (compétition oblige), mais l’opposition mutinerie sanglante/crise familiale (fort convenue), prétendu climax de l’œuvre, sonne tout à fait creux.

"Et alors ?" C’est à peu près l’interrogation qu'inspire chez le spectateur La Cité interdite. Plus de deux heures durant, on a assisté à des intrigues de couloirs, des pleurs d’impératrice, des retours du Roi, des hordes d’assassins contre des hordes d’assassins, et à la fin, une débâcle domestique digne de Festen. Et normalement, tout cela, une fois mis en images et en musique, devrait produire un effet qui s’estompera dès la première moitié du film envolée, avec les illusions. Et alors ? Et alors pas grand-chose. A travers les silences, l’incommunication, et le final désenchanté, la parabole du film, sur le contrôle total et sans issue comme condition à la notion même de pouvoir, enfante… d’un hamster, qui couine avant de se faire couper en deux par des boomerangs de… ah, on vous a déjà raconté. Les chevelures nacres des protagonistes se déploient lorsque les masques tombent, l'image est belle et évocatrice, et après ? Il en est ainsi : sans scénario fixe (alors que le scénario est une adaptation de pièce de théâtre, qu’on imagine très intéressante), Zhang Yimou filme des envies de, des amorces de. Ambition personnelle, jalousie médiocre, incestes et fratricides, toute la saleté répugnante que cachent ces palais fastueux censés incarner l’ordre ; passionnantes, la petite histoire dans la grande, les coucheries fines aux répercussions historiques majeures, toutes ces choses. Mesurer intimement et faire prendre conscience au spectateur de toute l’injustice et la facilité de ces faits anonymes, voilà ce qui demande un talent que le publicitaire Zhang n’a visiblement pas.

Alexandre Martinazzo

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