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LES PETITES FLEURS ROUGES

En salle le 27 décembre 2006

Derrière un titre qui se camoufle dans l’ironie se cache l’adaptation filmique du roman semi-autobiographique de l’un des auteurs chinois les plus populaires des années 90. À mi-chemin entre chronique sociale, fable humaniste, éloge du singularisme et vision cynique de la société chinoise à l’aube d’un grand bouleversement (on sent approcher la campagne des cent fleurs), Les petites fleurs rouges est un film d'une indéniable qualité. Des airs incontestables de Truffaut : Zhang Yuan met-il en branle une "nouvelle vague chinoise" ?

Première sortie grand public pour un de ses films en France, Zhang Yuan n’en est pourtant pas à son coup d’essai. Sa carrière, forte de plusieurs films et documentaires sur des sujets tabous (homosexualité, handicap, maoïsme…), fut saluée dans de nombreux festivals et proportionnellement autant descendue par la censure de son pays d’origine. Mais qu’à cela ne tienne, l’insolence le poussa même à réaliser un clip pour Cui Jian, le "parrain du rock chinois", l’idole de cette jeunesse décadente, contestataire et improductive.

Lorsque ce quarantenaire rencontre Wang Shuo, "bad boy" de la littérature chinoise, partisan du DIY (Do it yourself), on ne pouvait s’attendre qu’à une œuvre singulière et/ou explosive. Mais c’est à travers un couvert conventionnel, un film sur l’éducation des enfants, que s’exprime l’insolence du propos (il s'agit clairement d'un film pour adulte), sublimée par des acteurs d’une qualité et d’une sincérité criantes. Dont aucun n’a encore soufflé les bougies de son septième ou huitième anniversaire...

Cela pourrait être beau

Kan Shang Qu hen mei, titre original de l’œuvre de Wang Shuo (également co-scénariste du film), ne fait pas de grand secret sur son propos. Bien que favorisés par rapport au reste de la population, les enfants élevés dans ces pensionnats des années 50 furent bien malheureux, et les esprits critiques n’y avaient pas leur place.

Qian Qian, nouveau venu dans un pensionnat d’enfants de hauts fonctionnaires, fait figure de pleurnichard. Et pour preuve, il ne sait ni s’habiller et se déshabiller seul, ni aller aux toilettes, ni se laver les mains, et trempe son lit toutes les nuits. Alors, lorsqu’il découvre l’existence des "petites fleurs rouges", récompenses données par l’enseignante pour bonne conduite, il se met à rêver d’en avoir lui aussi. Mais cet esprit rebelle ne fait pas l’effort d’apprendre et de se plier aux règles, préférant ruser pour les obtenir. Sous l’œil à la fois complice et réprobateur de l’espiègle Nan’yan (la propre fille du réalisateur) accompagnée de sa petite sœur aux joues dodues, Qian Qian va se créer un monde différent, où uriner au lit est une arme contre les démons, et où la terrible institutrice… est un monstre cornu.

Humanisation de l’enfant

À l’heure où d’un côté sévit le modèle occidental globomondialisant de l’Enfant-roi (principe admirablement bien repris par la Chine de l’enfant unique) où ce petit dernier devient objet de parure, et de l’autre la doctrine néo-confucéenne servant de base à l’enseignement chinois actuel délaissant l’enfant à l’état "d’adulte en devenir" et où l’enfance n’est qu’un sous-âge (Confucius est né vieux et ridé !), une vague de déshumanisation touche nos côtés. Ainsi sacralisé ou désacralisé (parfois les deux à la fois), le mouflet ne fait plus figure que de consommateur ou futur producteur de richesse, et le début du "cycle vertueux" qui le dominera fatalement pourrait être l’objet totémique du cercle familial (la télé), prostré devant les télétubbies, ou encore, pour la Chine, l’enseignement (parfois contradictoire) "à la dure", perdu au beau milieu d’un imbroglio syncrétique de valeurs et de croyances en tous genres. Face à ça, Zhang Yuan fait figure de bouffée d’oxygène. Nos Petites fleurs rouges proposent une vision lucide et libérée de l’émotion enfantine, et ne sont que l'expression d’une psychologie de l’enfant que Françoise Dolto n’aurait pas récusé – sans pour autant tomber dans la démagogie et la critique sociale propres à bon nombre de films s’attaquant à ce sujet.

Zhang Yuan est peut-être un cinéaste d’exception, mais lui attribuer tous les honneurs serait occulter l’excellence de ces jeunes acteurs (bien qu'il ne s'agisse pas d'enfants acteurs professionnels, n’ayons pas peur des mots), qui nous font oublier tout à coup que nous sommes devant des enfants ayant entre quatre et huit ans, ridiculisent de honte l’abrutissement de n’importe quel participant de reality show, et donnent des leçons de comédie l'air de rien. Bref, on tombe sous le charme - et espère trouver un jour dans nos contrées un seul petit acteur "pro" possédant une telle palette d'émotions : charme, cynisme, espièglerie, détresse, pathétisme, hargne, colère, volonté de puissance… Un jeu qui donne au film tout son corps, toute son audace. Et qui mérite à lui seul l’achat du ticket de cinéma.

Vous l’aurez compris, le film repose sur les relations sociales entre plus de 80 enfants, tous "asexués" selon les mœurs chinoises, mais bien entendu non dénués d’une sexualité perverse, scabreuse… où les seuls représentants du monde adulte sont l’institutrice, Mademoiselle Li, et son assistante, la compatissance Mademoiselle Tang. Elles sont les seules observatrices de la transformation progressive de Qian Qian, ce dernier s’adaptant et évoluant au gré de ses expériences personnelles. D’abord amusées, elles ne comprendront ensuite pas l’esprit torturé de Qian Qian, qui détourne ses camarades, à commencer par Nan’yan, du droit chemin.

Autre bonne surprise : pour mettre les tribulations du trublion, Zhang Yuan, plutôt que de jouer la carte du crado-réalisme numérique, a soigné ses cadres, éclairés par une photographie chaleureuse, belle et authentique, pour une esthétique professionnelle – on est loin d’un certain laissé aller que l’on aurait pu attendre d’une œuvre indépendante. Seule la bande originale de l’italien Carlo Crivelli (une bonne partie du staff est italien) pêche un peu : ses jolies envolées n’enlèvent rien à la distance que le spectateur ressent entre elle et la scène.

Les Petites fleurs rouges ne déchaîneront certes pas les foules, mais, on l’espère, fera son petit bonhomme de chemin, et, dans quelques années, on n’en doute pas, fera partie de l’histoire du cinéma chinois. Il aura également permis au public européen de découvrir l’écrivain Wang Shuo (dont certaines œuvres ont paru chez Piquier), pour peut-être le hisser, un jour, entre J.D. Salinger et Natsume Sôseki… C’est donc au final une réussite totale, et un film indispensable, annonciateur d’un nouveau cinéma en Chine (continentale).

Arnaud Lambert

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