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JAM FILMS

Tout commence par le projet, audacieux et téméraire, de réunir sept réalisateurs nippons en vogue autour d’une série de courts-métrages dans lesquels chacun peut se laisser aller à ses obsessions, visuelles ou thématiques – c’est de bonne guerre puisque chacun aura à peu près quinze minutes pour se lâcher. Comment y parvenir, sans tomber dans le piège de l’inégalité rédhibitoire comme ce fût le cas d'Eros ? Y aller franco, pardi. Retour rapide ; tout commence par une affiche : la reproduction impeccable de celle de L’Etoffe des héros de Philip Kaufman (1), montrant sept cosmonautes de face, côte à côte, la posture droite – d’où le chiffre sept, très certainement, pas besoin d’aller chercher plus loin. "Où veulent-ils en venir ?" se dit-on. La séquence d’introduction, trip interstellaire kitschissime réalisé en 3D, bourré de références à Méliès, Kubrick ou encore Ridley Scott, et monté sur une sorte de techno-rock nippon bien en forme, dissipe le doute : Jam Films, c’est n’importe quoi, et advienne que pourra.

The Messenger, de Kitamura Ryuhei : l'enfer du vide

"Otonashiku shinde kure !" (2)

Ca n’était pourtant pas bien parti, avec le bordélique Kitamura Ryuhei, qui depuis son jouissif Versus en 2001, a bien pris le soin de faire taire ses plus irréductibles fans, avec une successions de nanars navrants (Azumi, Skyhigh, etc.)

On a donc, dans le même univers cyberpunk au rabais que l’également mauvais Alive, une gothic lolita périmée jouant la "messagère des morts" auprès des pauvres âmes perdues de yakuzas sapés en Armani. On trouve dans le dialogue entre le chef de gangsters super-cool et la messagère toute la quintessence de l’esbroufe adolescence made in Kitamura : l’idolâtrie un peu ringarde du style chic/cabossé ; les retournements de situation à la mise en scène naïve ("en fait… tu es déjà mort !!!", tantantaaaan) ; la même absence de direction d’acteurs, qui donne parfois du très bon (comme le yakuza excentrique de Versus), souvent du très mauvais (la présente messagère, jouant un peu trop avec ses paupières pour signifier la sagesse mystique) ; pour finir, une absence de fond palliée par de l’existentialisme de comptoir ("Laisser la vie s’éteindre… peut être aussi dur que la vie même."). Où The Messenger va-t-il, pour sa part ? Nulle part, cette fois-ci. Et comme il parle plus qu’il ne tire, le spectateur a peu de choses à se mettre sous la dent.



Heureusement que Sakaguchi Tak, le héros de Versus, ramène sa fraise de mauvais acteur pour ajouter un peu de roots à tout ça, cette fois-ci dans le rôle du traître de service ; mais ce n’était pas avec ses deux répliques qu’il allait relever suffisamment le goût.

The Messenger était-il le meilleur moyen d’ouvrir Jam Films ? Certainement pas. Mais les quinze minutes du film passent assez vite, et valent bien le contraste saisissant que l’on se prend en pleine figure avec le segment suivant…

Kendama, de Shinohara Tetsuo : récréation nipponne

Soit une histoire de hasard, de bilboquet et… d’oignons.

Poursuivie dans la rue par un homme qui semble la connaître, une femme rentre dans un brave garçon qui passait par là, et en se relevant, se trompe de sac et prend le sien (air connu). Drame : celle qui pensait trouver dans son sac un trésor tombe sur des oignons ; et celui qui pensait ramener des oignons à son énergique petite amie lui ramène un bilboquet. Avec dedans, une énigme le menant à un billet d’avion en Australie. Problème numéro 1 : il n’aime pas l’avion. Problème numéro 2 : ils n’aiment pas les oignons. Et si le hasard venait réparer ses conneries, un peu ?

Avec Kendama, on tient paradoxalement le plus absurde et le moins excentrique court-métrage de Jam Films. Bien que l’absurde, ici tout à fait mineur, ne serve qu’à mettre en relief les aspirations de chacun des personnages et leur aptitude à voir des signes partout : unetelle verra dans l’oubli de son petit ami la goutte d’eau qui fait déborder le vase (la pétillante vedette Shinohara Ryôko, Anego, Unfair), untel verra dans le billet d’avion l’opportunité de surmonter sa peur de l’avion et par extension de la vie même (oui oui)… Le film, placide observation du cours des choses, se révèle typiquement nippon jusque dans son joli manzai (3) de conclusion, post-générique de fin, où le jeu des signes se retourne par un enchaînement amusant contre un personnage. A ce titre, on peut lui trouver quelques ressemblances avec le cinéma de Sabu (Postman blues, Drive, Dead run), dans son humour lunaire et discret. Kendama, bien que totalement mineur, est une agréable plage de récréation entre le visuel balourd de Kitamura et le délire indécent de Iida.

Coldsleep, de Iida Jôji : délire polychrome

Coldsleep, de la même manière que The Messenger, porte sur son image l’identité de son réalisateur, Iida Jôji, l'auteur de la très mauvaise adaptation ciné du manga Dragonhead (2003) et de la non moins déconseillée adaptation en animé du Tôkyô Babylon de Clamp… deuxième incursion dans le fantastique, deuxième ratage ? Niet. La réussite du court-métrage n’en est pas trop entamée, ce dernier étant trop court et trop délirant – donc assez rempli, pour laisser à son réalisateur le temps de mal faire…

Coldsleep, titre stylish plus approprié à un groupe de glam rock qu’à un délire de SF, est un produit "made in Japan", comme le signale l’étiquette sur la capsule de cryogénisation dans laquelle se réveille la star des 90’s Osawa Takao (Heaven’s coin). Le plan : le programme de colonisation d’une planète par des êtres humains qualifiés génétiquement foire en vol, s’écrase sur ladite planète, et laisse se réveiller ses passagers, toujours aussi brillants, mais fous.

En lisant ce pitch, on peut penser à la nouvelle Les Hommes de la terre de Ray Bradbury. Mais ici, ni la cohérence scénaristique ni même la cohérence graphique importent ; seul compte la valeur de la déconnade. Ceci dit, il est intéressant de noter que pour une fois que le cinéma japonais met en scène des acteurs étrangers, c’est pour faire d’eux des débiles mentaux. Sans oublier le fait que le fameux projet semble composé en grande partie de… Japonais. Logique conséquence : la super sexy Tsunoda Tomomi n’est là que pour mettre en avant ses atouts plastiques, dans une combinaison de latex jaune et noir comme on n’en fera plus dans le futur. Mais le véritable bonus, le véritable atout comique de Coldsleep, c’est vraiment la présence de l’écrivain de science-fiction Yasutaka Tsutsui (c’est de son livre Paprika qu’est tiré le film éponyme sorti cette semaine) dans le rôle hilarant du général en chef sabotageur du programme parce que selon lui, il ne fallait pas que la nouvelle humanité soit intelligente puisqu’intelligente, elle casse tout, et qui, en direct de la planète Terre, gronde sa fille parce qu’elle couche avec trop d’inconnus… (sic)

Pandora, de Mochizuki Rokuro : aime ton fétichisme

Emmitouflée au milieu des six autres segments, la partie centrale, réalisée par Mochizuki Rokuro, met en scène une élégante femme (la belle Yoshimoto Takami, ressemblant parfois à la Sugimoto Aya du SM Flower & snake) souffrant d’une infection au pied droit dont elle a honte, et dont elle va trouver la cure auprès d’une sorte de groupuscule d’immigrants chinois totalement givrés guérissant depuis des millénaires toute sorte de problème… par la salive (suivez les panneaux indicateurs).

Excellent court-métrage que ce Pandora, sur tous les plans. Bien sûr, le véritable thème central de Pandora (la boîte de pandore dans laquelle s’enferme l’homme qui "guérit" avec sa langue) n’est pas le tinea pedis de l’héroïne, mais bien plutôt ce fétichisme qu’elle partage avec son guérisseur anonyme – puisqu’il ne fait que lécher dans l’ombre, comme un voleur.

Le fétichisme du pied féminin est un thème récurrent au Japon, très présent dans la pornographie nipponne (comme beaucoup d’autres fétichismes soit dit en passant…), ainsi que dans le cinéma – il n’y a qu’à prendre l’exemple du film de Hiroki Ryuichi, Barber’s sorrow, traitant de la même obsession et sorti la même année. Ici, nulle critique sociale de la bourgeoisie décadente et fétichiste comme celle qui baigne le Journal d’une femme de chambre de Luis Bunuel dans lequel un vieil aristo en fin de vie se prend de passion pour les pieds bottinés de la soubrette Jeanne Moreau… chez Mochizuki, le fétichisme ne sert qu’à faire passer en douceur et lascivité un message libertaire, à la manière du cinéma de Hiroki, en fait. En découle un spectacle très érotique, la jeune femme une fois guérie finissant par donner ses lèvres à lécher plutôt que ses orteils, et finissant même par laisser glisser tout son corps dans le trou réservé, dans une scène onirique rappelant les toilettes de Trainspotting… – bien que la métaphore de la piscine, qui suit ce plan, soit assez balourde.



On est simplement curieux de savoir pourquoi le réalisateur a fait des léchouilleurs des Chinois, et pourquoi cette musique traditionnelle chinoise… accompagne si bien, en ombres et lumières, les feulements lascifs de l’héroïne se découvrant visiblement une nouvelle zone érogène à son âge. Vieux fantasme de la Chine continentale décomplexée façon Sex & Zen ?

Hijiki, de Tsutsumi Yukihiko : réservé aux initiés

Tsutsumi Yukihiko est le génial réalisateur de 2LDK et Oboreru sakana côté cinéma, et des drama Trick ou Sekai no chuushin de, ai wo sakebu côté télévision. Tout est dit : mis à part le court-métrage 2LDK, aucun des titres précités n’a bénéficié d’une sortie ne serait-ce que vidéo ici-bas. Explication : Tsutsumi est un personnage très spécial, et Hijiki est le segment le plus difficilement abordable de Jam Films.

Le film, dont la seule scène se déroule dans le studio de trois sœurs otages d’un déséquilibré à l’air plus piteux que mauvais (Sasaki Kuranosuke), base tout son intérêt sur le décalage entre ce dernier, totalement à côté de ses pompes, et les trois nanas qui lui font la morale en lui racontant combien ELLES, elles sont à plaindre, dans un grand trip prolétaire et misérabiliste absolument hilarant – pendant que la petite dernière (et grassouillette) joue de la flûte pour passer le temps…



On retrouve dans Hijiki l’art du cadrage décadré et décalé propre à Tsutsumi, qui participait à l’irrésistibilité de Trick ; ça, et le bavardage incessant et absurde de personnages secondaires (voir la même collégienne grassouillette toquée de biologie). Mais ici, le délire du réalisateur tourne plutôt autour du "hijiki", ces algues noires que l’on retrouve souvent dans la cuisine japonaise, présentées ici sous un angle absolument répugnant. C’est complètement débile (les tics de mixage présents dans les précédents films de Tsutsumi sont là pour le prouver), néanmoins très drôle.

Justice, de Yukisada Isao : boulet de canon

Yukisada Isao, c’est surtout Go, l’histoire d'un lycéen castagneur (interprété par Kubozuka Yôsuke) aux prises avec ses origines coréennes dans un pays où il n'est pas conseillé de les dévoiler. On retrouve donc très logiquement dans Justice des lycéens à moitié furyo (4) entrain de suivre un cours d’anglais donné par un binoclard blond insupportable (génial Christian Storms) et portant sur le traité de Potsdam (5), le tout sur un ton condescendant de colonialiste, qui laisse croire au début que la cible du film est le yankee à grosse tête.

Mais ce n’est pas là le sujet, on vous l’a dit, Jam Films, c’est avant tout un délire. Le sujet, c’est surtout le passe-temps du bôgosse Tsumabuki Satoshi (héros du drama Orange Days, et aperçu dans Fast & Furious – Tôkyô Drift). Son passe-temps : comptabiliser le nombre de fois où les lycéennes s’entraînant à l’athlétisme dans la cour du lycée réajustent leur minishort (bloomers), en les répartissant par couleurs (bleu, vert, rouge) – vous savez, ces shorts de laine bien trop courts que l’on peut voir dans les anime. D’où un nombre incalculable de plans de fesses de jeunes filles réajustant ledit short – mention à l’ingénieur qui a rendu limpide le bruit produit par l’élastique du short sur la peau.

La mécanique d’humour grotesque se basant sur la répétition, accompagnant autant qu’elle guide un solo de guitare tout à fait pochard, évoque quelque chose du cinéma italien comique des années 70. C’est naïf, mais irrésistible, tout comme le plaisir communicatif qu’on pris les acteurs à se livrer à ce sketch brillant.



Justice est sans conteste le meilleur segment de Jam Films. L’opposition décadence de la jeunesse nipponne/lecture anglophone d’un grave traité vieux de cinquante ans trouve à la fois son incarnation et son refoulement intelligent dans l’opposition entre le nabot blond et l’excellent personnage du furyo (Arai Hirofumi, populaire depuis Blue spring où il jouait un… jeune délinquant) qui se pose des questions philosophiques en plein cours au milieu des autres qui ne font que traduire la lecture. La scène qui oppose, en anglais, Tsumabuki Satoshi (comme par hasard appelé Tôjo, comme le premier ministre pendu par les américains à la fin de la guerre…) au caucasien furibard est à ce titre excellente : elle casse tout, mettant en scène un prof à la fois scandalisé par l’inintérêt que l’on porte à son cours et obsédé par la vision de ces jeunes Japonaises en minishort, finissant par balancer à moitié hilare un "dégage de ma classe" dans un japonais parfait – à l’exception de l’accent, bien sûr. Justice, pont sur le pacifique ?

Arita, de Iwai Shunji : folie douce

Arita, conclusion de Jam Films (qui ne comporte pas d’épilogue interstellaire…), laisse parler le plus connu, et un des plus brillants, des sept réalisateurs : Iwai Shunji, génial transfuge de la télévision qui a boosté le cinéma japonais dans les années 90 avec de grands moyens-métrages (Undo, April story), un film d’anticipation fleuve un peu trop gourmand (Swallowtail butterfly), et un mélo monumental (Love Letter). Précision, Arita est le plus "arty" des sept segments, comme par hasard.

Bien moins ample que les œuvres précitées du réalisateur, le film se construit sur le récit en voix-off d’une jeune fille (Hirosue Ryôko ; vue dans Wasabi, le drama Summer snow…), partant de sa naissance à son âge actuel, tournant autour d’un petit personnage qui a depuis le début accompagné la moindre page sur laquelle elle écrivait (y compris ses interros), et que la narratrice jure ne jamais avoir dessiné…

Indépendamment de la "patte" du réalisateur que l’on retrouve ici (avec l'appui de son brillant chef opérateur de toujours, Shinoda Noboru), on note surtout dans ce très mignon Arita de sérieux points de ressemblance avec le dernier film du cinéaste, Hana & Alice : tout d’abord, on y retrouve Hirosue Ryôko ; ensuite, le même régime d’image ; pour finir, Iwai himself à la bande originale (et non plus Remedios, avec qui il a travaillé sur April story, Love Letter, etc.).



Et ce n’est pas plus mal : ici, point de lyrisme massif, de paysages enneigés, ni de plans à la grue égocentriques ; Iwai donne presque dans le film en diapositives, une bonne partie des plans étant des plongées immobiles, et la musique se limitant à quelques notes jouées chaleureusement au piano. Ce qu’il fallait de retenue pour mettre en scène l’introspection salutaire d’une jeune femme (les scènes dans lesquelles Hirosue Ryôko apparaît ont dû être tournées par elle et Iwai en une après-midi dans une chambre anonyme) ; on regrette d’autant plus la séquence hallucinée (quoique bien fichue) où le petit personnage auquel elle a mis le feu voltige dans la pièce en se tordant de douleur, un peu exagérée.

Arita est un sensible conte sur la quête de soi à laquelle nous nous identifions aisément tous, et qui a en partie, grâce au mal-être qu’elle véhicule, fait la popularité d’Internet – Iwai le rappelle à la fin. Il rappelle combien le cinéaste est doué pour filmer le fantastique de l’intimité et de l’imaginaire (voir All about Lily-chouchou), des personnages à la folie naturelle et positive. A l’issue de cette salve de talents aptes au délire mais au demeurant tous très adultes, cet enfantin segment final, à la façon d’une dernière piste d’album, et à travers la dernière réplique dite par Hirosue ("C’est quoi, Arita ?"), clôt le tonitruant festival Jam Films sur une adresse au spectateur médusé ; une manière de lui conseiller de se préparer pour les sessions suivantes (Jam Films 2 et Jam Films 0), dont on espère voir arriver l’édition française un de ces (prochains) jours…

Alexandre Martinazzo

Notes :

(1) L’Etoffe des héros (The Right stuff), de P. Kaufman, 1982, avec Ed Harris, Scott Glenn, Sam Shepard, Dennis Quaid…
(2) "Crève en adulte responsable !"
(3) Duo de comiques très répandu au Japon – c’est ainsi que se sont fait connaître pas mal de vedettes, dont Takeshi Kitano.
(4) Délinquant, appartement la plupart du temps à un gang, et se baladant la plupart du temps en moto. Existe aussi en modèle fille (voir Kamikaze Girls).
(5) Traité signé à l’issue de la conférence de Potsdam, qui a réuni les puissances alliées du 17 juillet au 2 août 1945 (avant même la fin de la guerre, donc), et a eu pour but de décider du sort des nations ennemies, comprenant bien entendu le Japon

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