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INFERNAL AFFAIRS

Disponible en DVD zone 2 aux éditions Studio Canal

Infernal Affairs est un film symbolique dans la sphère du 7e art hong-kongais. Lorsque le film coréalisé par Alan Mak et Andrew Lau (1) sort en Chine en 2002, fort de son casting de luxe (Tony Leung Chiu-Wai, Andy Lau, Anthony Wong, Eric Tsang, Sammi Cheng, Kelly Chen !) et d'une campagne publicitaire à la démesure proprement hong-kongaise, c'est sur la résurrection qu'il incarne que l'on met l'accent. Depuis la rétrocession de 1997 (2), que certains cinéphiles voient comme la mort du cinéma hong-kongais, le public a tourné le dos à son cinéma de genre, lui préférant son homologue américain, techniquement supérieur. Le polar de classe A est rare, négligé, au profit de comédies romantiques inoffensives. Il était temps de changer cela.

Infernal Affairs est la réponse du studio Media Asia Films à ce public de plus en plus exigeant. Construit sur un pitch attractif - jeu amer entre deux taupes, un gangster infiltré chez les flics et un inspecteur en sous-marin chez les triades -, affichant une ambition le démarquant instantanément du canon du giallo hong-kongais, le film, sous son emballage élégant et son efficacité à toute épreuve, est significatif de l'état de santé du cinéma de Hong-Kong en 2002, ou plutôt de son état de santé à venir, le boom qu'il a généré se ressentant encore pleinement en 2006.

Le Polar nouveau est arrivé...

Dès le générique, à mi-chemin entre celui d'un Batman de Burton et du Crying Freeman de Chris Gans, l'inspiration yankee, tout artifice dehors, s'impose. Il s'agit là de grosse artillerie, au-delà du casting argument de vente. A vrai dire, le cinéma de Hong-Kong, dont la conception du star-system diffère de la nôtre, a depuis longtemps habitué son public à des comédies parfois même ringardes alignant les monstres sacrés du cinéma cabotinant allègrement sans aucune gêne. La présence de six stars aux crédits ne fait donc pas tant la différence. L'objectif est ailleurs.

Celui des réalisateurs réside en un mot : étalonnage. Obtenir enfin un budget considérable pour un polar égocentrique, et le travail optimal d'une équipe professionnelle, dans la grande tradition hollywoodienne. Pourquoi les thrillers américains de seconde zone sont toujours plus agréables à voir que les autres ? Parce que Hollywood peut s'offrir les services des plus grands chefs opérateurs et de compositeurs de qualité. Dans le cinéma chinois, jusque-là, les seules bandes originales que l'on pouvait écouter étaient celles de Lowell Lo et quelques rares autres comme Henry Lai, le compositeur attitré de Daniel Lee, un cinéaste post-rétrocession.

... pour le meilleur et pour le pire.

Grâce à la formidable ressource du cinéma asiatique, faisant avec 10 millions de dollars ce que l'oncle Sam réalise en 100, la donne semble avoir changé. Dès le début d'Infernal Affairs, un panorama des gratte-ciels de Hong-Kong, cité associant décadence urbaine et attraits spirituels comme aucune autre, donne le ton : ça va être beau, très beau. Andrew Lau a eu l'aide de Christopher Doyle, chef opérateur de Wong Kar-Wai, et cela se ressent dans la magnifique lumière du film, par l'emploi de couleurs froides. On pense au travail de Dante Spinotti, chef opérateur de Michael Mann ; Heat fait d'ailleurs partie des modèles d'Infernal Affairs... en territoire familier, on se laisse bercer par sa douce musique de grande distribution.

Sur le même tempo, la mise en scène de Alan Mak se marie bien avec le montage nerveux d'un des frères Pang (réalisateurs de The Eye), et ses quelques figures de style en bonus - jeu de reflets, cadrages inclinés -, ainsi qu'une bonne maîtrise de l'espace cinématographique lui donnent du panache. Pour finir, le compositeur Chan Kwok-Wing livre une bande originale honorable même si à nouveau très influencée, notamment par Hans Zimmer ou encore la chanson New Dawn Fades de Joy Division, présente dans le film... Heat.

Le film de Mann se concentrait durant 160 minutes tant sur les phases mouvementées (filatures, deals, braquages, gunfights) que sur les interactions entre les protagonistes du même camp, flics comme gangsters ; il y avait là une ambition intellectuelle allant au-delà du simple actionner (3) virtuose. Dans Infernal Affairs, Alan Mak, également scénariste, a voulu atteindre le même seuil d'ambiguïté dans le parti pris : par son jeu d'identités auquel pourrait se résumer le film entier, il ambitionne de bouleverser les repères. Et ceux-ci sont constamment malmenés, du gangster infiltré dans l'OCTB désirant devenir clean joué par Andy Lau (résultat de la "leçon" apprise par le personnage dans la préquelle, Infernal Affairs 2) au flic jouant les Donnie Brasco depuis dix ans, et ne sachant plus bien faire la différence entre le bien et le mal, joué par Leung Chiu-Wai.

Dans l'ensemble, le scénario du premier volet est de facture correcte : un véritable sens du tempo (les temps morts sont rares, et presque chaque scène de la seconde partie du film est importante) sert une scène d'ouverture au cordeau, empêchant la tension de retomber. A ce titre, Mak arrive plutôt bien à reproduire l'effet de flottement constant des protagonistes entre deux eaux, chacun pouvant être démasqué à tout moment, donnant lieu à de beaux climax discrets. Il donne à ses acteurs l'occasion de ne pas en faire trop (ce qui est rare à Hong-Kong), et ça marche avec tout le monde, d'Andy Lau, très élégant, à l'imposant Tony Leung qui arrive à faire passer un riche panel d'émotions en une seule expression. Les rôles secondaires bénéficient également du même soin (notamment Anthony Wong dans le rôle de SP Wong). Du moins en ce qui concerne les rôles masculins... l'insipidité des personnages féminins, un des gros points noirs du film, mettant très rapidement en relief l'énorme faiblesse d'un scénario que l'auteur tentait de noyer dans un emballage quatre étoiles.

Le film gaspille donc deux belles et talentueuses actrices/pop-stars, Kelly Chen et Sammi Cheng, aux personnages grossièrement écrits et inutiles car sous-employés. A elles deux, elles incarnaient l'envie d'Alan Mak de donner une consistance à ses personnages principaux, d'ajouter des pages de lectures à son oeuvre. Mais les limites sont vite atteintes, Mak n'est pas Oliver Stone ni Nicholas St. John : jamais l'action ne prend d'ampleur romanesque. La tension existe, mais elle ne fonctionne qu'à une vitesse ; tout le film se déroule dans la cabine de pilotage, le reste du bâtiment pourrait prendre l'eau, personne ne s'en soucierait.

On ne peut raisonnablement pas accuser le film de manquer totalement d'âme ; il a été écrit par le réalisateur qui n'était pas un simple yes-man. Mais cette âme, par manque de talent, ne transparaît que très peu. Cela n'a pas empêché le film d'être un carton historique au box-office national, et de remporter un beau succès à l'étranger, dont la France... mais est-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle ? A l'heure où sortent en DVD ses deux suites (éditées par Studio Canal), on peut affirmer que oui, aux vues du nombre de films asiatiques présents dans nos rayons DVD, qui ne le seraient certainement pas sans lui.

Hong-Kong à Paris, début d'une ère...

Le cinéma hong-kongais de l'avant-rétrocession, mis à part quelques cartons du box-office comme les films de John Woo ou Tsui Hark, ne bénéficiait quasiment jamais de sorties honorables en France (comme partout ailleurs sauf aux Etats-Unis). Depuis quelques années, l'Asie étant à la mode, on se presse de voir chaque nouveau venu, qu'il ressemble à une bonne grosse production Joel Silver ou à un film d'auteur sur Hokusai. Des critiques s'empressent de qualifier Infernal Affairs de successeur de Heat, comme ils encensaient Kitano au début des années 90 et à présent Miike Takashi à chaque n'importe quoi filmique. Le problème est que l'exotisme aveugle fausse le tableau, et il faut savoir faire la part des choses, en relisant posément son DVD.

Qu'est-ce qui a fait le succès du polar made in Hong-Kong dans les 80's, ce genre que seuls à l'étranger connaissent quelques puristes maladifs ? Leur romantisme urbain et leur sens du mélodrame à toute épreuve. Un des pitchs courants de ce cinéma mettait en scène un gangster des triades révélant son humanisme au contact d'une veuve éplorée ou d'un enfant aveugle, se transformant alors en héros tragique ou vengeur sacrilège ; un de ses meilleurs exemples étant le fameux The Killer de Woo.

Comparé à ses homologues polaresques comme Beyong Hypothermia, Gunmen ou The Club, ou encore le très actuel On the edge, le défaut principal d'Infernal Affairs semble être son manque de prise de risques. En copiant Hollywood frileusement, à la manière des coréens Shiri ou 2009 : Lost Memories, Alan Mak s'est empêché de facto d'atteindre les hautes sphères du polar. La beauté crépusculaire des images n'efface pas le souvenir de ces beaux actionners made in 80's un peu niais et souvent cheap ; à une époque où la qualité clippesque (tics, montage cut) manquait, mais était compensée par une véritable liberté de ton et artistique, ainsi que des actrices qui posaient moins. Dans Infernal Affairs, le romantisme désuet est broyé par le plexiglas.

Ce mal concerne beaucoup de cinéastes branchés contemporains ; ils copient, comme si tout avait déjà été fait. Mais il s'agit d'un leurre, le problème est tout autre : il ne concerne non pas l'influence d'un polar américain sur un polar chinois, mais la répétition d'un même standard, réitérant les mêmes erreurs, entre deux pays aux cinémas divergents. Mais est-il assimilable pour un public plié au format américain depuis des générations ?

Il est intéressant de noter que la plupart des bonnes critiques d'Infernal Affairs, à l'époque de sa sortie en salles, venaient de cinéphiles intrigués par l'Asie, qui avaient reçu le film et son artillerie lourde comme un vent d'air frais. Il est fort à parier qu'hollywoodien, ce dernier n'aurait pas tant reçu de fleurs. Mais là, tout est pardonné : Andy Lau et Tony Leung Chiu-Wai, encore peu connus chez nous à l'époque (depuis, il y a eu 2046, Le Secret des poignards volants, etc.), suffisaient à impressionner, la psychologue jouée par Kelly Chen parce qu'elle est jolie suffisait à faire oublier son inconsistance, les images léchées de Hong-Kong by night suffisaient à émerveiller le spectateur. Tout cela suffit encore, en fait. Faute de pouvoir comparer avec autre chose, le spectateur adopte.

... en eaux troubles.

Au final, la force et la faiblesse d'Infernal Affairs sont sa nature de film-charnière. La force car il impose un standard technique attractif pour le spectateur amateur de belles images. La faiblesse car cela fait de lui un pilote dont on verra plus les erreurs que la chance des débutants. Assez logiquement en fin de compte, c'est sa fabuleuse suite (et à moindre mesure le troisième volet de la saga), à présent en DVD, qui fait oublier ses défauts précités : en considérant Infernal Affairs comme une suite (ce qu'il est, dans le temps du récit), l'épaisseur qui sous-tend chaque personnage rend chaque scène choc davantage impressionnante, comme par exemple la mort de SP Wong, un des plus beaux moments du film. "Malgré" le jeu impeccable de Tony Leung Chiu-Wai dans cette séquence, on se prend à imaginer Shawn Yu (l'acteur jouant le personnage jeune dans la préquelle) dans la même séquence, et à trouver le tout cohérent. Miraculeusement, étant donné les circonstances de la naissance des deux suites (qui n'avaient pas été prévues lors du tournage du 1) ?

Qu'importe : ample, racé et solidement interprété, le film d'Alan Mak, sans être un grand film, mérite son succès, et d'être découvert en DVD par les cinéphiles qui lui sont passés à côté. Son magnétisme à la fois viril et fragile, très 80's (celles-ci étant également à la mode), et son final non consensuel font de lui dans un paysage aride un oasis. Un produit formaté, professionnel dans son emballage, professionnel dans son casting, professionnel jusque dans son titre original ("Mo Gaan Do", faisant référence en plus bas niveau de l'enfer dans le Bouddhisme), au cérébral hype. Reste à savoir si ce professionnalisme aura influencé positivement et durablement le cinéma chinois, ou si ce dernier, aveuglé par les Dollars HK, se perdra dans la mêlasse MTV confondant pluriculturel et prosaïque.

Alexandre Martinazzo

Notes :

(1) A la photographie.
(2) Lorsque la Grande-Bretagne rendit l'île de Hong-Kong à la Chine
(3) Terme désignant un film d'action.

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