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ON THE EDGE

Disponible en DVD zone 3 (import HK) aux éditions Universe

Curieux objet que ce tout nouveau On the edge, du prolifique Herman Yau (Ebola Syndrome). Prenant le contre-pied du boom de polars égocentriques (voir le tout récemment sorti en DVD Infernal Affairs 2), il narre précisément l’existence du héros undercover d’Infernal Affairs s’il n’avait pas connu sa fin tragique… troquant donc cette dernière pour une existence pas plus enviable, celle d’un traître. Bardé de raisons, de justifications, flanqué d’une âme et d’un cœur, rien de noir ni blanc ; mais d’un traître tout de même. C’est ça, l’ambitieux objectif de On the edge : faire un bon polar en montrant ce qui n’intéresse pas forcément les gens.

Hoi San peut être fier : après avoir passé huit ans à jouer les petites frappes puis les bras droits castagneurs, il a fini par faire tomber son chef, Don Dark ; parce que oui, Hoi San est un flic. Ainsi, son identité révélée, il n’a plus qu’à réintégrer les services de police en tant que simple policier. Ou plutôt intégrer tout court, puisqu’il est directement passé de ses classes à la rue, s’étant fait jurer par ses supérieurs que tout irait bien et que ça ne durerait pas. Et le voilà : blanchi, décoré, et tout. Et rien : si Hoi San, en plus d’être fier, est un peu embêté, c’est parce qu’au fond, il les aime bien, ses compagnons de l’autre bord. Ainsi que sa régulière, qui le prenait, elle aussi, pour un gangster. Il aimerait bien que tout se passe bien, qu’elle l’accepte comme il est, que son travail paye, que les vrais méchants aillent en prison et les excusables restent ses potes. Sauf que rien ne va jamais comme on veut : renié par les deux camps, celui qu’il a trahi, et celui qui le considère toujours comme un ennemi, après huit années passées au service d’un parrain local, Hoi San est très embêté. Essentiellement parce qu’il ne trouve pas de réponse à la question : jusqu’où peut-on se cacher derrière un insigne et la croyance en la Loi ?

Undercover Intimacy

Ainsi, entre ce qu’est On the edge et ce que son affiche montre (trois hommes et une femme l’air déterminé sous leurs raybans), il y a la même distance qui sépare Canton du Tibet. Dans le film de Herman Yau, nul look qui en jette, ni pose cinégénique, ni scène d’action particulièrement spectaculaire, à l’exception d’une première scène de fusillade bien exécutée et une de poursuite en voiture mémorable. Camarade cinéphile, ne te laisse donc pas abuser par ce packaging mensonger : tu n’auras pas droit à un Dragon Squad bis – même si la présence de Francis Ng le laissait dès le départ espérer.

On a donc plus affaire ici à un drame psychologique qu’à un polar à proprement parler ; le montage et la réalisation de Herman Yau l’annoncent sans roublardise dès le début. Le premier au moyen d’une mise en parallèle de séquences contemporaines et de flash-back partageant tous deux à chaque fois un même décor pour souligner la totale perte de repères du héros, voguant entre ses deux existences. La seconde à travers dédramatisation du décor, un peu à la manière des polars du Beast Cops de Dante Lam : pas de jeu de filtres surlignant l’espoir ou le désespoir, ni de lumières excentriques pour sonner glauque, la modestie de l’emballage se montre intégralement au service de la mise en scène d’un homme, un seul.

Un seul, et pas des moindres : autre coup d’éclat de On the edge : rendre crédible et attachant l’habituellement insipide Nick Cheung (héros d’une ribambelle de comédies insupportables dans les années 1990), dans le rôle central du "bon" traître. Ici, l’acteur, qui a heureusement pris un peu de bouteille, se sert de son physique au mieux passe-partout pour incarner un personnage trop rare au cinéma, un gars. Pas un héros, ni anti-héros (car codifié), ni rien que ce soit de coloré ; juste un gars cherchant à savoir où il en est. Exercice difficile lorsqu’on a décidé de trahir… cette errance existentielle qui le parcourt et le maintient au sol, prostré entre le remords et la rigueur, entre le devoir et le cœur, est le langage visuel et narratif de On the edge.

Un seul héros, donc peu du reste : à l’opposé de Infernal Affairs 2, le film de Herman Yau n’est pas écrit comme si chaque personnage était central. Pour ainsi dire, il n’y a qu’une seule séquence sans Nick Cheung (entamant quelque peu la cohérence donc, mais nécessaire pour la réplique-bilan d’Anthony Wong) ; tout le reste lui colle au train. Ainsi le toujours impeccable Francis Ng n’a que très peu de temps pour donner corps à son personnage de caïd à la noirceur discutable ; ainsi Rain Li n’a que le temps d’exister à travers Nick Cheung, mais c’est certainement là ce que cherchait le réalisateur, faire de l’actrice l’entité-somme de son passé qu’il regrette ; ainsi Anthony Wong n’échappe à la caricature de bad cop qu’à la grâce de sa fameuse réplique.

Il est donc important de noter qu’aucun personnage ne sonne faux malgré son rachitique temps d’antenne… pour l’élémentaire raison qu’On the edge est un film bien écrit.

De la tragédie tu te nourris

Parce que la question n’a pas de réponse satisfaisante, rares sont les films de genre qui ont essayé de mettre en scène la question de l’après-trahison d’une manière authentique. Soit l’on trahissait puis mourait (cf. figure du traître fourbe), soit l’on trahissait pour le bien et coulait heureux son existence en baisant comme un castor. Ici, rien n’est simple puisque la frontière entre le bien et le mal n’est pas exactement déterminée. Du moins le croit Hoi San, à tort ou à raison, ce n’est qu’une question de point de vue. On enseigne aux enfants les vices et les vertus, et apprend donc que la trahison c’est mal, autant que la justice c’est bien. Mais alors trahir pour la justice, c’est censé produire quoi, un paradoxe ? Un trou noir ? Rien de tout cela ; tout juste un pauvre gars. Car la trahison est pire que la torture, pire que le viol, pire que tout, c’est du moins ce que la société a enseigné à Hoi San, en même temps que l’honneur. Et pourtant, au nom d’autres principes, il a trahi, au nom de la loi, il s’est séparé d’un monde auquel, au fond, il s’était attaché. Climax du courage ? Ultime acte de lâcheté ? Lorsque plus rien n’est ni blanc ni noir, ce même plus rien ne va plus… nulle part.

Ce nulle part, cette mise en abyme des consensuels clivages, confèrent à On the edge une saveur incommode, la saveur du monde réel, où l’absence de contrastes, l’ambigu, peut faire mariner des vies dans l’expectative, épouvantées à l’idée que tout ne puisse mathématiquement pas aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. Le personnage de Hoi San est un enfant inconséquent s’imaginant qu’en rangeant le problème dans un tiroir, ce dernier sera comme réglé ; le monde le laissera souffler. Or le monde est bien trop rempli pour le laisser souffler.

Ainsi cette amertume transversale qui le baigne dans toute sa longueur (1), jusqu’à sa mort, à la fois pathétique et attendue, scellant définitivement le film dans un pessimisme documentaire (voir le message pré-générique de fin sur les agents sous-marins). Cette issue tragique, précédée d’un belle et longue réplique clamée par un Hoi San désespéré, pourrait être celle caractéristique du hero-movie hong-kongais, les chinois aimant par tradition les histoires qui se finissent mal. Mais là est la particularité de On the edge : son héros n’est pas un héros. C’est ce qui le rend touchant, ainsi que ses sursauts d’optimisme gamins (comme lorsqu’il propose à son ancienne amante de l’épouser). Et c’est ce qui rend On the edge oppressant sans vraiment avoir besoin d’en rajouter ; et unique dans le paysage cinématographique hongkongais. Soit bien plus que ce que son packaging laissait espérer…

Alexandre Martinazzo

Note :

(1) Le fait que Francis Ng ne soit mis en scène que dans un nombre limité de flash-backs peut se comprendre comme une illustration de cette amertume : une fois suicidé, il ne laisse même pas au héros l’occasion de se racheter.

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