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THE COAST GUARD

Disponible en DVD zone 2 aux éditions Asian Side

The Coast Guard a été diffusé en France en septembre 2004, il fait donc partie de ces films d’avant l’engouement occidental pour ce réalisateur. Curieusement il nous a livré dans cet opus un film à bien des égards moins mature que de glorieux prédécesseurs tels Bad Guy ou l’Île. Ici la problématique est plus évidente, la réflexion sur les ressorts du cinéma moins prégnante. Il tourne un film quasi documentaire sur la folie humaine, dans le sens figuré et dans le sens propre : confrontation féconde et pessimiste.

La côte coréenne, nous explique un petit carton, est un lieu interdit, un lieu où la mort peut arriver librement. C’est une zone contrôlée sévèrement depuis des années – depuis la guerre de Corée – sans que le niveau de sécurité n’ait vraiment changé : il faut se protéger des espions. Les heures de gloire des agents double zéro et autres infiltrés sous couverture sont bien loin. Ce sont maintenant plutôt de charmantes stagiaires qui s’intéressent plus au profit économique qu’à la logique de guerre. Et cependant que dort au fond de son cercueil, parfois ravivé sans ses couleurs d’antan, notre cher James Bond – et affiliés ainsi que nous disions – laisse planer un spectre que ne semble voir que l’état major de coast guards anachroniques.
Kim Ki-duk n’est pas tendre, le pamphlet politique est évident.

La folie des hommes, acte I : Bêtise absurde de la politique, de ses causes et de ses conséquences.

Une demie douzaine de gardes-côte, dans leur enclôt de grillage jouent au foot-tennis. Déjà le décalage, l’enceinte de sécurité transformée en lieu de loisir, les grillages empêchant non plus d’entrer mais à la balle de sortir. Les grillages qui enferment même les soldats dans leur tâche absurde et aveugle. Mais ce terrain c’est bien plus : c’est le statu quo ridiculisé de la Corée divisée. Le filet passe sur la ligne du parallèle maudit et des galets tracent les contours du pays. De chaque côté une équipe, la division n’est plus combattue, regrettée, elle est simplement là, indépassable et ne sert plus qu’à distinguer deux camps futiles.

D’espions, il n’y a plus depuis longtemps, maintenant ce sont des civils aussi crétins qu’innocents – et qui en un sens l’ont bien cherché – que l’on descend de temps en temps : on vous avait bien dit qu’après 19 heures, l’on tirait sans sommation. Et puis l’on fait des rondes autour de ces grillages côtiers, filmées avec désinvolture par Kim Ki-duk qui nous montre finalement des gamins jouant aux soldats et s’occupant de mettre cailloux blancs dans les interstices et engluer du verre dans du ciment … qui ne blesse plus que les impudents touristes.

Qui sont les plus imbéciles d’ailleurs de cette soldatesque qui s’entretue – et se distrait enfin – ou de ces touristes qui veulent une jolie – même pas sûr – photographie ? Touristes et soldats, unis dans un même combat, l’absurdité et l’oisiveté de notre société contemporaine ; curieuse société qui de la Corée du Sud à la France déploie ses mêmes étendards abrutis. Et de développer l’idée, plan général sur cette baie et le grillage, tout le long, grillage qui veut se protéger de quoi ? de la mer bien sûr et du vent sans doute.

L’absurde fuit par tous les pores de ce rideau de fer. Il ne retient rien d’ailleurs : les ballons passent au dessus, les amants sautent les barbelés, les barbelés aussi servent de corde à ring, le caporal Kang franchit au plaisir les portes qu’on lui ouvre ou qu’il force, la jeune fille devenue folle passe, fait des passes… A quoi sert tout cela nous dit Kim Ki-duk à longueur de plan. Tout dans sa réalisation est posé, pas de scène de réelle action, pas de suspense, ou alors ridiculement c’est un voyou qu’on abat et celui qui faisait le fier et zélé soldat s’enfonce dans la démence.

La folie des hommes, acte II : Folie salvatrice, beauté et punition.

L’image seconde de la folie est la folie littérale, psychiatrique qui s’empare et de la jeune-fille – cédant à la tentation de la fornication et immédiatement punie par son délire – puis du soldat. Il n’y a pas de position morale dans cette société. Les deux ont tort : celui qui défie l’ordre (la jeune-fille et le sexe ; son amant et la zone) tout comme celui qui le respecte (le soldat et le règlement). Folie ou mort, voire les deux sont le prix.

Mais bien pire, les autres, ces autres aveugles, ne se rendent pas compte que finalement l’absurdité de la situation a, elle-seule, condamné ces êtres – et tous les autres. Alors dans ces méandres de pessimisme, Kim Ki-duk nous laisse entrevoir le salut : triste salut dans la folie, justement. La folie ou l’idiotie devient le refuge, l’innocence devant laquelle on a pitié, l’innocence aussi qui punit. La fille se laisse engrosser mais d’un geste naïf elle désigne cruellement les coupables. Ils sont devant tant de simplicité aussi incapable de mentir que de se contrôler, incapable d’hypocrisie. En fait la folie et son apparence, l’idiotie, viennent faire tomber tous les ressorts de la société, tous ces réflexes qui permettent de ne pas se poser de question et de continuer.

L’idiotie est aussi ce qui libère le caporal Kang, il s’accomplit alors comme militaire, obéit de tous dans une scène remarquable ; il se libère aussi de la censure sociale qui fait retenir son coup, son doigt sur la détente. L’amusement n’est jamais gratuit nous dit-il finalement en empalant un type curieux qui regarde dans la rue ses exercices idiots – parce que décalés.

Idiotie… lieu de la beauté. La jeune-fille simplement libertine, simplement pas laide ; le paysage, simplement côtier : la beauté est apportée dans le geste de la folie. La jeune-fille joue dans l’eau, la jeune-fille est heureuse, bêtement, car finalement seules les choses bêtes apportent le bonheur et la beauté : les choses gratuites, infondées. On retient alors ces quelques plans, ces magnifiques scènes dans la baie.

Alors, éloge de ce qui nous arrache enfin à ce monde absurde, les idiots du film jettent aux yeux de tous la vérité de leur monde. Tout ce qu’ils font est absurde et les emprisonne comme les soldats dans leur camp, mais eux, deviennent cette absurdité qui se retourne en salut. Un signe désespéré : un aquarium de sang et une fusillade ; finalement sans solution, quel que soit le chemin, la conclusion est la même. Vite, vite, que cette fin de monde passe, ou alors faites que j’oublie tout. Simple. Idiot. Laissez moi jouer tranquillement dans l’eau libre.

Matthieu Guinard

Coast Guard de Kim Ki-Duk, Corée du Sud, 2002

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