Orient-Extrême, le magazine des cultures asiatiques
Actu ciné - DVD
Critiques
Personnalités/Evénements
Section télévision

 
Facebook MySpace YouTube Orient-Extrême YouTube Orient-Extrême
Nosphere Capsule Tokyo MANGA PARTY FESTIVAL TAIYOU mikan music network HIGASHI MUSICa Fly in ParisSOUNDLICIOUS YESSTYLE agence ACPP Cap CoréeHAN’Seu Festival Jpopdb YESASIA
Nos partenaires

THE LOVERS / DANS LA NUIT DES TEMPS

Disponible en DVD zone 2 aux édition HK Vidéo

Tsui Hark revient, en DVD, avec l’édition de deux films de 1995. The Lovers est une histoire d’amour de l’opéra traditionnel. Dans la nuit des temps est une comédie tramée de science-fiction. Outre la date et le réalisateur, un même couple d’acteur sévit dans les deux œuvres (Nicky Wu et Charlie Young). Des petits éléments qui tissent peu à peu une parenté forte entre elles. Après les avoir vu, on ne peut plus parler de parenté, mais de contagion.

The Lovers
, donc, est le récit d’un amour tragique. L’histoire se passe en des temps lointains, une jeune fille déguisée en homme part étudier et rencontre un étudiant duquel elle tombe amoureuse. Mais son père décide un mariage, elle doit partir, non sans se donner à son amant. Elle refuse ce mariage contraint. Leur fuite cependant échoue, l’amant est battu, tombe malade et meurt de chagrin. La jeune fille, durant la procession nuptiale disparaît ensevelie dans la tombe de son amant. Deux morts d’amour que l’ami moine du jeune homme fait se réincarner en deux papillons, unis par delà les vies.

Le couple de Dans la nuit des temps ne connaît pas une fin définitivement tragique. La trame de cette histoire d’amour n’est pas aussi évidente, et en est presque plus subtile et plus sensible. Une jeune fille, Yan-yan et un jeune homme, Kong, cherchent tous deux le grand amour. Leur hostilité mutuelle se déchaîne, jusqu’à l’oracle mauvais qui leur prédit un amour malheureux. Kong rencontre malgré tout une femme merveilleuse, mais de cette histoire typiquement masculine, il ne vient que sa propre mort. Prisonnier alors d’une ampoule (son âme est comme transformée en électricité), il réapparaît à Yan-yan et sollicite son aide pour éviter qu’il ne meure. Pour ce faire, il faut remonter dans le passé. Le désir de Yan-yan de changer son passé l’emporte sur son ressentiment. Finalement ils tombent amoureux et se trouvent face à leurs anciennes incarnations, qui elles, se détesent…

Premier constat : il est beaucoup plus délicat de résumer Dans la nuit des temps, dont le travail et la complexité du scénario restent plus grandes. Le travail d’invention visuelle comme narrative y est beaucoup plus original, mais le comique et l’incohérence parfois difficiles. Ce que l’on remarque alors entre ces deux films, c’est que les proximités physiques se sont concrétisées dans des proximités symboliques.



Concomitance contagieuse

Les deux films de Tsui Hark fonctionnent ensemble selon un procédé flagrant et intéressant. The Lovers est une histoire d’amour type. Nous pourrions même dire universelle (aux motifs picturaux, visuels et symboliques près). Dans la nuit des temps, n’a en fait fondamentalement rien à voir avec une histoire d’amour. Ou plutôt, elle est complètement secondaire.

D’ailleurs, il apparaît clairement dans ce second film que rien ne va dans le sens d’une véritable histoire d’amour, jusqu’à ce que les héros constatent leur état nouveau. Cet instant arrive presque d’un coup. Alors que toutes les tentatives d’action directe sur le passé ont échoué, la solution apparaît : se faire tomber amoureux l'un de l'autre en avance. Or cette solution vient de ce que eux-mêmes se sont rendu compte de leur amour. Mais plus loin, la certitude inavouée de cette histoire d’amour véritable n’advient qu’à l’instant où Kong dit qu’ils seront amoureux dans quinze jours.

Au contraire, le fil humoristique de The Lovers n’apparaît pas au départ. Le film s’ouvre plutôt sur un fond très marqué, social, où seul l’apparition et les mimiques progressives du père trahissent un côté comique. Le comique explose véritablement lors du développement de l’histoire d’amour et lors des scènes intimes entre les amants papillons. Et en soi, c’est un trait intéressant sur la place du comique qui se trouve réduit aux espaces intimes.



Mais en poussant un peu plus la comparaison, on rencontre une structure de film similaire. Sans s’intéresser simplement à l’emploi des flashbacks (beaucoup plus consistants dans Dans la nuit des temps), la fin au style hyperbolique délirant nous saisit semblablement – sorte de vague d’incompréhension face à tant de kitch. Soudainement, The Lovers choit dans l’effet spécial.

En réalité, nous pouvons sérieusement supputer la contamination respective des deux films, tournés et probablement montés sinon en même temps, du moins à des périodes contiguës. Alors nous voyons dans chacun un hybride. Le thème central de The Lovers étant l’amour tragique, celui de Dans la nuit des temps, le comique SF (la science-fiction restant marginale). Dans ce retournement de chacun des films par l’autre, il advient alors une chose tout à fait remarquable qu’est le retournement d’intérêt. La poésie et l’amour qui devraient être l’apanage de The Lovers passe à Dans la nuit des temps ; quant à l’analyse du comique de sa valeur sociale, elle se perd dans les excès du second et se retrouve au centre spéculatif du premier.

Illustration de l’hybridation

L’amour désiré et souhaité, tragique par essence n’exprime sa nature la plus véridique et profonde que Dans la nuit des temps, où l’humilité du regard de Tsui Hark sur cette question évite la pédanterie fallacieuse. En effet, l’idéal ne peut reposer sur une vraie réflexion : l’homme est trop imparfait pour atteindre l’idéal, même guidé par Confucius – qui mène comme prétexte les amants papillons, bien malgré lui, à la jouissance. Or c’est là un point capital. Le motif "Confucius disait : …" ne peut se comprendre hors du regard avec Dans la nuit des temps. Confucius disait, les deux jeunes gens s’en moquent et ne s’en servent que pour tromper la vigilance du vieux serviteur. Tsui Hark dénonce pratiquement involontairement ici toute son entreprise dans The Lovers, dénonce toute la narration. En somme, il est impossible d’atteindre l’amour par un travail réfléchi ou de réflexion, c’est uniquement de manière détournée que le discours, quel qu’il soit, pourra l’atteindre.

Mais de même, la subtile introduction de l’humour dans The Lovers, où plutôt sa restriction aux espaces clos et aux espaces d’intimité montre que là seul se situe sa puissance signifiante. En effet, toutes les situations de comique public s’achèvent dans l’incompréhension, voire la punition. Notons les jeux des étudiants, cas littéral de tentative de comique public. La première occurrence s’achève par la dégradation du vêtement de Shan-Po puis son humiliation, la seconde, par la destruction de l’instrument de musique et la sanction. De même la fraude aux examens… ainsi la réflexion la plus pertinente sur le statut du comique, et finalement sur sa fondamentale incompatibilité avec la société apparaît dans le film qui semble le moins s’en soucier.



Tsui Hark, empereur du vide

Tsui Hark emporte donc à nos yeux le titre définitif de réalisateur aveugle. Non qu’il ne sache pas filmer, mais qu’il ne sait pas voir et sentir. La contagion entre ses films est assez flagrante sur ce point. A tout bien penser, si les deux films avaient été réalisés à un ou deux ans d’écart, on aurait probablement obtenu deux bon films de divertissement, mais sans plus. Et autant dire un Seven Swords.

Le sentiment au visionnage de ces films procède ainsi, pour schématiser : la première phase consiste à reconnaître que le film n’a pas ennuyé, qu’il est par ailleurs bien réalisé et bien monté, quelques inventions intéressantes en ressortent (comme cette scène anthologique sur la peur du fantôme, géniale par l’idée de l’introduction de symboles "mangesques" et surtout le plan final en plongé, digne de figurer au panthéon de la modernité.) La seconde intervient au moment de relecture abstraite : à la question "que me dit ce film ?", visuellement comme narrativement, il faut bien reconnaître que rien ne reste.

La raison est finalement assez simple. Nous ressentons une évidente absence de parti pris, de ligne directrice au delà de l’amusement et du compte rendu du scénario (souvent assez pauvre). Notons par exemple le motif des papillons, qui aurait pu être un centre névralgique de The Lovers, mais qui ne revient qu’à la toute fin du film, pour faire un joli plan spirituel et poétique. Seulement, tout cela est insuffisant car aucune symbolique interne au film ne vient soutenir cette image. Incohérence de style aussi. Comment ne pas céder au sourire narquois face aux deux mises en scène finales montées et filmées à la Bioman le retour 3. Nous pouvons encore le comprendre dans Dans la nuit des temps, du fait de la lecture au second degré qui émaille le film, autant dans The Lovers, c’est totalement impossible. L’ensevelissement presque à répétition de Yin-tai dans la tombe de son amant est simplement ridicule. Manque de sobriété.



Tsui Hark est donc d’une espèce assez peu commune de cinéaste qui savent filmer, mais ne savent pas réaliser. Ses films se suivent et laissent le même goût d’inachevé, ou plutôt de frustration. Que dire au sortir d’un The Lovers ou d’un Dans la nuit des temps ? On raconte chaque scène amusante et quand vient l’éventuel "et après ?", il n’y a qu’à répondre "et après, rien". Finalement, un peu une illustration du Tractatus Logico-phylosophicus de Wittgenstein : "Et ce dont on ne peut parler, il ne faut rien dire." Sauf, sauf en creusant précisément le problème Tsui Hark, dont la solution est qu’il faut tout voir pour enfin comprendre ce qu’il fait.

Matthieu Guinard

The Lovers, Dans la nuit des temps, de Tsui Hark, Hong-Kong, 1995

Orient-Extrême TV : les vidéos produites par Orient-Extrême