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JASMINE WOMEN

Disponible en DVD zone 3 (import HK), avec sous-titres anglais

Jasmine Women était un film à l’origine promis à une grande carrière internationale, en sa qualité d’adaptation d’un roman populaire, et fort de deux rôles principaux interprétés par deux actrices chinoises connues à l’étranger – la très hollywoodienne Joan Chen et la star montante Zhang Ziyi. Mais pour d’obscures raisons, le film est passé totalement inaperçu, en Chine comme ailleurs. Pourtant, excellent mélodrame, soigneuse reconstitution historique, et plus grand rôle de Zhang Ziyi à ce jour, il mérite, à l’occasion de sa sortie en DVD, d’être réhabilité… écoutez l’histoire de la Chine contemporaine.

On a Mo, jeune fille naïve du Shanghai des années 30, à qui un producteur de cinéma fait voir les étoiles avant de fuir l’invasion japonaise en lui laissant, plutôt qu’une adresse où lui écrire, dans le ventre une gamine qu’elle n’aura de cesse de blâmer pour son malheur. On a Li, gamine en question des 50’s, prête à tout pour fuir sa mère peu aimante, et que sa fragilité (instabilité ?) pathologique poussera dans les bras du premier ouvrier coco modèle venu ("cessons ce sentimentalisme bourgeois !"), puis dans les bras de la folie, stérile qu’elle est. On a Hua, fille adoptive de la précédente, élevée jusque dans les années 80 par sa grand-mère Mo, que le temps a transformé en vieille femme attentionnée. A la question : Hua fera t-elle la même connerie que sa mère et sa grand-mère ? La réponse pourrait être : jamais deux sans trois. Mais en Chine, ce dicton, tout le monde s’en fout.

Classe cinématographique

Nous avons donc les années 30, 50, 80, soixante années passées en revue sous le filtre de trois générations de femmes liées par le sang et le mauvais sang. Du mauvais sang, de la tragédie. De la tragédie, dans Shanghai, une des villes joyaux de l’avant-guerre avant la grande récession communiste. Au milieu, une femme. Au centre, du cinéma. Un constat : Jasmine Women est diablement beau, à voir, comme à entendre – plus pour les éclats de voix de ses actrices que pour sa bande originale, quasi-inexistante. La faute à Hou Young, chef opérateur aguerri qui a notamment participé à certains récents Zhang Yimou pré-Hero, comme The road home, Happy times ou Not one less. Un film de directeur de la photographie… autant dire un film de photographe, et cette dimension baignera sans cesse le film, de ses puissantes envolées à ses passages à vide les plus troubles ; rejaillissant sur les visages de ses héroïnes, spectaculaires.

Qu’on se le dise : Hou Young ne fait pas du cinéma comme la sixième génération de cinéastes chinois, abonnés au réalisme social (Jia Zhangke, Wang Xiaoshuai, Zhang Yuan…) ; son cinéma est maniéré et aussi sexy que la lenteur discrète le permet. Cette discrétion, tout à l’honneur de Hou Young, éloignant le film de toute grossier parallèle hollywoodien, marque son territoire dès les premières secondes du film. Le générique, sobre et silencieux, rappelle à ce titre un certain vieux cinéma, tout comme l’entrée en scène du producteur de films, joué par l’excellent Jiang Wen, sous une photographie rappelant à la fois les comédies musicales de la MGM et les clichés de Playboy… après cela, Jasmine Women se révèlera vite un véritable hommage de cinéphile au cinéma d’un autre temps.

La mise en scène de Hou Young se caractérise par un filmage raffiné, parfois ingénieux et osé, mais souvent tout en retenue, à l’image de la scène du baiser entre Mo et son producteur, tout juste concentré sur la jambe frémissante de Zhang Ziyi. A ce sujet, Jasmine Women, après le 2046 de Wong Kar-Wai, confirme la propension des cinéastes chinois à filmer les pieds (nus ou chaussés) de Zhang Ziyi – les plans ne se comptent plus ; Fétichisme bourgeois des filles de la campagne ? Quoiqu’il en soit, le réalisateur, dont c’est le deuxième film, ne s’affaire pas uniquement sur sa jolie actrice, mais également sur un bon nombre d’artifices mis à sa disposition : il joue avec le vocabulaire du cinéma, un temps sans risque (les ralentis léchés s’enchaînant), un temps avec – voir la scène où le montage fait croire que la chambre d’hôtel de la jeune Mo est à l’étage au-dessus des studios de cinéma, participant à cette impression que Shanghai se limite à une grande rue ; ou encore la scène du mariage de Li avec son beau membre du parti : tandis que l’actrice Zhang Ziyi joue le bonheur auquel on croit volontiers, un personnage secondaire murmure qu’"elle n’a pas l’air heureuse" ; plongeant alors le spectateur dans une incertitude qui l’empêchera de tourner en rond jusqu’à la fin du film, lui rappelant à l’occasion toute la complexité de la question de la paix, ou du bonheur, tant recherché par les héroïnes du film, sur lequel on reviendra.

Sans musique ou presque, il faut le répéter ; celle-ci n’occupant qu’une place mineur d’ambiance de fond – pas de BO pompière de Tan Dun ici, en clair : Hou Young semble plus à l’aise dans les ambiances in que off, captant les vibrations étouffées et moites que seul le silence peut surligner ; conférant à son film un charme désuet et lascif que seuls ses magnifiques et sophistiqués cadrages viennent secouer. Musicalement, on peut toujours se rabattre sur l’emploi à outrance de l’anglais dans les répliques de Jiang Wen, ajoutant au suranné du charme qui s’en dégage ; ou encore cette marque de fin de bobine au coin de la pellicule lorsque Mo fuit l’avortement précipitamment… le jazz continuant de gémir ténébreusement en arrière-plan.

Pour finir, la reconstitution historique n’étant pas le point le plus important de Jasmine Women, contrairement par exemple au cannois Summer Palace de Lou Ye, le spectateur n’y accordera pas énormément d’attention (les panoramiques sont rares) ; et pourtant elle est sans faille : notamment dans le premier segment où le Shanghai des années 30, swinguant au rythme du jazz, n’avait pas été aussi joliment reconstitué depuis le démesuré Shanghai Grand de Poo Man-kit ; et dans le dernier segment, où la concordance avec la mode de l’époque devait être davantage soignée, puisque proche de notre ère…

Trois fois deux

A l’écoute du pitch, on pense inévitablement au Three Times de Hou Hsiao-Hsien, sorti l’année dernière au cinéma. Three times… again. La mimi Zhang Ziyi remplace certes la sulfureuse Hsu Chi, et les trois périodes puisque voisines l’une de l’autre affichent un contraste moins saisissant ; quant à la caméra de Hou Young, elle n’a rien à voir avec les contemplations métaphysiques Hou Hsiao-Hsiennes ; mais on y trouve le même rapport au temps, ainsi que cette quête transgénérationnelle non pas de reconnaissance ni même d’accomplissement, mais simplement de paix… à travers l’histoire d’une famille dont les hommes sont absents et les femmes souffrent de cette absence quasi-maudite.

Trois fois la même erreur, Mo, Li et Hua filant chacune dans les bras du mauvais numéro. Trois fois pas d’homme, ou presque pas : le producteur de cinéma alias Jiang Wen (en gros titre alors que son rôle est somme toute mineur) ; l’étudiant prolétarien alias Lu Yi, seul homme à peu près humainement respectable préférant malheureusement mourir plutôt que de supporter la folie de son épouse ; l’étudiant volage, personnage totalement méprisable mais très bien interprété par Liu Ye (oui, ils sont chiants avec leurs noms qui se ressemblent), remarqué en amoureux meurtri dans Purple Butterfly de Lou Ye (…), déjà avec Zhang Ziyi. Trois hommes, autant de figures possible du sexe "fort", dirait donc le film ? Du tout. Jasmine Women se concentre simplement, essentiellement, sur la femme, qu’il décline dépendamment de ses amoureux – voir le personnage de Mo, jeune ou vieille, délirant encore sur son "Gary"…

A travers Jasmine Women, on a également droit à un condensé de l’histoire de la Chine contemporaine, influant l’air de rien sur l’existence des héroïnes pourtant discrètes : l’invasion japonaise des années 30 sonne le glas du rêve pour Mo ; le grand bond en avant couche avec elle sous les traits du jeune travailleur un peu concon ; la réforme économique orchestrée sous Deng Xiaoping fait d’elle une mère célibataire, active, épanouie, et fière de l’être. Tout cela à prendre avec des baguettes, bien entendu.

Hou Young parvient par un élégant jeu de photographie, à dissocier chaque période de la précédente, la dominante de couleur passant du vert des 30’s au rouge – comme c’est original ! – des 50’s, puis au bleu des 80’s ; sans que l’artifice ne soit trop visible et le court-circuite en moins de deux. Là aussi, on se souvient des dominantes rouges, vertes et bleues du film de Hou Hsiao-Hsien. Les trois héroïnes du film, quant à elles, ne se différencient pas sur le simple changement de look de Zhang Ziyi (un tache de vin par-ci, une paire de lunettes par-là) ; la qualité du scénario et le talent de l’actrice donnent littéralement vie à trois entités à la fois différentes et absolument dépendantes l’une de l’autre, de la puérile Mo à la sage Hua, en passant par l’hyperactive, paranoïaque, hypocondriaque, stérile et suicidaire Li. Zhang Ziyi les aligne, brillamment, sans ciller, et force l’admiration.

La Femme est l’avenir de la Femme
(Ou : Zhang Ziyi, on aime)

On y vient : Jasmine Women est un film de femmes, fortes ou faibles, qu’importe, tant qu’il s’agit de femmes ; mais aussi, enfin, un film de Zhang Ziyi… Le film ayant été tourné en 2003, représente à ce jour le meilleur rôle (ou plutôt les meilleurs rôles) de la jeune comédienne, absolument brillante – on peut par conséquent voir l’hollywoodien Memoirs of a geisha comme une malheureuse rétrogradation, et il ne reste alors plus à l’actrice qu’à s’affirmer dans un nouveau rôle de FEMME, et non de fille. Car le film de Hou Young, comme s’il jouait pleinement son rôle transitoire dans la carrière de l’actrice, la met en scène dans les deux postures, celle de la fille et celle de la femme, la fille qui prend des coups dans la gueule et apprend ou succombe, et la femme qui en émerge fièrement, à l’image de celle du troisième segment. Ce, décliné en trois personnages.

De ces trois déclinaisons, Mo, la gamine écervelée des années 30, est l’unique personnage récurrent. Mo, fausse mignonne vraie égocentrique, ou plutôt pauvre fille à qui l’on monte la tête, partie sur des rails trop larges pour sa carrure menue, à l’image des bougies de son gâteau d’anniversaire qu’elle n’est pas foutue de souffler toute seule. Mo, dans le segment deux, mère indigne, et dans le segment trois, grand-mère attentionnée, semblant suivre le parcours que la génétique a imposé aux rigolotes soit disant imprévisibles.

Lui succédant régulièrement dans ses rôles une fois ces derniers touchés par l’âge, Joan Chen s’avère excellente dans un rôle très proche de celui qu’elle tenait dans le lesbien Saving Face de Alice Hu – l’actrice quarantenaire se serait-elle trouvé un filon ? Quoiqu’il en soit, elle est remarquable de retenue dans Jasmine Women, de la mère femme fatale parlant un mandarin racé de Shanghai, à la grand-mère peinée par ses mauvais actes et ceux de l’histoire. A elles deux, Zhang Ziyi bien évidemment en tête, elles tissent tout le long du film la splendeur digne qui le caractérise, dans les filles, puis de mère, puis de grand-mère, le destin semblant leur refuser celui d’arrière-grand-mère, Mo mourrant quelques mois avant la naissance de la fille (encore une…) de Hua.

Malédiction !

Ce qui peut passer pour le principal défaut de Jasmine Women, sa répétitivité, chaque génération suivant le même parcours avec plus ou moins d’insuccès, n’est en rien un défaut : en prenant un peu de hauteur, toute symbolique, on réalise après coup que le film, tout comme le roman de Su Tong, n’est pas l’histoire de plusieurs femmes ; mais d’une seule et même femme, tentant de ne pas répéter les erreurs de ses aînées, aspirant à un bonheur qui ne se construirait pas sur des conseils polis ou un contrôle extérieur castrateur (…), mais sur son propre instinct, sa propre volonté, sa propre valeur.

La magnifique scène d’accouchement (seule du genre qu’un réalisateur ait réussit à rendre érotique ?), hormis ses qualités graphiques remarquables (l’utilisation sous la photographie bleutée de la pluie tombant à verses, accompagnant les eaux et le sang coulant le long des cuisses de l’héroïne), est très significative dans le message principal du film, tant est qu’il en ait un seul : Zhang Ziyi numéro trois, Hua, tout comme elle a passé avec succès les épreuves du géniteur et de l’Homme, accouche sans personne, dans la douleur, mais dans une démarche absolument, tangiblement, positive d’enfantement. Elle veut sa gamine, elle n’aura besoin de personne pour l’avoir, et ne laissera aucun deus ex-machina planquer son soleil à elle, qu’elle a gagné au terme de trois générations de souffrances domestiques. En gardant son enfant, tout en décidant de zapper définitivement la figure de l’Homme sans pour autant le tuer/pousser au suicide/rendre fou, rompt la malédiction familiale. Ceci après la mort de sa grand-mère, Mo, la lumineuse et artificielle gamine du premier Segment… comme s’il fallait que toute trace du malheur passé disparaisse, ou bien encore, comme s’il fallait qu’elle n’ait plus aucune aînée contrôlant sa vie pour prendre elle-même la bonne décision.

En bouclant la boucle à travers la réconciliation de la grand-mère avec sa fille, et la mort en paix (ou presque) de cette dernière, s’étant rachetée une conduite, Jasmine Women pose le segment "mère" comme la principale victime de la malédiction familiale : la grand-mère a semé le vent en enfantant d’une fille indésirable ; cette dernière, la mère, a récolté la tempête en somatisant sa mauvaise éducation dans la stérilité ; puis la fille, une fois l’ouragan passé, n’a plus qu’à rétablir les cultures. Ca tombe bien, puisque son prénom signifie "fleur", certainement cette même fleur de jasmin chantée par la Mo du segment 1, cette fleur que Mo aurait aimé tant être, mais n'aurais jamais pu avoir sans sa descendance : le titre original du film, Mo Li Hua Kai, signifie fleur de jasmin, les noms des trois femmes signifiant ensemble jasmin, et le Kai signifiant fleur. Plus qu'une quête, une floraison de soixante ans...

On peut spéculer des heures sur l’origine de la malédiction de la famille : il est aisé de miser sur l’erreur de jeunesse impulsive, déclenchant la série de malheurs que l’on sait. Mais l’on peut aussi se rappeler que Mo n’a pas de père, sa mère semblant avoir fait la même erreur, la malédiction existant bien avant que Mo n’en fasse qu’à sa tête. A un moment, voyant que sa mère couche avec le premier oncle coiffeur venu, elle lui dit "c’est qui, la traînée ?" L’absence de la figure du Père explique peut-être cela… ; mais en partie uniquement, le malheur du segment 2 s’abattant sur un couple (Li et Zou Jie), et le happy end final semblant s’établir sur les frêles épaules de la mère célibataire Hua… Jasmine Women s’avère vite être un film de femme plutôt qu’un film féministe, ne cessant de montrer l’homme comme un fuyard veule, pour l’instant d’après rappeler combien sa quête est vitale dans la vie d'une femme. En l'idéalisant ou pas... ; car comme le répète les mères des deux premier segment, une fille devrait avoir plus d'amour propre. Un amour propre ne consummant pas la jeunesse de l'intérieur, la fânant avant la fin du drame de la soirée. L'amour propre est dangereux. L'amour propre fait mal. Mais il est ce qui fait du personnage de Hua, Fleur, à la fin du film, l'ultime survivante.

Alexandre Martinazzo

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