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THE PASSENGER

En salle le 12 juillet 2006

Après quoi courons nous tous ? Après le même os non identifiable qui fait cavaler les chiens de courses du générique de The Passenger, film apatride, confus, puissant et casse-gueule, caractérisé par une liberté de ton trop rare. Un ton méconnaissable, tant le réalisateur François Rotger accumule les non-dits et les faux-semblants. Par exemple The Passenger est méchant. Mais sa méchanceté ne grince, ni ne jubile ; elle est navrée. Elle se pose sans veto, rappelant l’ineffable sottise des optimistes dans un décor au passif si chargé.

Narita – Toronto, aller simple. Kôji, petite frappe yakuza reniée par son employeur pour avoir sauté sa fille, Hiroko, se voit donner une dernière chance : retrouver au Canada l’homme qui a volé au padre une somme considérable d’argent sale. S’il le retrouve, s’il lui règle son compte, s’il fait ça pour la famille, alors peut-être pourra t-il retourner auprès de Hiroko, et cesser de faire le gigolo omnisexuel pour une poignée de yens. Alors il part fondre son beau visage dans le tumulte de l’hiver québécois, en quête de meilleurs lendemains, tandis que sur place une belle femme épuise sa chevelure blonde à l’aérobic pour faire taire encore un peu la vieillesse qui l’assaille. Hiroko quant à elle sent peser sur ses épaules la pression d’hommes de mains paranoïdes. Nous de songer qu’à défaut de meilleurs lendemains, nous ferions mieux d’oublier les beaux jours passés. Ce serait plus simple.

Cliché, mort d’hypothermie

The Passenger, histoire d’êtres environ ratés, fait partie de ces rares films dont les qualités d’écriture psychologique ne se répètent pas lourdement dans des démonstrations explicites. C’est bien simple : le film de François Rotger ne dit rien, ou juste très peu. Quête du père, de reconnaissance, du reste, pourquoi pas. Pas de mère, des enfants à sacrifier sur le billard hyper-hierarchisé nippon. Familles mononucléaires au bord de la rupture d’anévrisme : nos vies sont passées trop vites, leurs bilans sonnent trop faux, seuls vous, nos rejetons enviables, qui vous nous devez la vie, pouvez soigner nos maux, fût-ce par votre sang. Les protagonistes (devinés) de The Passenger semblent fonctionner à l’instinct, comme en temps de guerre où la survie de chacun peut, doit faire le malheur des autres. C’est animal, comme dispositif, c’est animal comme ces scènes de baise jamais tendres, souvent craintives, joignant les chairs nues d’oiseaux de nuit craintifs, blessés, même jeunes, parce que la vie n’attend pas.

Vers où courons-nous ? Vers la vengeance ? Cette dernière n’est pas mise en scène de façon assez progressive pour captiver l’attention. Vers l’amour aveugle ? Nous le sentons présent, auréolant les jeunes Kôji et Hiroko, mais dans un passé impuissant, loin des réalités géographiques de ce monde. Vers quelque chose de plus général, alors, car The Passenger est un film très sérieux ? François Rotger étant aussi photographe, nous comprenons mieux la beauté diaphane de ses cadres en suspension. Séduisant tout d’abord par la clarté ténébreuse de la voix, le réalisateur nous fait in fine parvenir des mots forts. Au début nous ne voyons que la grâce de l’image, avec ses voix presque off ; puis nous sommes vite rattrapés par la narration, camouflant en un rebondissement hautement cinéphilique son message premier, et dernier, et définitif : le plus grand drame des hommes, c’est l’incommunication ; les protagonistes du film ne communiquent pas : ils se regardent agir, en imaginant un dénouement heureux.

Alors, spectateurs fragiles, nous tâtonnons ; sans remarquer les quelques centimètres qui nous séparent du vide. Et si nous les remarquons, nous espérons alors que nos actes n’auront pas de répercussions trop graves jusqu’à l’autre bout du monde, selon cette théorie du chaos qui se répète chaque jour que Dieu oublie de faire ; parce que si c’était lui qui les faisait, ils perdraient sans doute de cette gueule affligée. Les protagonistes de The Passenger sont des enfants, veules et/ou mal lunés, se répétant au fil de leurs conneries que jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien ; qu’ils soient le jeune sicaire à mèche grasse des yakuzas, ou Hiroko, coupable d’avoir le mauvais rôle. Nous ne pouvons vraiment regrouper et catégoriser les personnages du film : aucun ne ressemble à un autre, ni ne semble partager les desseins d'un autre ; ni n’est fondamentalement bon ou mauvais.

Take a walk on the wild side

Les corps sont les vrais héros tragiques du film. C’est pourquoi la violence est si brutale, à l’image du dernier face à face entre Hiroko et le tueur à mèche. Et la chirurgie esthétique, dans ce monde d’enfants criminels, révèle son insignifiance face au vide qui tétanise la belle et émouvante Gabrielle Lazure, celle qui a peur de vieillir. Elle et Yûsuke Iseya, véritable gueule à la beauté électrique, forment un couple improbable, hébété, mais désespérément sincère, que leurs ébats soulagent de la grisaille du monde, l’espace d’une nuit.

The Passenger est conséquemment un film d’acteurs, qui, à leurs aises font ainsi claudiquer leurs carapaces dans d’étonnants concerts de cul, de larmes, de sanglots étouffés (avant des torrents de sang apathique) ou bien, de rien, Rotger sachant filmer ces silences qui expliquent les gens. Encore faut-il les comprendre, ces silences. Encore faut-il parler leur langue. Or, il n’en est rien, et nous nous mettons alors à deviner ; à croire que. Et ces faux semblants nous rient à la gueule, silencieusement, considérant nos vaines tentatives d’assemblages d’un œil attendri. C’est qu’ils racontent l’homme, ceux-là ; et que l’homme, avant de regarder le film de François Rotger, aurait au préalable du apprendre à se connaître lui-même !

Lumière, enfin. De la même manière que le Clean de Olivier Assayas (référence qui nous vient à l'esprit avec Zulawski et Claire Denis), et davantage (partageant ces mêmes décors enneigés et cette même musique atmosphérique), The Passenger est un film apatride. Deux pays y pratiquent un échangisme meurtrier le temps d’une ballade mortuaire, le Canada et le Japon ; le Canada affirmant visuellement son identité force étendues enneigées et industrielles ; le Japon, aux antipodes, rappelant aisément son statut d’Ailleurs absolu à nos yeux de gaijin. Or, rien du tout ; pas d’exotisme de sous-préfecture ; pas d’images de cartes postales, si ce n’est peut-être cette scène où la jeune héroïne porte son uniforme de lycéenne caractéristique ad nauseum du Japon pervers. Mais c’est tout : après, sans faire une once de social, Rotger se contente de filmer des décors sans vrai cachet. Pour y ajouter le sien, mine de rien. Serait-ce en cela que The Passenger, est un film apatride ? Deux décors les plus éloignés géographiquement possibles, dégageant la même saveur âcre d’amertume, d’impossibilité, de solitude ? Nous ne distinguons plus le japonais du québécois ou de l’anglais ; nous ne percevons plus que le fond flou du problème, tout droit sorti de leurs entrailles salement semblables. Le passager serait donc chacun de nous, reliquat d’existence aux espoirs pleins, soupirant indiciblement notre destination dans un nuage de vapeur anonyme. Perdu agenouillé, tentant misérablement de briser, à l’instar de Kôji à la fin du film, la glace qui l'emportera sur nos corps oubliés.

Alexandre Martinazzo

Note :

(1) "Etranger" en argot japonais.

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