Orient-Extrême, le magazine des cultures asiatiques
Actu ciné - DVD
Critiques
Personnalités/Evénements
Section télévision

 
Facebook MySpace YouTube Orient-Extrême YouTube Orient-Extrême
Nosphere Capsule Tokyo MANGA PARTY FESTIVAL TAIYOU mikan music network HIGASHI MUSICa Fly in ParisSOUNDLICIOUS YESSTYLE agence ACPP Cap CoréeHAN’Seu Festival Jpopdb YESASIA
Nos partenaires

TAKESHIS'

Disponible en DVD zone 2 aux éditions Why not Productions

On aurait pu avoir des doutes. Avec un nom pareil et l’ego semble-t-il démesuré de Kitano, admis aussi combien le manque de modestie est à l’origine de quantité d’échecs,
Takeshis' réunissait les ingrédients d’une grande catastrophe. Alors on y est allé prudemment, en gardant un espoir ferme. Il fallait y croire. Si le film ne fera pas l’unanimité, trop peu commercial, il marque cependant une évolution importante du cinéma de Kitano.

Nous pourrions ouvrir ce texte par une question fondamentale : qu’est-ce que Takeshis’ ? Si nous parvenions à y répondre, sans doute aurions nous sous la main le fil essentiel de ce film. Takeshis’ est un objet esthétique à la confluence des arts. Du cinéma, des éléments purs du théatre, du show… de la télévision et du court métrage : nous en trouvons des éléments, assemblés ou désassemblés (selon les goûts). Bien entendu, le premier à payer le prix de cette esthétique neuve est le sens narratif, impossible de suivre sans spéculation une histoire. La double (voire triple) incarnation de Kitano n’aide en rien.

Un élément est toutefois flagrant. Kitano reprend dans ce film sous forme d’allusion plus que de citation des motifs, des scènes, des fragments de ses autres films. Il procède alors à un déplacement, une abstraction de ceux-ci, et pas toujours simplement dans un but parodique. C’est avec beaucoup plus de finesse qu’il réemploie ces motifs, en témoigne notamment la séquence « pré-générique » dans le hangar.

Rassurés

Ouverture du film, puis une séquence avant le titre (montée en boucle à la toute fin, juste avant la reprise de celle que nous décrivons), retour dans le Tokyo quotidien et puis dans un raccord regard pour le moins étrange : à l’écran apparaît un Kitano, lunettes noires et cheveux décolorés à la Zatoïchi. Un combat entre deux gangs va éclater, Kitano en chef et en invincible. Il n’oublie pas son style maintenant bien affirmé dans la réalisation de ce genre de scène, où se mêle toujours subtilement le surréalisme. Kitano, calme et impassible survit toujours. Aura de la star ?

Mais Kitano, cadré serré au premier plan tire dans les pieds et accessoirement… sur la salle de cinéma en contre bas. Spéculation, sans doute, mais qui nous donne un premier indice de ce que sera le film qu’on imagine alors mal engagé (il faut dire que notre premier regard manque souvent d’attention).



Et l’espace d’un instant, déprime. Kitano nous donnerait-il à voir encore un de ses opus jubilatoires et cependant désormais trop connus, efficace, mais qui n’apportera rien ?

Ainsi, le premier revolver s’est levé, comme le rideau sur le spectacle. Superbes plans qui illustrent ce fameux savoir faire kitanien, un peu morbide. Enfin, long plan américain (1) sur Kitano, seul, cut, et par l’arrière travelling à la grue. Kitano, qui s’en va vers l’arrière-plan, achève le dernier survivant dans une atmosphère sombre, enfumée par la poudre. Commence à se dérouler alors un générique et un petit filtre blanc-gris opaque se distingue… le travelling arrière continue et pour ressortir d’un écran.

Renouveau


Cette scène, on ne l’a jamais vue. Pourtant elle a des traits de Aniki, de Zatoïchi (comme un hybride), et tout en laissant sentir ces influences, elle ne plagie pas. Dans un premier temps le propos de Kitano saute à la vue, il nous donne ce que le spectateur habitué attend, malgré tout, et en même temps évite la platitude et la redite qu’aurait été un nouveau film de yakusa.

Pour en citer d’autres, la scène de (d’ambiance) Sonatine, à peu près au tiers du film, dans un studio ; la scène vers la fin, sur une plage, à mi-chemin entre Hana-Bi et quelque chose de Battle Royale. Ce n’est pas seulement son cinéma qu’il met en scène ainsi, mais disons, lui tout entier : acteur, réalisateur, homme de scène et de plateau.

Et cependant nous manquerions beaucoup en réduisant son propos à la figure Kitano.

Kitano, en quelque sorte par son double rôle ne se développe pas, ne s’amplifie pas, n’entre pas en résonance avec lui-même. Les deux personnages ne représentent pas vraiment deux facettes de ce qu’il est. Au contraire, ils ont un certain nombre de points commun et parmi lesquels, leur côté irrémédiablement « loser ». Et plus nous voyons le film, plus il apparaît une intrication de ces deux figures. A croire qu’il n’y en a qu’un, le Kitano couché sur le ventre, faisant le mort, qui rêve une dernière fois avant de mourir : "Ma vie, qu’est-ce qu’elle aurait pu être ?"



Il se produit donc plutôt une annulation de la figure support, qui précisément n’accomplit rien, revient sur elle-même. Dégradée ou annihilée, étendue sur un matelas à la merci d’un pinceau ou exterminé à la guerre : Kitano n’est pas glorifié. Le grandiose du film ne vient pas finalement d’un retour sur Kitano, ou d’un dépassement, mais d’une proposition constructive et intéressante, à bien des égards inédite sur le futur du cinéma.

On nous parle beaucoup d’hybridation, de métissage des images. Pourtant au regard de la production, même celle du cinéma prétendu d’auteur, seule la déception triomphe. Quelques bon films, mais toujours, souvent, les mêmes recettes : tout le monde sait qu’il faut « avancer » et le piétinement est tout ce que nous recevons. Le sentiment dominant au sortir de la projection est, par delà une certaine difficulté à saisir ce film, à s’en approprier la matière, une intense satisfaction ou l’envie de soupirer : "Enfin…".

Takeshis’ est très loin d’être un film prétentieux. Il est simplement pertinent et juste, moderne résolument. Kitano ne se pose pas comme auteur, il tente splendidement de le prouver. La raison de ce coup de génie est alors sans doute à trouver dans la polymorphie de l’auteur. Kitano fait beaucoup de choses différentes et déjà son précédent et quasi indiscuté joyaux, Hana-Bi, jouait de ce mélange des matières (rappelons nous les inserts nombreux et le travail pictural et filmique autour des ses peintures). Dans Takeshis’, c’est sans doute la capacité à introduire quelque chose de l’image télévisuelle, de la pratique de cette image, qui se manifeste. Mais pas au niveau simple de l’écriture (où souvent se réfugie la série), même pas de la série ; ce qu’il introduit est un peu de la matière même de ce médium, de ses shows. (car la série pourrait être au contraire perçue comme un avatar télévisuel du cinéma).



Alors ? Enfin quelque chose de neuf au royaume cinéma ?

Un regret car il y en a un, le film sera probablement mal reçu, pour une raison simple qu’il implique (c’est évident au deuxième visionnage) de maîtriser l’univers du film Kitano (au moins). Par ailleurs, le parti pris radical, qui interdit toute interprétation traditionnelle, ôte l’effet fluide, lisse et reposant que 99% de la production offre. Devant Takeshis’, impossible de se reposer, ou alors on perd tout, on s’endort bercés dans notre train train habituel de cinéma.

Takeshis’, c’est autre chose, un début… attendons la suite.

Matthieu Guinard

Takeshis' de Kitano Takeshi, Japon, 2005

Note :

(1) plan sur un corps, cadré aux environs du genoux et coupant donc le bas du corps.

Orient-Extrême TV : les vidéos produites par Orient-Extrême