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A BITTERSWEET LIFE

Disponible en DVD zone 2 aux éditions Studio Canal


Du sang pur se répand écarlate contre le liseré blanc du col d’une chemise hors de prix. Au bout de la manche du smoking pend une main plus tout à fait valide, agrippant fébrilement une arme. Devant l’exécuteur impassible, l’exécuté gémit, puis tourne de l’œil à la vue de son propre sang. Ce sang, toujours lui. Des scènes de ce genre, il va y en avoir. Mais au spectateur impuissant de ne pas oublier ceci : tout ce cirque, ce ballet mortuaire, cette nécrologie classieuse, n’est au bout du coup qu’une simple histoire d’amour déçu. D’amour déçu homosexuel. Reprenons.


Kim Sun-Woo est un être seul. Cette solitude, qu’il entretient dans son grand appartement à la déco dépouillée post-moderne, il la trimballe jusqu’à son lieu de travail, l’hôtel de luxe qu’il dirige, en passant par sa Hyundai briquée, sans compter son brushing eugénique. Mais ça ne le dérange pas ; au contraire, cet état semble participer de son personnage droit et efficace : quand Sun-Woo parle, quand Sun-Woo agit, c’est au nom du sacro-saint rendement qui le maintient dans les petits papiers de son employeur, l’homme qu’il sert depuis sept ans, M. Kang. Lorsqu’il cogne, aussi. Parce que Kim est un gangster. Et M. Kang un parrain local. Un jour, ce dernier lui demande de surveiller sa concubine, qu’il soupçonne d’infidélités ; il s’exécute ; fait connaissance avec la demoiselle ; et réalise qu’elle couche en effet. Le protocole voudrait qu’il la tue, elle et son amant. Or, il décide de leur laisser la vie sauve, comptant garder ça pour lui. Or, ça ne marche pas comme ça. Le lendemain soir, dans la pluie et le vent, Kim est à genoux, le visage tuméfié, entouré de ses anciens compagnons d’armes, face à M. Kang. Kim ne comprend pas. M. Kang non plus. Et comme c’est lui qui a l’arme, c’est son incompréhension qui survivra. Du moins le pense t-il : physiquement diminué, Sun-Woo parvient à échapper à ses tortionnaires. A partir de là, les jeux sont faits : le cœur brisé, il va préparer sa vengeance, et la consommer ; car seule la mort pourra l’arrêter.


Vélocité sépulcrale

Bang ! On peut résumer pompièrement A Bittersweet Life à cette même déflagration qui parcourt à répétition sa trame, sans variation de tempo, toujours doublée des mêmes échos désenchantés. Mais ce n’est pas la déflagration qui compte ici, ni nulle part, bien qu’elle soit belle et avenante ; c’est ce qui la sous-tend, ce désespoir précité. Un mur, posé absurdement là, inévitable, inaltérable, la fin d’un beau rêve. Pas de facilité, juste de l’efficacité. L’efficacité comme finalité, et non comme démarche. La démarche : le désespoir, et comment. Comment à l’écran : la trahison, et la vengeance qui en découle.

A Bittersweet Life est, de loin, l’histoire d’une vengeance, ou bien une histoire de vengeance, découpée selon un schéma simplissime qui ferait bien passer Piège de Cristal pour un film d'Eric Rohmer. Un temps : beau fixe. Un deuxième temps : trahison. Un troisième et dernier temps : la vengeance, par la mort, où ça tire et essaye de comprendre. Simple. Les postulats les plus élémentaires font souvent les plus grands films, tant le pouvoir d’évocation d’une œuvre (en se basant sur des artifices concrets, bien entendu) sera toujours plus important que la désacralisation par la sophistication les jambes écartées. Ici, Kim Ji-Woon, dont c’est le sixième film, agrémente son polar noirissime d’un hommage clair et clairvoyant au Samouraï de Jean-pierre Melville. Même homme solitaire, mêmes Dieux qui le trahissent, même femme réceptacle de toute l’humanité qui lui reste. Cette dimension du film a déjà été maintes fois débattue, nul besoin de revenir dessus, si ce n’est pour préciser qu’il ne s’agit pas là d’un énième revival vain du mythe : en ces temps où la vue courte entraîne les idées dans sa chute, et où le sophistiqué à tout prix devient dès lors l’unique modo possible, A Bittersweet Life redore le blason du polar viril et humaniste des 50’s (genre The Big Heat), emballe la reine du bal, et rend caduque le soi-disant hommage à Melville que constituait l’œuvre hong-kongaise de John Woo (The Killer en premier lieu). Ici, ce n’est pas seulement l’idée qui est reprise : c’est le filmage sec et l’absence d’emphase qui faisaient la force du polar par Melville.


Bittersweet Boy

Comme les gens tendance aiment bien les analogies, on ne cesse de voir dans le film de Kim Ji-Woon un nouvel Oldboy. En forcément moins bien, puisque le film de Park Chan-Wook a quelque chose d’insurpassable dans l’esprit de ses fervents amateurs. Soit, mais à quoi bon ? Parce que vengeance ? Parce qu’esthétisation extrême des décors, des costumes, des poses, de la photographie ? Parce que couleurs froides ? Parce qu’un paquet cadeau à la fin ? Et pourquoi pas une poignée de porte, comme dans Apocalypse Now, pendant qu’on y est ? Il y a indéniablement dans le film de Kim Ji-Woon des inspirations. Après tout, le courant est le même, Park son aîné, ses films cultes. Rien d’étonnant. Mais pour deux trois idées, combien du souffle de la nouvelle vague occidentale ? Combien de références au thriller ante-90’s hollywoodien (comme l’homme qui tue Kim à la fin, clin d’oeil au tueur ex-machina abattant Tony Montana dans Scarface) ? Et combien d’une vraie, puissante identité ?

L’ouverture musicale de A Bittersweet Life navigue en eaux tourmentées, latines, entre flamenco et tango argentin. Exit le baroque à tout prix de Park justement ; la minute d’après se jouera un menuet éthéré, puis après une valse évoquant certes celle baroque d'Oldboy. A la différence qu’ici, la relative diversité musicale illustre souvent l’état d’esprit de son héros torturé (à double sens) : c’est elle-même qui libère le personnage de Sun-Woo, opère en lui ce déclic à la fois salutaire (car humain) et fatal (car il en mourra) ; et qui sous l’inspiration de Jang Yeong-Gyu, éclate les genres, prend par surprise, ajoute à l’incongruité générale – tout ce beau petit monde se massacre pour… pas grand-chose. Voire autre chose.


Pourquoi ?

Derrière ces morts subites, chorus régulier accompagnant l’odyssée du héros inadapté à l'existence (l'autre grand thème du film), derrière cette débauche d’ultra-violence ultra-réaliste, filmée avec virtuosité par un maestro sentant la frénésie en lui (Kim Ji-Woon est également l’auteur du scénario), il y a ce qui fait l’irrésistible et viscérale beauté du film : la quête du "pourquoi ?" qui anime son protagoniste, car elle s'adresse autant à l'objet de sa vie. Kim Ji-Woon sème au départ les pistes avec le personnages de Hee-Soo (magnifique Shin mina dont le rachitique rôle rend au moins justice à sa beauté juvénile et son désarmant naturel). Un gangster droit, une fifille violoncelliste, l’affaire est dans le sac, qu’on se dit. Sauf que non : la fille s’en fiche un peu, de lui. Et de toute façon, l’amour est déjà existant ; au contraire, ce que le film met en scène, ce n’est pas la naissance d’un amour (et parallèlement d’un rêve), c’est son agonie. Leur agonie.

Cet amour, abscons et insoluble mais bien réel, unit Sun-Woo à son patron, M. Kang. La mission que lui donne ce dernier est un test ; le test d’un être torturé par le doute en la fidélité de son amant(e) (car c’est bien Sun-Woo que Kang met à l’épreuve, et non l’inoffensive Hee-Soo, qu’il ne semble même pas sauter – nihilisme qu’engendre l’impuissance ?). La mesure radicale prise par le parrain, qu’un autre boss local évoque même lorsqu’il lui demande s’il n’en fait pas un peu trop alors que le héros est son meilleur homme, traduit à la racine son absence de lucidité, rongé par la rancœur, la déception. Et les larmes que verse Kim Sun-Woo sont celles de la rupture ; de la fin d’une époque. On peut voir en le désespoir qui baigne le film dans son intégralité une trace prégnante de mélancolie. La mélancolie d’un être pas fini, qui espérait finir par l’être, un de ces quatre matins.

On peut la deviner, cette mélancolie, dans ce brillant plan de Sun-Woo, de dos, sa nuque centrée, ses émotions insondables, prostré à l'idée de trop remuer, de dévier de sa route, de réaliser combien les choses ne sont pas aussi simples qu'il les aimerait, dans cette vie douce-amère…

Son personnage est un gamin qui s’est gouré de casting. Un gamin, un adolescent, il faut insister là-dessus – c’est à cette époque que le simple geste d’une fille rabattant ses cheveux derrière les oreilles peut mettre en émoi, comme il le fait chez Sun-Woo. Un boy né verni par la nature, réglé comme une horloge, faisant bien tout ce qu’on lui demande pour atteindre une sorte d’absolu, auquel il aspire depuis le début : un absolu où tout serait juste et justice. Un gangster juste ! Pas roublard pour un sou, en plus. Lorsqu’il a un de ses bourreaux en face, il ne le tue pas tout de suite ; il essaye de comprendre. Il essaye d’embellir le tableau, d’y trouver une raison honorable, comme dans les films. Il ne comprend pas qu’on puisse rire du mal ; qu’on puisse accomplir gratuitement le mal. Un gangster ! A côté de ses pompes, mais bien "réel". Un miracle ? M. Kang, son patron, le reconnaît, mais ne peut pour autant atteindre cet idéal. En fait, il ne l'assimile vraiment pas, puisqu’il est incapable de le saisir ; il sent juste un air lointain, dont il est loin de deviner la pureté. C’est cela qui le rend accro à Sun-Woo. Cette impression de flotter, irréellement, vers les cimes d'une plénitude donnant la sensation de vie éternelle ; pour une vieille ordure comme Kang, c’est le Pérou. Oui, Sun-Woo était pour lui un ange ; et par lui, il s’est transformé en ange exterminateur.



La douce amertume (bittersweetness) de la vie… son courant nous y mène t-il inexorablement ? Le procès-verbal de l’humanité auquel se livre Kim Ji-Woon est d’une acuité et d’une froideur chirurgicale rares dans l’univers du polar, traditionnellement moins symbolique. C’est peut-être cette chorégraphie discrète (après tout, ce qu’on voit surtout en premier plan, c’est la vengeance dévorée encore palpitante) qui rend le final du film si grandiose, et excuse la scolarité de son prologue et de son épilogue – deux contes spirituels très orientaux, au demeurant très jolis. Dans cette chorégraphie, il n’y a pas de place pour la gratuité. La photographie du film en rajoute dans le stylisé ? Ce n’est que pour contraster davantage avec le vulgaire grossier des morts tout en râles et gesticulations ridicules qui clairsement la narration. Les scènes comiques auraient pu passer pour du quota de tarantinade gratuite, si elles ne conféraient pas à l’ensemble une absurdité qui non seulement permet de supporter la crudité du film, mais surtout met en relief la quasi-impossibilité d’une telle histoire : un gangster au cœur pur… en susurrant à l’oreille du spectateur qui y croirait : "croyant en l’humanité, il te vaudra mieux en rire". L’homme ! Regarde-le tomber, vingt-cinq fois par seconde. Il a pourtant du mal à demeurer à terre. Il ne croit pas à son propre sang. Ca ne peut être qu’une blague. Après tout, et si tout cela n’était qu’un malentendu ? Ceci est peut-être une explication…

End credits : tandis que le générique défile, Sun-Woo révèle de manière enfin explicite sa vraie nature, ce qui bat sous ses poses poseuses et sa coolitude entretenue. Tandis que tout le monde a lamentablement crevé, lui, semble toujours vivre… manière de dire que la pureté l’emporte ? Peut-être simplement une brillante façon de filmer Lee Byung-Hyung, quelque chose comme la perfection, que son regard intense une fois bien éclairé pousserait presque à qualifier de plus grand acteur du monde – la limite des points communs avec le Samouraï réside dans l’écart qualitatif fondamental entre son jeu et celui d’Alain Delon. Héros tragique des plus humains, fondamentalement bouleversant, faisant de chacune de ses scènes un condensé d’hésitations rougeoyantes qui balisent les grands instants de la vie d’un homme. Allez hop, A Bittersweet Life est un chef d’œuvre.


Alexandre Martinazzo

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