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MEURTRE A YOSHIWARA

Disponible en DVD zone 2 aux éditions Wildside

Accéder à la critique de Mont Fuji Lance Ensanglantée.

Accéder à la critique de Le Détroit de la Faim.

Uchida, volume deux : Meurtre à Yoshiwara. Il paraît qu’Uchida fut fraîchement accueilli par la critique. Mais il ne fait rien pour ménager ses compatriotes. 1960, un des premiers films en couleur qu’il réalise, il nous livre ici la critique d’une autre figure japonaise, celle de la geisha (d’actualité en ce moment). Et du même coup, il aborde la question des apparences, l’oppression des préjugés. Le tableau est sombre et cruel : descente dans une société japonaise qui n’a rien d’enviable.

Meurtre à Yoshiwara raconte l’adoption et la vie d’un homme, marqué par un tache et un katana. A sa naissance, il fut abandonné. Une femme et son mari le découvrirent, c’était l’anniversaire de la mort de leur enfant. Ils l’adoptèrent, malgré la tache affreuse qu’il portait. Nous retrouvons cet homme, une quarantaine d’année plus tard. Identifiable à sa tache, elle lui interdit de se marier et pour une nième fois, il va se plier à une tentative d’arrangement. C’est un échec mais il passe à Yoshiwara (quartier des geishas) où il tombe sous le charme d’une marginale – elle aussi. Leur malheur commun les rapproche, c’est du moins ce qu’il croit.

Mais l’univers des geishas et aussi celui des clans et de la mafia. On y est sans scrupule et le pauvre "monstre" est une proie facile.

Ridicule petite tache

Marqué dans son corps, son visage : il dégoûte même les geishas (pourtant payées pour satisfaire leurs clients). Quand il répugne ainsi ces femmes, malgré sa bonté qu’on dit grande, ce n’est pas tant par sa laideur ou par le fait que les geishas effectivement n’auraient pas pu en supporter la vue, c’est parce qu’il ne convient pas.

Affaires de convenance : les geishas sont un monde d’apparence, de raffinement, somme toute, un symbole (qu’on les voit de l’extérieur ou de l’intérieur). Le tisserand incarne l’opposé de ce symbole. Il porte cette trace ignominieuse qui lui assombrit la peau – contraste avec le maquillage précieux des geishas, comme si elle étaient de porcelaine.

Notre regard parcourt les scènes et trouve des points d’attaches. Les apparences. Partout. Regardez à l’ouverture le travail de la photographie sur les draps bleus et les bandes de tissus orange foncé – presque rouge. Tout est agencé et ce jeu de couleur se prolonge longtemps. La rencontre avec la future geisha se fait sur le fond de ce motif, elle-même porte en plus clair (en plus clair ! comme si on cherchait justement à contre faire la trame chromatique initiale) un kimono qui reprend ce schéma. Nous pensons : jusqu’à la résolution du mélange des couleurs, quelque chose dans les violets.

Surprise ? la voilà devenir geisha (il suffit de payer) et ses bandes de tissus qui l’orne sont… violet profond. Hasard ?

Mais la résolution est cruelle. Uchida ne montre pas enfin le bonheur atteint pour notre bien piètre héros, il enfonce le clou, il le cerne et le met au pied du mur : impossible de passer outre, cette tache, il faudra la porter et ton katana (sorte de sabre) aussi, katana maudit.

L’apparence, toujours, encore

Le point commun (tache corporelle ou tache judiciaire) qui met en marge les deux personnages se trouve repris dans le motif du katana. Peut-être dirions-nous, la différence réside dans cette double malédiction du tisserand. Il est taché et il est porteur de ce katana maudit. Conséquemment, une malédiction annule l’autre : c’est un homme bon. Mais socialement, elle sont redondantes, et même intensifiées l’une par l’autre.

La malédiction du katana se découvre et il n’y a plus de sortie. C’est une métonymie. Ce qui condamne littéralement dans ce katana, n’est pas autre chose que la tradition et ce qu’en dit l’usage. Qui peut assurer que cette lame porta malheur ? Que signifie ce geste qui condamne l’autre au nom d’une histoire révolue ?

Il est formidable de penser que ces questions (très occidentales) sur la société japonaise transparaissent dans un films japonais. Comme si finalement, cette étrangeté japonaise était plus décidée que réelle, nous dit Uchida. Uchida nettoie la vision du Japon que même actuellement nous avons – et que les Japonais eux-mêmes ont ?

Il joue alors, ce katana, comme l’objet manifeste, celui qui se charge de toutes ces déterminations. En lui, se trouve énoncé le principe du préjugé, au sens étymologique, jugé d’avance. On juge avant et le jugement est définitif – et inique. Nous ne pouvons que voir dans le jugement du concours de geisha une allégorie de ce jugement social : comment il fonctionne, comment il se décide, comment il est énoncé. Autrement dit : tout se fait en silence, tacitement, tout est caché (tradition et corruption sont ainsi) et énoncé par le représentant de la tradition. Avec le président du jury, la tradition elle-même nous parle, c’est une prosopopée. (scène à revoir en boucle, avec et sans le son, juste le son, en demi-sommeil, jusqu’à en comprendre la signification).

On dit souvent Ozu, c’est LE cinéaste japonais, et pourtant, c’est aussi celui dont il est aussi dit qu’il est le moins japonais. Qu’en fut-il exactement de Uchida ? sans doute la même chose que les personnages de ses films, personnages tragiques, en un sens, car ils sont confrontés aux lois non écrites. Mais quand Antigone exaltait ces lois divines contre la loi humaine, les personnages de Uchida succombent au nom de ces lois de la tradition. La différence, semble nous dire Uchida, tient dans ceci que ces codes n’ont rien de transcendant. Et nous repensons à l’absurde cérémonie du thé, en plein milieu d’un chemin dans Mont Fuji lance ensanglantée. Peut-être c’est une tradition, mais elle n’en reste pas moins à combattre : les marchands et l’enfant ont la colique et les trois nobles, indisposés par le fumet, croient que cette odeur vient d’eux-mêmes ; finalement la pluie jettera cette aimable compagnie dans la boue et dans la débandade : retraite ! Car devant la force de la réalité, ces traditions superficielles ne tiennent plus. Retour du trivial, ridiculisé, le "raffinement" : ouvrez le parapluie !

Matthieu Guinard

Meurtre à Yoshiwara de Uchida Tomu, Japon, 1960

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