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DAM STREET

Visionné dans le cadre du festival du film asiatique de Deauville (8-12 mars 2006)

Lotus du meilleur film au festival de Deauville, ce deuxième long métrage de la jeune réalisatrice Li Yu fustige la répression morale à l'œuvre dans les zones rurales chinoises au début des années 80-90 et la difficulté d'être une femme seule et libre dans une société éminemment machiste. Thème fort et nécessaire desservi par une mise en scène académique et un misérabilisme pesant.

On aime toujours voir des films critiques à l'égard du passé chinois. C'est salutaire et finalement logique que les jeunes générations de cinéastes se penchent sur les erreurs de leurs aînés et rendent hommage à leur manière aux victimes de ces années sombres. C'est pourquoi, à la lecture du scénario de Dam street, on ne peut que se sentir touché par l'histoire de cette lycéenne, Xiao-Yu, qui, en tombant enceinte, se heurte durement au climat répressif des années 80. Désignée à la vindicte populaire, elle est renvoyée de l'école et traitée comme une moins que rien.

Dix ans plus tard, dans les années 90, persuadée que son enfant était mort-né, elle est devenue chanteuse pop' et entretient une relation amoureuse avec un homme marié. Tableau peu brillant, surtout dans une société où une femme seule est forcément facile et où une artiste ne peut que vendre son corps au plus offrant. Ne parlons pas d'une chanteuse célibataire, dont tout le monde connaît le "passif" en matière de disponibilité sexuelle. Xiao-Yu doit donc repousser les ardeurs d'un patron de karaoké, essuyer les regard lubriques de ceux qui la regardent chanter et subir les réflexions grossières d'un peu près tout le monde. Son amant, lui, ne manque pas de lui jurer que c'est elle qu'il aime chaque fois qu'il la quitte pour rejoindre son épouse légitime

N'en jetez plus, la cour des malheurs est pleine, a-t-on envie de crier à Li Yu. La réalisatrice reconstitue en effet cette époque répressive avec acuité, mais également avec une sorte de complaisance qui frise le misérabilisme délibéré. La réalisatrice inflige épreuves sur épreuves à son héroïne et n'en épargne pas une miette à son spectateur. Ainsi cette scène interminable où la jeune femme est rouée de coups au beau milieu d'un concert par la femme, la belle-mère et même le fils de son amant. La caméra s'attarde, voyeuse, sur le corps recroquevillé de Xiao-Yu aux pieds de ses bourreaux, et l'on frôle la nausée.

Société figée

Heureusement, le film se focalise peu à peu sur la relation qui se noue entre la jeune femme, désorientée, et un jeune élève de sa mère, qui s'est épris d'elle. Bien sûr, vu l'âge de l'enfant, vus les rapports ambigus qui se tissent entre eux, le spectateur ne tarde pas à se douter qu'il s'agit du fils prétendu mort. Dès lors, deux options s'ouvraient à Li Yu : jouer la carte des retrouvailles émouvantes ou plomber l'ambiance jusqu'au bout. Elle a choisi la deuxième solution et, curieusement, on lui en sait gré. Faisant preuve d'un tact inattendu (que n'en a–t-elle usé pour l'ensemble du film !), elle observe les deux personnages s'évaluer, se chercher, se rejoindre parfois, dans un ballet sensible et léger qui est comme une parenthèse dans la vie compliquée de Xiao-Yu. La présence de l'enfant relègue les difficultés matérielles au second-plan, donne une lueur d'espoir… mais le film ne bascule ni dans la facilité, ni dans le happy end familial.

Dans cette société chinoise où tout est figé, rien ne semble jamais pouvoir aller mieux. Quels que soient les efforts accomplis, les rapports sociaux sont figés, les relations familiales dûment codifiées. Xiao-Yu a beau atteindre un statut social plus élevé en épousant son amant, fraîchement divorcé, elle reste aux yeux des hommes cette chanteuse fille-mère avec qui tout est permis. Elle en fait la désagréable expérience dès le jour de ses noces : même en accédant à une certaine respectabilité, la jeune femme ne peut prétendre ni au bonheur, ni à la simple considération humaine. C'est pourquoi elle ne peut non plus devenir la mère qu'on l'a empêchée d'être.

Li Yu n'a probablement pas choisi la voie la plus facile en donnant une vision aussi noire et pessimiste du monde. Cela rend certes son film éminemment sincère, mais aussi maladroit et pesant. La jeune réalisatrice manie le mélodrame avec trop d'académisme pour en faire une œuvre flamboyante et cruelle qui chamboulerait le cœur. Il ne suffit pas de noyer le spectateur sous l'émotion facile pour réaliser un plaidoyer percutant, il faut aussi une bonne dose de subtilité et de rigueur.

Marie-Pauline Mollaret

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