Orient-Extrême, le magazine des cultures asiatiques
Actu ciné - DVD
Critiques
Personnalités/Evénements
Section télévision

 
Facebook MySpace YouTube Orient-Extrême YouTube Orient-Extrême
Nosphere Capsule Tokyo MANGA PARTY FESTIVAL TAIYOU mikan music network HIGASHI MUSICa Fly in ParisSOUNDLICIOUS YESSTYLE agence ACPP Cap CoréeHAN’Seu Festival Jpopdb YESASIA
Nos partenaires

MEMOIRES D'UNE GEISHA

Disponible en DVD zone 2 aux éditions Studio Canal

Quand Hollywood a des problèmes avec ses sushis, pas de panique ! Steven arrive. Steven est là : après avoir parlé de l'empire du soleil dans son film Empire du soleil (1986), il a produit l'année dernière Mémoires d'une geisha, film qu'il devait initiallement réaliser lui-même, en esthète (humour). Humour ? Pas tant que ça : Mémoires d'une geisha version Rob Marshall, qui fait faire des claquettes à ses chinoises maquillées en japonaises dans des décors signés Hermès, est d'une telle connerie que n'importe qui aurait fait l'affaire, surtout Spielberg. Las ! Le monde tourne les enfants, et on a un créneau à respecter. Production ! Lightnings ! Effets spéciaux, il en faudra pour donner l'impression au public que c'est un film qui parle du Japon ; encore que... ; si le public était par miracle devenu subtil dans la nuit, ça se saurait dans tous les journaux du matin, pas vrai, Steven ? Rob ? Hollywood et ses sushis ?

Sayuri est une japonaise ; une japonaise belle et pauvre, très, pour qu’on se mette à l’aimer vite, et très fort, tout en mangeant du pop-corn. Un jour, ses immondes parents la vendent à une immonde maquerelle, qui la force à devenir une geisha, c’est-à-dire faire des choses absolument affreuses comme danser, ne pas chanter faux, attirer tous les David Hasselhof du coin, et avoir beaucoup d’argent ; ce à quoi elle se pliera, mais au fond d’elle-même, tout ce qu’elle veut, Sayuri, c’est l’amour d’un homme politique très puissant (rires). La chance : celui-ci en voyant ses beaux yeux bleus (silence) tombe raide dingue amoureux d’elle (béatitude). Ah, attendez, on me dit que dans le bouquin d’Arthur Golden, elle a les yeux gris bleutés… mais on s’en fout, c’est mieux bleus tout court, c’est bien connu c’est plus beau, bleu. Imaginez Henry Fonda dans Il était une fois dans l’ouest avec des yeux de hibou, hé, la honte ! Non, bleu c’est mieux. Et puis ça autorise plein de jeux de mots foireux avec le bleu de l’océan, le bleu du ciel, etc. Donc où en étais-je ? Ah oui, Watanabe Ken (quel bel homme !) : quel bel homme.

Sayuri a les yeux bleus, mais elle n’a pas que ça, donc ; elle sait aussi bouger son corps comme les théâtreux en collant du Palais Chaillot. Et quand elle le fait, quel festival ! La fameuse danse, entr’aperçue dans l’immonde bande-annonce international, plus proche d’un show métrosexuel de la Madonna du début des 90’s, rappelle le meilleur de Mtv North America, on peut supputer qu’elle entrevoyait déjà l’éventuelle occupation américaine, et son avant-gardisme comme le meilleur moyen de sauver sa peau, la chienne.

Mais elle n’est pas seule responsable, monsieur le juge, c’est vrai. Une petite vieille s’est faite passer pour elle dans d’abscons enregistrements : dès le début du film passe en off la voix de cette dernière, prenant l'intonation de Jeanne Moreau dans l’amant, sans les bons textes. Ou plutôt si, "les bons". Mais mauvais. C’est un peu confus ; l’artifice de la voix-off est à employer avec parcimonie et intelligence, il semble que l’équipe de Rob Marshall n’a retenu que la première condition : parfois, au détour d’une scène, la petite vieille parle, et on s’en fout. Pour ne pas s’en foutre, il aurait fallu qu’on connaisse la Sayuri. Or que sait-on d’elle ? Qu’elle est amoureuse d’un substitut de père qui derrière son sourire mielleux et son accent anglais (amélioré depuis le Dernier Samouraï) ne cache aucun lolikon (1), ou si peu. L’amour c’est beau, mais ça ne nourrit pas son personnage !

Mais quel personnage, après tout ? Il n’y a pour ainsi dire pas de personnage, ici bas. Des images, oui. Concentrons nous, nous sommes dans une salle de cinéma, ce que nous voyons est un film. Mémoires d’une geisha est la terrifiante victoire de la forme sur le fond, ou une manière de dire qu’on peut savoir manier une caméra sans rien avoir dans la tronche, certes ; mais ce débat là peut être lancé autour de n’importe quel blockbuster. Plus intéressant est le décalage qui en résulte entre d’un côté le public un tant soit peu nippophile, de l’autre… l’autre. Round one : quitte à engager des chinoises pour jouer les japonaises, autant les faire parler anglais ! Pas vrai ? Allez, admettons, Johnny. Mais après ? Après, rien. Le parti pris de recruter des japonais de carte postale parlant anglais n’est même pas assumé par ces immondes raclures de Dreamworks, puisqu’ils les font parler en japonais dans des instants "points d’exclamation" (le bridé parle anglais, puis pour dire "allons y" va crier "ikuzo !", c'est tellement plus savoureux !) ; ce qui n’empêche pas la bonne de service, soi-disant japonaise parlant anglais, de parler aussi bien japonais que Lucy Liu dans Kill Bill (vous suivez ?). Elle parmi d’autres (dont des vrais japonais véritables, qui ont du passer à travers les barrages routiers).

Déroute populaire

Il y en a une qui pourra vous en parler mieux que l'auteur de ces lignes, c'est Gong Li. Gong Li jouant quoique ce soit devant une caméra, c’est une certaine conception de la perfection. Gong Li parlant anglais, ça relève d’une autre juridiction... ; après Eros, la belle continue de nous prouver qu’on est pas près de la remplacer par des bimbos débridées, certes ; mais pas besoin de te donner tant de mal, Gong !

Tu as voulu jouer à Hollywood mais sans l’accent yankee, ce qui t’a même fait perdre un point par rapport à une des torpilles s’abattant sur le navire, Michelle Yeoh, aussi crédible en geisha que Carlos en coureur olympique (ok, c'est facile). Aucun doute que la belle brune est mieux éclairée par le soleil couchant de Daniel Lee (2) que par les tâcherons de DreamWorks. DreamWorks ! Fabricants de rêves ! Un rêve de préférence apatride, aculturel, lyophilisé, stérilisé, fast-food destiné à un peuple de moutons cosmopolites boum-boum croyant qu’aller boire le saké les met "in touch" avec une civilisation étrangère ! Aux Etats-Unis, le nouveau pc portable Microsoft s’appelle Origami (3). Le fond a-t-il été touché ? Rien n’est moins sûr, faîtes vos jeux...

Mais finissons-en, s'il vous plait. De quoi parlait-on, déjà… ah oui, des mémoires de la geisha, visiblement pas très fraîches puisqu’en deux heures vingt de film, on ne se souvient guère plus que du crêpage de chignons de sous-préfecture (Loft Story chez les geishas ?), et… de deux ou trois autres choses, allez, un peu de cœur. Les nominés sont : le script, le script, et pour finir le script (n’allons pas jeter la pierre aux acteurs, intermittent du spectacle c’est un métier difficile de nos jours).

Les clichés du mauvais cinéma fast-food s’empilent dès le début de Mémoires d’une geisha, aucune place n’est laissée à l’espoir, t-t-t. La mère supérieur de l’établissement, filmée dès son introduction comme une méchante sorcière de Walt Disney (les postures, l’intonation à la Cruella, les jeux d’ombre du chef op), annonçait dès le début la couleur, en murmurant à notre oreille complice à l’insu de notre plein gré : "le ridicule ne tue pas, gamin, il rapporte !". Le reste peut se résumer, dans le désordre, aux inévitables gags potaches (le gars crashant son vélo contre un étal parce qu’il était trop occupé à mater l’héroïne, quel humour novateur et en finesse !), ou encore à des fameuses répliques de Michelle Yeoh, comme : "ce qui prend aux autres des années, tu devras l’accomplir en quelques mois." (copyright Pretty Woman), ou encore : "on ne devient pas geisha pour accomplir notre destinée, on devient geisha parce qu’on a pas le choix." Le tout sur un ton théâtral. Yeeeeehaaaaa !

Le principal problème de Mémoires d’une geisha réside dans la faiblesse de ses dialogues. Le principal problème de Mémoires d’une geisha réside dans la faiblesse de son projet initial. Le vide exotique est ce qui le caractérise, néant urbaniste folklo bobo faisant glousser les fifilles admiratives ("c’est vraiment un autre monde, quand même, ce Japon…") et bander le mâle moyen en paix avec leur âme, ce grâce à un procédé magistral : instrumentaliser la geisha à l’aide de plans très judicieusement choisis, puis si l’on est taxé d’arrivisme clamer haut et fort que "mon film est une ode à la féminité et à la femme, monsieur !" Et puis elles sont si mignonnes, ces japonaises, un peu comme des bébés koalas au zoo, on devrait s’en acheter un couple, tu ne trouves pas chéri ? Oui, bon, les filles ne sont pas vraiment japonaises, mais quelle différence, ils se ressemblent tous !

Mémoires d’une geisha n’est pas un mauvais film en soi. Rob Marshall sait mettre en scène, en musique, il l’a prouvé avec Chicago qui, sans être un grand film, témoignait d’un sacré sens de la scénographie et du rythme. Quand la caméra s’emballe, quand l’action remplace les mots, l’homme connaît son affaire. Et tout comme dans Chicago, il manie l’art du raccord avec assez d’ingéniosité pour empêcher en dernier recours l'oeil de se fermer. L’ellipse temporelle de la guerre est à ce titre à double tranchant : d’un côté, elle accentue le fabuleux manque de développement du personnage de Sayuri, qui se limite à une belle vignette ; d’un autre, elle restitue de façon intelligemment schématique la révolution sociale qui a suivi l’après-guerre au Japon. Non, sincèrement, il y a du potentiel ; et votre humble serviteur discourerait bien sur le potentiel du personnage de Hatsumomo (joué par Gong Li), ou sur le toujours impeccable jeu de Yakusho Kôji ; mais à côté il lui faudrait alors parler de la photographie zolie mais totalement désincarnée de Dion Beebe ou de la musique tout pareil de John Williams, confirmant que les années 70, c’était vraiment avant. Et en fait, pas envie. Plus. Fatigué. Veut voir bons films, avec personnalités au bout de la caméra, sang et sueur, imperfections, plein, pas un problème, vie, nom d’un onigiri ! Alors fallait pas voir un blockbuster hollywoodien, va-t-on dire. Oui, mais c’était trop tentant, et puis votre humble serviteur n'est qu'un homme, rien qu'un homme, quoi de plus naturel en somme.

En consommant Mémoires d’une geisha, film non pas mauvais, mais tout simplement improbable, ou ce qu’Elisabeth Quin (4) a appelé une "carte postale pour mâle hétérosexuel"… (aussi épais que la carte, oui) on gagne au moins quelque chose, au fond de la fin : la conviction intime et délectable que la mondialisation, à l'heure actuelle, relève de la spectaculaire connerie.

Alexandre Martinazzo

Notes :

(1) Lolita Complex, syndrôme des grands messieurs respectables ayant un faible pour les uniformes de collégiennes, voire pour les collégiennes à l'intérieur.
(2) Moonlight Express, 1999, avec Tokiwa Takako et feu-Leslie Cheung.
(3) Dans la culture japonaise, art du pliage (de papier).
(4) Chroniqueuse télé caractérisée par une forte tendance à s'exciter soit pour un rien, soit contre un rien.

Orient-Extrême TV : les vidéos produites par Orient-Extrême