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CRYING OUT LOVE, IN THE CENTER OF THE EARTH

Disponible en DVD zone 2 (import japonais) aux éditions Toho, et en DVD zone 3 (import HK) aux éditions Panasia Films Limited

Sorti en 2004, Sekai no chuushin de, ai wo sakebu, littéralement "hurler son amour au cœur de la terre", est devenu rapidement un hit au box-office, et le mélo incontournable de la saison. Il était bien aidé : tiré du best-seller de Katayama Kyôichi qui fit pleurer toutes les jeunes japonaises dans les chaumières, et précédé d’une première adaptation télé en drama de qualité, il pouvait se reposer mollement comme certains blockbusters paresseux sur ces acquis. C’était sans compter sur l’implication au-delà du simple tâcheron de commande de Yukisada Isao, le très remarqué faiseur de Go, autre hit de 2002 avec Kubozuka Yôsuke et déjà Shibasaki Kou. Mais le réalisateur avait là un matériau autrement plus délicat à scénographier que son précédant pamphlet branché. Prendre aux tripes sur des éléments simples, n’est-ce pas là la qualité des meilleurs conteurs ?

Les lettres impatientes

Osawa Takao (du célèbre drama Hoshi no Kinka, avec Sakai Noriko) est un fringuant trentenaire sur le point de se marier avec une très belle jeune femme (Shibasaki Kou, Battle Royale). Mais de son lieu de travail, baigné dans la pénombre des après-midi pluvieux, il regarde les gouttes battre le vitrail, et apprend qu’un typhon s’approche de la ville ; un typhon qui nettoie les rues, balaie les pellicules mortes, effraie les vieilles dames, et rend les rêveurs impuissants. Un de ceux qui a brisé une part de lui-même, lorsqu’il avait 17 ans… et que la fille qu’il aimait est morte. Ce souvenir ressurgissant en douleur le pousse à quitter la ville sur un coup de tête, et à retourner dans sa maison d’enfance, perchée au nord d'une petite ville côtière, pour retrouver les cassettes audio qu’elle avait l’habitude de lui laisser en guise de lettres. Au fur et à mesure qu’il les écoute, le regard dans le vide, carbure sa mémoire martyrisée… et une question : se souvient-il aujourd'hui d’elle, ou bien est-ce plutôt qu’il ne l’a jamais une seule seconde oubliée ?

Sekachuu, comme l’appellent les japonais, est un des derniers enfants de la vieille tradition japonaise d’adapter quasiment tous leurs films soit de romans, soit de mangas. Une sorte de garantie de succès, qu’ils disent. Nous a priori on est d’accord.

Mais plus qu’une adaptation littéraire, Sekachuu est un mélodrame. Si l’on met de côté les films de genre comme le chambara ou les ninkyô-eiga (films de yakuzas), que reste t-il de caractéristique dans le cinéma japonais ? Réponse : les mélodrames ou ils sont deux, jeunes, beaux, et dont l’un voit mourir l’autre dans une lente agonie, affirmant au monde combien il est douloureux d’aimer, rejoignant même parfois sa douce moitié dans l’éternel ouaté. Les suicides ont beau être monnaie courante de par chez eux, quand on meurt, c’est pas top-moumoute. Nulle fille n’a autant pleuré que Fukada Kyôko dans le célèbre drama Kamisama Mô Sukoshi Dake, nul malheureux ne meurt autant que les coréens dans leurs films (au hasard Christmas in August, …Ing, Lover’s Concerto), et avant d’y passer, ils disent souvent un truc dans le genre de "merci de t’avoir rencontré", et les torrents de larmes se déversent dans les tubes cathodiques.

Le goût pour le sacrifice imprègne également le genre du hero-movie, où le héros est héroïque, mais mort. Quoi de plus efficace ? Le mélodrame a toujours marché car on rêve tous de grandes histoires d’amour hautes en couleurs et en épreuves existentielles, où nous pourrions nous prouver combien nous sommes valables par notre dévotion à un "autre" idéalisé, et nous sentir un peu plus vivants, sinon éternels. Mais l’Asie, peut-être par manque de conscience individuelle comparée à l’Occident, s’est faite une experte dans l’art lacrymal... en bien (parfois) et en mal (souvent) : ainsi, on pouvait appréhender le film de Yukisada Isao, et on était en droit de ne pas en attendre grand-chose. Malheur à nous !

N’oublie pas que j'ai existé

Le scénario de Sekachuu tient sur un timbre, sur deux lignes, sur trois idées qui ne cassent aucune des quatre élégantes pattes du canard. Raconté au bistrot, ça donnerait à peu près ça : "c’est un gars qui va se marier, mais le hic c’est qu’il est encore amoureux de son ex qu’est déjà refroidie depuis un bail, alors il se souvient, et il pleure, ce con." Car c’est inévitable, certains trouveront le héros bien fragile, dans notre univers impitoyable. Mais là n’est pas le sujet ; le héros n’est tenaillé ni par le remords, ni par un secret, ni rien de tout cela ; il est juste un homme qui n’a pas pu oublier son premier amour.

Cette jeune fille presque femme pleine de vitalité et d’idées d’avenir, qu’il s’est pris à aimer un jour, peut-être même pas au premier regard, mais à un point X marquant l’emplacement, et son destin…

Intervient alors le premier élément thématique fort du film.

Le cinéma est par essence suggestif, même lorsqu’il montre tout ; car aux yeux du spectateur, il ne montrera jamais vraiment tout ce qui se raccorde à l’idée que ce dernier s'en est faite. Le mélodrame agît de cette façon, mais au plus profond de nous, plus que la scène d’action burnée ou la rencontre du septième type ; car il nous rappelle nos premiers sentiments, poussées de fièvre, sueurs froides romantiques. Car il nous rappelle nos premières questions de jeunes adultes pas encore convertis au monde du conscient ; conscient des limites des mythes qui ont bercé notre enfance, avant d’être oubliés. L’amour est une idée folle et gamine, une des rares choses dont on affiche le vernis qui nous rattache encore totalement à l’esprit d’enfance, lorsque nous avions peur du noir et cherchions une main à saisir. "Tu ne seras plus jamais seul" est peut-être l’affirmation que l’humanité aimerait croiser, un matin, au détour d’un chemin scabreux.

Le héros de Sekachuu n’est pas seul, mais il est solitaire. Par exemple, on ne voit au début du film aucune scène entre lui et sa future épouse. Leurs retrouvailles ne se dérouleront que bien après, dans un contexte hautement symbolique.

Au début de Sekachuu, Osawa Takao semble répandre toutes les parcelles de son corps dans une infinie solitude, que personne ne peut comprendre (air connu). On comprend rapidement qu’il n’y a qu’un deuil pour engendrer ce genre d’état second, et dès lors qu’on a identifié la trame et la future jeune belle et innocente victime (une camarade de classe au lycée), seule la question du "comment va t-elle mourir" (comment dans le sens "après avoir accompli quoi") sert de suspense. Mais le suspense n’est que tertiaire dans une histoire conjuguant les pires maux de la terre en un, le deuil d’un amour (l’individu).

Les deux bonnes heures du film de Yukisada Isao donnent son temps au héros de morfler au rythme des battements de cœur de son ex-douce, qu’il entend à l’autre bout du casque, la main crispée sur son walkman délavé. Le premier élément thématique du film, le premier amour, s’affiche en deux temps : d’abord dans la solitude d'Osawa Takao ; cette solitude, c’est lui qui l’a construite, c’est lui qui l’a entretenue, personne d’autre. On peut dire qu’il se morfond ; mais mieux vaut se demander pourquoi. On dit que seule une femme peut guérir de l’absence d’une autre femme ; à défaut d’être une question de point de vue, ce problème est surtout une question de détermination. Pour oublier, il faut d'abord VOULOIR oublier. Le héros de Sekachuu ne peut oublier car il ne veut pas, et c’est pourquoi il refuse tout autre amour, y compris celui de sa future épouse, qui l’aime d’un amour sincère. Lui aussi l’aime, mais si affreux que puisse t-être ce constat, n’y a-t-il pas différents degrés en amour ? Le héros aime sa future épouse, mais mourrait pour son premier amour. Et s’il venait à aimer de ce même amour absolu une autre, cela ne signifierait-il pas galvauder l’idée même d’amour ? Et s'il oublait cette fille qui aux yeux du reste du monde ne fait aucune différence, cela ne reviendrait-il pas à trahir sa mémoire ? Et la trahison, au fond de l'âme, n'est-elle pas pire que la plus infinie souffrance ? Là réside le deuxième temps.

Osawa Takao est donc un être seul d’abord à l’intérieur, puis à l’extérieur. Quelle meilleure démonstration d’amour qu’une dévotion post-mortem ?

Et c’est bien là le sujet, et le but du héros, d’aller au centre de la terre, un centre symbolique (ici l’Australie), jurer la réalité irréductible de son amour, et le hurler aux Dieux. La terre pouvant facilement être assimilé aux enfers, cela exclue par là même l'idée de suicide pourtant chère aux japonaise. Sekai no chuushin de ai wo sakebu est un conte japonais résolument moderne.

Le second élément thématique fort du film est le souvenir.

Le procédé du flash-back est un procédé que le trop plein d’exploitation a fini par rendre irritant, sauf lorsqu’il épouse avec authenticité les mécanismes du souvenir. Dans le film de Yukisada, tout comme dans le roman, chaque flash-back intervient à un instant rempli de sens, et cela donne à l'instant davantage de force évocatrice. Le souvenir est la chose qui touche le plus l’homme au coeur tant il évoque avec un charme insoutenable l’impotence, la solitude, la mort ; le cinéaste, de la même façon que le romancier, a su plutôt bien illustrer cette idée.

Mais avec un matériau thématique de ce niveau, était-il bien utile de faire un film ?

De l’utilité de l’adaptation

Aux premiers abords, le conte de Katayama Kyôichi rappelle l’immense Love Letter, de Iwai Shunji, dans la place dans la narration de l’amant(e) défunt(e), et dans l’univers scolaire des souvenirs.

Dès le premier flash-back, on voit que le réalisateur n’a pas raté la ressemblance : la même atmosphère élégiaque y règne, faite de salles de classes et de vieux salons poussiéreux baignant dans une lumière du jour diffuse. Logique : le chef opérateur est Shinoda Noboru, responsable de la photo sur tous les Iwai Shunji, ainsi que sur quelques films mémorables comme Shikoku et Chloé. C’est passablement merveilleux à regarder, et les jeunes acteurs semblent s’y plaire face à la caméra douce du cinéaste, aimant décidemment filmer la jeunesse. Mais qui n’aime pas filmer la jeunesse ?

Moriyama Mirai, transfuge de la télé japonaise (on l’a vu dans le drama Waterboys en 2002, justement aux côtés de l'acteur qui joue son rôle dans Sekachuu version TV, Yamada Takayuki), incarne le héros adolescent, avec une beaucoup de justesse (et une ressemblance saisissante) ; face à lui, Nagasawa Masami illumine l’écran à la manière de Sakai Miki dans Love Letter, belle et dépensière, rêveuse et sacrifiée. Entre eux deux trône un des personnages phare de l’histoire, le grand-père photographe qui traverse les âges, superbement interprété par le gigantesque Yamazaki Tsutomu (Kagemusha au compteur, tout de même - il est intéressant de noter que l'acteur qui jouera le rôle du grand-père dans le drama, est Nakadai Tatsuya... "LE" Kagemusha). Témoin des premiers émois de son neveu, il rappelle en temps voulu l’échec de son premier amour à lui, tout en sachant pertinemment que cela ne suffira pas au petit gars pour qu'il envoie tout valser et ne pense plus qu’à sa gueule. A eux trois, ils symbolisent, quelque part, l’éternité de l’amour et son éternelle insatisfaction. Yukisada Isao filme avec tendresse et pudeur ces êtres rendus éventuellement plus forts par ce qui ne les tue pas.

On ne sait pas trop, en fait.

Au présent, la lumière baisse d’intensité, les couleurs sont froides, il pleut ; rien de bien original, mais toujours aussi joli à voir. Et sous cette pluie, Osawa Takao, dans un rôle casse-gueule parce que très statique, arrive à faire corps avec son double adolescent, grâce à une démarche gauche, un regard hésitant ; et ses larmes ont un poids. Au moins autant que celles de Shibasaki Kou, une des plus belles femmes du monde (hop), qui traverse ses quinze minutes à l’écran avec le panache d’une grande actrice, que ce soit lorsqu’elle pleure, ou lorsqu’elle ne dit rien. C'est un des autres atouts de Sekai no chuushin de, ai wo sakebu : si ça pleure beaucoup, c'est en silence, et sans s’appuyer sur des violons de six tonnes pour forcer l’adhésion. D’ailleurs, ce n’est pas tant un "major tear-jerker" comme certains veulent bien le vendre ; le film jette plus le spectateur dans un état de mélancolie totale, ne sachant s’il doit rire de cette fatalité qui nous enterrera tous, ou en pleurer. Soit un peu la même chose, quelque part.

De la pudeur… doté d’un casting exemplaire, et sur le ton qu’il fallait, Yukisada Isao tape encore dans le mille et le cœur des spectateurs qui ont fait du film un des cartons de l’année 2004. Le réalisateur, dont c’est là le huitième film en 6 ans (!), continue, après donc Go, mais aussi le très joli Himawari et son segment de Jam Films, de s’affirmer comme un des réalisateurs japonais les plus prometteurs à l'heure actuelle.

Alexandre Martinazzo

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