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KINOTAYO 2011 : interviews des réalisateurs Hanawa Yukinari et Nakajima Ryô

Interviews réalisées dans le cadre de la 6ème édition de Kinotayo, festival du film japonais contemporain

Orient-Extrême s’est entretenu avec deux réalisateurs nippons indépendants, Hanawa Yukinari, venu au festival Kinotayo soutenir le courageux mais difficile
My Wife, et le jeune Nakajima Ryô, dont le plein potentiel reste à exploiter, venu présenter When I Kill Myself. Au programme, des questions sur le cinéma japonais et sur leurs films.


(ci-dessus, de gauche à droite, les affiches du festival de Kinotayo, de My Wife, et de When I kill myself)

Orient Extrême : quel regard portez-vous sur le cinéma japonais aujourd’hui ?
Hanawa Yukinari : Les conditions pour faire du cinéma au Japon sont très difficiles. La première raison, c'est la crise économique qui rend très ardue la quête de financements. Ensuite, les réalisateurs s’accordent peu de liberté d'expression sur les problèmes actuels, comme la délinquance, précisément pour avoir la chance d'être financés. J’aimerais qu’on puisse s’exprimer davantage à travers les films indépendants, et qu’à partir de 2012, les choses iront mieux.
Nakajima Ryô : Deux tendances coexistent comme dans d’autres pays, avec d’un côté, les films commerciaux, et de l’autre, les films indépendants. Depuis Fukushima, les grands producteurs évitent les thèmes susceptibles de s’interroger sur la société. En revanche, les réalisateurs indépendants s’interrogent avec un œil critique sur le gouvernement, le système politique et les problèmes de société japonais.



Orient Extrême : Votre film est l'adaptation d'un livre tiré d'une histoire vraie, celle de l'auteur, qui a aidé sa femme en phase terminale de cancer à mourir, en lui faisant traverser l'archipel à bord de son van sans lui faire suivre le moindre traitement. Quelles libertés avez-vous prises dans votre film par rapport au livre ?
Hanawa Yukinari :
Il y a un tiers de fiction par rapport à l’histoire. En fait, ce qui s’est passé en réalité a été beaucoup plus dur que ce qui se passe dans le film. Par exemple, la scène où il l’emmène à l’hôpital n’existe pas dans le récit.

Orient Extrême : Pourquoi l'auteur a t-il décidé de respecter la dernière volonté de sa femme, sachant qu'il s'agissait là d'une évidente "assistance à suicide" ?
H.Y. :
J’ai rencontré une seule fois Shimizu, environ dix jours avant le tournage. En fait, il a proposé à sa femme, qui avait près de douze ans de moins que lui et qui l’appelait « mon vieux », de se soigner. Mais elle se savait condamnée, elle en était quasiment au stade terminal ; aussi préféra-t-elle vivre ses derniers jours aux côtés de son mari, plutôt que de passer le restant de sa vie à l’hôpital.

Orient Extrême : On assiste donc, tout le long du film, à la lente agonie de l'épouse. Quel était votre objectif, en filmant cela ?
H.Y. :
Le cancer est la cause la plus fréquente de mort au Japon. Je n’ai donc pas essayé de dénoncer la souffrance de la maladie, bien connue de tous, mais de mettre en scène la force de l’amour.

Orient Extrême : Quelles ont été les suites judiciaires de cette affaire ? Shimizu a t-il "payé" pour avoir laissé mourir sa femme ?
H.Y. :
Il a été mis en examen, puis emprisonné pendant vingt jours. Puis il a été disculpé. Il n’y a pas eu de procès.

Orient Extrême : On aperçoit le personnage de leur fille à la fin du film ; qu’a-t-elle ressenti, elle qui n’a pas été aux côtés de sa mère dans ses derniers jours ?
H.Y. :
On peut imaginer que sa fille aurait voulu être auprès de sa mère ; mais il y a eu des conflits familiaux, et elle était partie très jeune pour se marier.

Orient Extrême : My Wife est un road movie lent et difficile en quasi huis clos ; comment les deux acteurs, Miura Tomokazu et Yoshida Yoriko, ont-il préparé leur prestation ?
H.Y. :
 Miura et Yoshida, qui ont accepté de participer au projet à la première lecture du scénario, ont préféré attendre la fin du tournage pour rencontrer Shimizu Hisanori. En revanche, ils se sont documentés pendant deux ou trois mois ; ils ont lu le récit et les articles relatifs aux événements, et se sont de fait bien imprégnés de l’esprit de l'histoire.

Orient Extrême : Soyons francs, vous avez tourné My Wife avec des bouts de ficelle. Quelles en ont été les conséquences ?
H.Y. :
  Au départ, nous avions prévu un budget de 50 millions de yens (500 000 euros), mais nous avons rencontré quelques problèmes. J’avais un objectif Panasonic semi-pro. L’équipe tournait autour de la camionnette, centre du film, que les techniciens et moi conduisions nous-mêmes. Nous avons tourné un peu en hiver et surtout en été, et les acteurs avaient tellement chaud dans la camionnette qu’ils maigrissaient à vue d’œil. Le couple dont on raconte l’histoire dans le film est en réalité allé jusqu’à Hiroshima (sud de l'île centrale de Honshû). J’ai raccourci leur périple pour des questions de budget. Mais j’ai choisi des lieux intéressants : en deux jours chrono, nous avons tourné à Toyama, sur la célèbre dune de Tottori, et à Himeji, célèbre pour son château. Le producteur a carrément voulu qu’on profite du tarif réduit sur l’autoroute pendant le week-end...

Orient Extrême : Pour terminer, la question classique : quels sont vos prochains projets ?
H.Y. :
J’en ai, mais ils n’ont pas encore abouti. Comme My Wife était un film dur, j’aimerais tourner cette fois-ci un film gai !


(Ci-contre, de haut en bas, Hanawa et Nakajima)

Orient-Extrême : Vous avez été ce que l'on appelle un hikikomori, de cette catégorie de gens plus ou moins jeunes reclus dans l'appartement de leur famille, voire dans leur chambre, pendant une période pouvant s'étendre sur des années. Cette expérience a-t-elle influencé votre travail sur When I Kill Myself, histoire de jeunes enfermés contre leur gré certes, mais qui finissent enfermés dans leur propre fatalisme ?
Nakajima Ryô :
Pour When I Kill Myself, qui est mon troisième film, le scénario était déjà prêt, puisque c’est une adaptation d’un roman sorti en 2006 lui même tiré du manga Ikigami. J’ai pu toutefois intervenir sur l’écriture. Mon premier film, This World of Ours (Oretachi no sekai), traitait des hikikomori, avec une touche beaucoup trop personnelle, finalement : je l’ai revu, et le trouve trop subjectif. When I Kill Myself a emporté plus de succès. Mais même dans ce dernier film, le thème de fond reste l’enfermement. D’abord, ces six jeunes gens enfermés dans une si grande prison pour eux tout seuls, c’est irrationnel. Je voulais montrer l’univers carcéral, avec des jeunes enfermés mentalement dans un système, et ainsi montrer des images de la solitude. Ensuite, les deux personnages principaux ne désirent au final pas réintégrer la société, restant repliés sur eux-mêmes, dans leur histoire d’amour, et refusant l'ouverture sur le monde. La solitude est un phénomène jeune d'une trentaine d'années au Japon, suite à une conjonction d’événements. L’essor économique a été fulgurant, mais l’éducation des jeunes et la mentalité politique n’ont pas suivi. La notion de famille soudée a éclaté, et la notion d’individu a émergé. Les jeunes se sont retrouvés sans repères ni valeurs, ce qui les a conduit à un certain désarroi, et à se renfermer sur eux-mêmes. Certains s’enferment inconsciemment, sous la pression des adultes.

Orient Extrême : Quelle a été l’influence du film de Fukasaku Kinji Battle Royale (2000) sur votre film ?
N.R. :
J’ai vu Battle Royale quand j’avais quatorze ans. Je n’étais alors pas d’accord sur le fait qu’il traitait des problèmes des jeunes. Aujourd’hui, je le trouve intéressant. When I Kill Myself décrit, lui, une particularité des jeunes Japonais.

Orient Extrême : Votre film traite du suicide, est-ce pour vous un sujet des plus essentiels dans la société nipponne ?
N.R. :
Bien sûr. Il existe chez nous une tradition du suicide, comme celle du hara-kiri, ou seppuku, le suicide rituel par éventration, relatif au code d’honneur des samouraïs qui n’ont pas été à la hauteur. Le suicide n’est pas dévalorisant dans la mentalité japonaise, notamment le suicide en couple.

Orient Extrême : Quelles réactions ont suivi la sortie de When I Kill Myself au Japon ?
N.R. :
Au Japon, comme j’ai pu le voir aussi ici en France, mon film divise. Si les jeunes de moins de vingt ans l'ont adoré, certains adultes dotés d'une certaine morale l'ont critiqué, voire ignoré. Mais l’idée de départ d’un explosif implanté dans le cœur pour se suicider quand on le désir par simplement pression d’un bouton est bien acceptée.

Orient Extrême : Vous n’avez que 28 ans, et en êtes déjà à votre troisième film. Comment en êtes-vous arrivé là ?
N.R. :
J’ai fait des films amateurs dès mes vingt ans. Quand j’ai eu 23 ans, mon film This World of Ours a été primé dans des festivals de films indépendants, ce qui m’a ouvert les portes du cinéma commercial. When I Kill Myself est mon troisième film commercial.

Orient Extrême : Quel est votre prochain projet ?
N.R. :
J’ai un ami photographe aveugle [ceci n'était a priori pas une blague, NDLR], avec qui j'aimerais coréaliser un film sur une chanteuse qui devient aphone et un jeune homme sourd [même remarque que précédemment, NDLR]. Le film sera proposé avec des sous-titres, et en audiodescription.


Propos recueillis par Christine Calais

Photos de Hanawa Yukinari et Nakajima Ryô © Christine Calais

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