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Sono Shion et Kagurazaka Megumi au Kinotayo 2011 : rencontre à la MCJP

Le 24 novembre 2011, à la Maison de la Culture du Japon à Paris (MCJP) dans le cadre du festival Kinotayo, était projeté ce qui devrait être le 24ème film de l’un peu barré Sono Shion, réalisateur du méga-culte Suicide Club : Cold Fish. Il est préférable d’employer le conditionnel quand on aborde la carrière d’un énergumène pareil, la moitié des films qu’il a réalisés en 25 ans n’ayant pas dépassé les frontières naturelles de l’archipel, et les données changeant d’une vershion de Wikipédia à l’autre (sur la japonaise, Cold Fish serait son 21ème film ; sur la vershion anglaise, son 26ème ; nous avons donc choisi de nous fier aux informations de son site officiel…). Moins obscur que ne le laissent entendre les légendes urbaines du Web depuis la sortie de Suicide Club (dix ans, déjà !), Sono Shion n’en demeure pas moins généralement rare et cryptique dans sa façon de s’exprimer sur ses œuvres. À la fin du film, et pendant trente généreuses minutes, le public, qui remplissait 80 à 90% de la salle, a donc bien profité de sa présence pour le bombarder de questions. À ses côtés se tenait la plantureuse Kagurazaka Megumi, qui est devenue sa fiancée au printemps, et à qui l’on ne posera hélas qu’une seule question.





Un spectateur français : Comment sont accueillis vos films, en particulier au Japon ?
Sono Shion :
Mes précédents films n’ont pas reçu un bon accueil au Japon, mais la situation fut différente pour Cold Fish, qui a été perçu comme une comédie noire. Je m’en suis étonné, puisque je n’ai pas réalisé ce film dans le but de faire rire ; et pourtant… Cold Fish a aussi reçu un très bon accueil à la Mostra de Venise en 2010.

Une spectatrice japonaise : Cold Fish contient beaucoup de scènes choquantes et il ne doit sûrement pas être montré aux enfants. A quel public est-il destiné ?
Sono Shion :
Je vais éviter de vous apporter une réponse conventionnelle. J’ai vu, par exemple, des films de François Truffaut dans lesquels on parlait d’érection aux enfants. Alors bien sûr, mon film est interdit aux moins de 16 ans… mais j’aimerais bien que des élèves de primaires aillent le voir en cachette.

Un spectateur français : On distingue très souvent des références à la religion dans vos films : statuettes, croix… quelle en est la raison ?
Sono Shion :
Attention, je ne peux pas dire que j’adhère au christianisme ; mais s’il existait un fan-club du Christ, j’aimerais bien y adhérer ! Un jour, il faudrait que je fasse un film qui s’intitulerait Christ, Encore !.

Une spectatrice japonaise : Beaucoup de sang coule dans votre film, et l’on sent presque son odeur à travers l’écran. À l’instar de Mishima Yukio, abordez-vous le sang dans une logique d’esthétisme ? Quel rapport lui entretenez-vous ?
Sono Shion :
Depuis tout petit, j’adore le sang qui coule… dans les films, uniquement. En réalité, j’en ai peur et la vision du sang m’est désagréable. Dans mon enfance, j’ai fait des expériences en tachant un t-shirt avec du faux sang, pas du vrai, puisque j’en ai peur. Au fil des années, je pense être devenu un expert du faux sang au cinéma, et j’ai dû en développer une sorte d’esthétique, en effet.

Une spectatrice française : Au-delà du sang, le concept de l’invisible, le fait de vouloir rendre invisible celui qui dérange, est intéressant. Qu’est-ce qui vous a conduit à aborder ce thème ?
Sono Shion :
J’ai été élevé dans une famille très stricte, et j’étais un cancre, un mauvais élève. Cette éducation m’a traumatisé, et j’aurais très bien pu être interné dans un hôpital psychiatrique. Le fait d’avoir subi cette oppression durant toute mon enfance me pousse peut-être à filmer des oppressés.



[NDLR : attention au spoiler qui suit !]

Un spectateur français : Dans Cold Fish, le personnage qui survit est une jeune femme. Doit-on comprendre que la femme est l’avenir de l’homme ?
Sono Shion, après réflexion :
Shamoto, le personnage principal de Cold Fish, dit avant de mourir "La vie est pénible, la vie fait mal". C’est presque cynique car il crie cela et meurt ensuite. Il ne suffit pas de crier ce genre de chose haut et fort pour vivre, survivre ou faire la morale. On peut très bien mourir bêtement en tombant d’une falaise, on ne peut pas prévoir l’avenir.

Une spectatrice française : Ce film est long et enchaîne les longues scènes sanglantes. Vous rendez-vous compte que cette accumulation interminable finit par diminuer la tension et anesthésier le public qui n’est plus choqué ? Si votre but était de choquer, ne serait-ce pas là un échec ?
Sono Shion :
C’est maîtrisé et réalisé intentionnellement. Ce film est inspiré d’un fait divers. Au début, le héros est très choqué par ce qu’il voit, par tout ce sang qui coule. A force de voir et revoir ce genre de scène, il commence à s’y habituer. J’ai voulu procurer la même sensation au public durant le visionnage de Cold Fish.

Un spectateur français : Je trouve le film très mélancolique, très profond… Au début, on voit un extrait de Kaïro de Kurosawa… [Le reste de la question est inaudible]
Sono Shion : Je ne pense pas avoir utilisé un extrait de Kaïro. Peut-être est-ce un fantôme ?
S’ensuit un échange inaudible pour l’audience entre le spectateur du premier rang et la traductrice.
Sono Shion : Vous avez toutefois raison de parler de mélancolie à propos de Cold Fish. J’ai voulu faire ressortir la mélancolie du fait divers dont il est tiré, plutôt que d’en simplement montrer la cruauté. J’étais moi-même également dans une période mélancolique de ma vie au moment de sa réalisation.

Un spectateur français : J’ai une question pour l’actrice Kagurazaka Megumi. Comment le metteur en scène dirige-t-il ses acteurs ?
Kagurazaka Megumi :
Je ne parlerais pas exactement d’un jeu d’acteur ni d’instructions précises données par Monsieur Shion. Il me demandait de me connaître moi-même, de faire appel à mes souvenirs, à mes propres expériences pour retranscrire et exprimer au moment opportun les émotions que j’ai pu personnellement ressentir dans ma vie.

Une spectatrice française : Je regarde beaucoup de dramas japonais et ils renvoient souvent une image très positive de la vie dans l’archipel, comme si tout le monde était heureux. C’est très différent dans les films de Sono Shion. Est-ce que vous nous montrez une autre facette de la société japonaise ?
Sono Shion :
Comme je trouve les séries télévisées japonaises très ennuyeuses, je ne les regarde pas et je ne les connais pas ! De ce fait, il n’y a dans mon cinéma aucun positionnement intentionnel vis-à-vis d’elles. Selon moi, ces séries japonaises sont mensongères, et je ne pense pas qu’elles décrivent notre société de façon honnête. Mais la famille que j’ai mise en images dans mon film n’est pas davantage représentative d’un quelconque modèle.



Un spectateur japonais : J’ai 51 ans et deux films m’ont choqué dans ma vie : Orange Mécanique de Kubrick, et le vôtre, Cold Fish. Je trouve formidable qu’un réalisateur japonais arrive à faire un film aussi merveilleux, et je vous encourage en en produire d’autres !
Sono Shion :
"Merci !"

[NDLR : sans taxer le vénérable nippon auteur de cette dernière question de condescendance envers son propre pays, il est de notre devoir de souligner le fait qu’en gros, il a trouvé ça génial que des petits Japonais puissent faire des grands films, comme s’ils étaient un peu nuls en général et n’avaient jamais fait de grands films à la hauteur des chefs-d’œuvre du cinéma occidental. Il faut croire qu’on peut être japonais et ne pas connaître grand-chose au cinéma japonais, fan de Kubrick ou pas…]



Kinotayo, le festival du film japonais contemporain du 8 au 29 novembre 2011
Site officiel du Kinotayo :
www.kinotayo.fr

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