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[Interview] BARBET SCHROEDER, réalisateur d'INJU

Interview réalisée à l'occasion de la sortie en salle du film Inju, La Bête dans l'ombre, avec Benoit Magimel, Minamoto Lika, Ishibashi Ryô, Sugata Shun...
Lien vers notre critique.

Quand le plus américain des réalisateurs français, Barbet Schroeder (Kiss of death, JF partagerait appartement, Calculs meurtriers, Barfly !), vous invite chez lui pour parler de son dernier film, les questions cinéphiliques légèrement digressives se bousculent dans votre tête, mais le contre-jour dramatique qui l'enveloppe n'incite pas au laisser-aller. A tort ? Affectueux manipulateur nous plongeant dans une machination sordide ayant pour protagonistes un jeune écrivain français (Benoit Magimel) et une mystérieuse geiko (Minamoto Lika) dans le Kyôto d’aujourd’hui, le cinéaste parle passionnément du Japon, du cinéma qu’il aime, des bonnes façons de s'y prendre, et de sadomasochisme.

Orient-Extrême : Le Japon d’Inju est à la fois amical, à l’image de l’interprète, et à la fois mystérieux et potentiellement dangereux, comme le personnage de Tamao. S’agit-il de votre Japon ?
Barbet Schroeder (réfléchit) : Non. Le Japon d’Inju est né des besoins du scénario. C'est-à-dire que si l’on y inclut une geiko, et que l’on veut être un peu sérieux, on situe l’action à Kyôto. Or, on ne peut pas vraiment dire que le Japon soit représenté par Kyôto, qui est une sorte de poche de traditions. D’autre part, pour ce qui est du personnage de Honda, disons simplement que c’est comme dans un buddy movie (1), avec deux personnages qui font une enquête ; c’est tout à fait fonctionnel, c’est un schéma classique qui se retrouve partout, selon lequel quand deux types font une enquête, ils doivent finir par bien s’entendre. Je ne peux pas vous en dire plus… ça gâche le plaisir. Le film (pensif)… à mon avis, Inju est encore plus appréciable au deuxième visionnage. Pour tout vous dire, je l’ai fait en y pensant (rires).

Orient-Extrême : Il y en a une qui ne souffrira pas un deuxième visionnage, c’est la fabuleuse Minamoto Lika [qui joue Tamao, NDLR]… comment l’avez-vous choisie ?
Barbet Schroeder : C’était un casting qui s’est fait autant à Tôkyô qu’à Paris ; elle sortait tout de suite du lot. Par sa beauté, mais aussi par son mystère, son aura étrange. C’est ce mélange d’étrangeté et d’intelligence – parce qu’on sent immédiatement cette intelligence – qui m’a plu, sans compter que c’est… une rebelle. Parce qu’on imagine les mannequins et les jeunes femmes japonaises très dociles, or Lika fait partie d’une génération qui n’a plus grand-chose à voir… c’est pour ça qu’elle est partie vivre en France. C’est en se rebellant. De plus, elle voulait devenir actrice depuis longtemps. Elle rassemblait donc pas mal d’éléments.

Orient-Extrême : On peut se demander si elle avait, au-delà de ces éléments, des "compétences" pratiques, pour les scènes de danse, ou, soyons fous, de sadomasochisme.
Barbet Schroeder : Eh bien non ! Tout a été fait avec des spécialistes. Pour chaque scène qui contenait quelque chose d’un peu spécial. Je voulais vraiment respecter le pays, ses traditions… Je voulais être authentique, et en particulier en ce qui concerne le monde des geiko. Dans ce cas précis, nous avons été très loin, c'est-à-dire que nous avons réussi à contacter les trois personnes qui sont les dépositaires de la tradition dans le cœur du quartier de geiko le plus traditionnel, Gion. Et c’est à une de ces trois personnes, une ancienne geiko qui entraine aujourd’hui des petites nouvelles, que j’ai donné le pouvoir sur le plateau : le résultat était absolument délirant. Parce qu’en Amérique, quand on engage comme consultants des inspecteurs de police ou des investigateurs, si jamais les directives de ceux-ci deviennent trop ennuyeuses, on leur répond "oui mais dramatiquement, j’en ai absolument besoin, il faut qu’on trouve un compromis", etc. Or avec elle, je n’ai rien fait de cela. Je me suis plié à tout.



Orient-Extrême : Vous avez également ce rapport assez radical au réalisme dans tous vos films ?
Barbet Schroeder :
Oui. Pour moi, tout grand film est un documentaire, et inversement, lorsque je fais un documentaire, j’essaie de le faire ressembler au maximum à un film de fiction. Pas question de débarquer avec une équipe étrangère au pays, comme la plupart des films américains qui se déroulent à l’étranger et qui vous font dire : "Mais qu’est-ce qu’ils ont été faire, qu’est-ce qu’ils sont allés inventer ?". C’est pour ça que j’ai fait le film avec une équipe japonaise, j’essaie de m’approcher du pays. C’est une façon de travailler que j’avais déjà développée à Medellin, quand j’avais réalisé La Vierge des tueurs,  en prenant une équipe colombienne à 100%, à l’exception d’un assistant français – qui est parti au bout de quinze jours parce qu’il avait trop peur (rires) – et d’une poignée de personnes dont mon chef opérateur Luciano Tovoli. L’idée était la même : apprendre du pays lui-même, à travers ses gens. Pour revenir à Inju, jusqu’à présent, et je croise les doigts parce que j’ai tout fait pour, les Japonais qui l’ont vu n’ont eu aucun reproche à formuler. Et puis, ma grande chance a été de tomber sur un immense chef décorateur [Ôgawa Fumio, NDLR]… sans lui, le film ne serait pas ce qu’il est.

Orient-Extrême : On pense bien évidemment à la "maison hantée" de l’écrivain, qui est assez exceptionnelle… elle sort d’où ? C’était un décor, ou vous l’avez trouvée en repérages ?
Barbet Schroeder
(feint l’effondrement) : Le travail, le travail que ça a été… Trouver une maison abandonnée au Japon… il n’y a AUCUNE maison abandonnée, NULLE PART, sitôt abandonnée, elle est détruite ou à nouveau habitée… ça a donc été terrible. Plus précisément, on l’a trouvée ; mais on ne pouvait tourner qu’à l’extérieur !

Orient-Extrême : Les scènes d’intérieur se sont donc tournées dans un décor ?
Barbet Schroeder :
Oui… mais uniquement celles du 2e étage : on a finalement eu le droit de tourner au rez-de-chaussée, dans deux mètres carrés, et seuls les acteurs avaient le droit d’aller dans les pièces adjacentes…  c’était des lois, des discussions interminables, des complications… tout cela dû aux gens qui possédaient la maison, et estimaient qu’elle était devenue dangereuse, parce qu’elle était mangée par les vers et pouvait à tout moment s’écrouler. "Question de sécurité"… alors que des films s’y étaient tournés six mois plus tôt… !



Orient-Extrême : A propos, il y a une scène, celle de l’appartement de Mogi [le puissant yakuza entretenant une liaison SM avec la geiko Tamao, NDLR], dont le décor m’a rappelé un autre film japonais…
Barbet Schroeder :
C’est tout à fait possible. Il s’agit d’une maison architecturale célèbre, qui pour moi représentait l’idéal, permettait d’établir un contraste fort avec le reste du film, avec un endroit qui fasse riche et ait de la "gueule", esthétiquement.

Orient-Extrême : Il me semble qu’il s’agissait d’un des décors de Flower and snake [disponible en DVD aux éditions KubiK vidéo, NDLR]… si ce n’est pas le même, ils ont eu le même architecte ! C’est un des films les plus connus sur… le SM japonais.
Barbet Schroeder
(interpellé) : Ah bon ? Je prends note… mais alors, c’est un décor qui finit toujours dans des plans SM (rires) !

Orient-Extrême : Pour clore sur le Japon… vous y retourneriez, ou bien, comme vous n’aimez pas vous répéter, vous préférez passer à autre chose ?
Barbet Schroeder :
Y retourner… tout de suite ! Je ne demande que ça, au contraire. Etant donné que c’était une entreprise ambitieuse, difficile à mettre en marche, si j’avais eu un scénario, prêt à tourner, j’aurais sans problème enchainé, avec la même équipe et une partie des mêmes acteurs, parce que j’avais déblayé beaucoup de choses et déjà beaucoup appris avec Inju. C’était une expérience extraordinaire.

Orient-Extrême : Dans vos commentaires sur le cinéma japonais, vous mentionnez beaucoup les inévitables Ozu et Mizoguchi. Ne pas mentionner à la suite Kurosawa n’est pas trivial ; pourquoi ne le mettez-vous pas au même "rang" ?
Barbet Schroeder :
D’abord, je cite Ozu et Mizoguchi parce qu’il s’agit de mes cinéastes de chevet. Ensuite, pour Kurosawa, la raison est simple : je n’ai aimé que deux films de lui, que je considère comme des chefs d’œuvre absolus, ce sont ses deux films noirs, High and low et The Bad sleep well [Entre le ciel et l’enfer, et Les Salauds dorment en paix, NDLR]. Ceux-là font pour moi partie des plus grands films de l’histoire du cinéma, alors que ses autres films… je ne les mets pas du tout au même niveau.

Orient-Extrême : C’est amusant, parce que la toute fin de votre film, dans sa brutalité et, bien sûr, le décor où elle se déroule, m’a fait clairement penser au final d’Entre le ciel et l’enfer
Barbet Schroeder :
Oh… non… vraiment, j’ai essayé de ne jamais faire des hommages de ce type. Ce que j’ai voulu faire, c’est un film "cinéma-cinéma" qui sera forcément imprimé par tous les films que j’aime, mais sans citation. Je n’aime pas les hommages "plan par plan". J’en ai fait un, une fois, dans JF partagerait appartement : à un moment, l’actrice prend le téléphone, et la caméra fait un mouvement sur elle directement piqué d’un plan d’Hitchcock. Ça, c’est une vraie citation. Mais ce genre de choses, j’essaie de ne jamais y céder, et de me limiter à une façon de faire qui ne se justifie que par rapport à l’histoire. Et puis faire des citations, ça donne un côté un peu kitsch, et c’est trop important pour un thriller de garder le spectateur "dedans". Ce que j’ai pu faire, c’est introduire une sorte d’inquiétude au cours du film, puisqu’étant donné qu’il y a des rêves, un film dans le film dont on retrouve des échos, quand on est dans le film-même, on se dit : "Suis-je vraiment dans le film à ce moment-là, ou bien est-ce que l’on est en train de me jouer un autre tour ?". On est toujours dans la fiction, on est toujours dans le cinéma… S’il y a hommage, ce n’est donc qu’au cinéma. Mais si l’on joue à ça, il faut que l’histoire se tienne totalement, ou alors on fait des exercices de style.



Orient-Extrême : Il m’a semblé distinguer dans Inju une sorte de mise au point quant à l’accessibilité pour l’Etranger d’une civilisation comme le Japon… était-ce un message que vous vouliez donner à cette prétention occidentale, à tous ces Français qui croient avoir compris le Japon en lisant trois livres et en ayant fait deux voyages ?
Barbet Schroeder :
Absolument. Il y a une légère critique du personnage d’Alex Fayard, qui va être en quelque sorte "puni" pour son attitude. D’habitude, quand on montre des Occidentaux qui vont dans des pays étrangers, à la fin, ils finissent toujours par triompher, par avoir raison d’une manière ou d’une autre. Et là, le personnage d’Alex Fayard se trompe gravement. J’aime beaucoup cette idée [nous apprendrons après l’interview que le scénariste d’Inju vit au Japon depuis plusieurs années… CQFD,  NDLR]. Il y a autre chose, aussi, qui m’est venu avant-hier, à Venise. Tout le monde me parlait du mal. On me disait : "Vous faites des films sur le Mal", "le Mal dans le film", etc.… Puis je me suis dit : si l’on prend un autre point de vue, Ôe [l’écrivain, NDLR], il est lui-même. Bon, d’accord, il tue des chats, mais en dehors de ça, il est lui-même, il fait ses œuvres. A côté de ça, que fait lui-même Fayard ? Il prend ses œuvres, et les adoucit un peu pour faire du marketing dans le monde entier. Est-ce que ce n’est pas le Mal, ça, finalement ? Est-ce que lui n’a pas conscience, quelque part en lui, d’avoir fait le mal ? Est-ce que lui n’a pas une certaine culpabilité, consciente ou inconsciente, et un désir inconscient de se faire buter (rires) ? Voilà… Inju permet ce genre d’élucubrations. Mais je ne dis pas que c’est la clé du film.

Orient-Extrême : Disons que l’on sent que vous vous moquez tout de même pas mal des institutions, à travers la soi-disant "connaissance" d’Ôe Shundei qu’a Alex…
Barbet Schroeder :
Oui, bien sûr. Surtout que le Japon s’y prête admirablement. Quelqu’un qui prétend avoir compris et pouvoir vous expliquer le Japon est quelqu’un pour moi d’assez comique (rires). Roland Barthes, par exemple, il est très bien ! Je ne sais pas combien de temps il a pu y passer… Ceci dit, certaines de ses images sont incroyables. L’idée de la capitale dont le centre est un trou vide, j’ai adoré.

Orient-Extrême : Inju est un récit de manipulation brut. Mais avant la manipulation, n’y aurait-il donc pas de la naïveté ?
Barbet Schroeder
(réfléchit) : Je ne crois pas, non. Je ne crois pas que ce soit de la naïveté. Je ne crois pas que Fayard va au Japon parce qu’il est bête en croyant que rien ne va se passer. Ce serait ça, la naïveté. Je crois qu’il va au Japon en sachant qu’il risque quelque chose, et qu’il a besoin de mettre cet auteur dans sa poche, parce qu’autrement, les choses vont sortir, et il faudra qu’il puisse dire : "Je suis très ami avec Ôe, je le fais connaître…" Il y a donc quand même, d’une part, une VRAIE admiration, puisque quand on copie quelqu’un, il s’agit de "plagiat psychique", ce terme apparu en France il y a peut-être un an (2)

Orient-Extrême : Bon, ok, alors reformulons : peut-on parler de naïveté dans l’espoir de Fayard que tout se finisse bien à la fin du film, comme dans ses livres, où le Bien triomphe ?
Barbet Schroeder :
C'est-à-dire qu’il croit qu’il arrivera à résoudre le problème, et surtout à rencontrer Ôe ! Parce qu’il se dit qu’une fois qu’il le rencontrera, qu’il l’aura en face de lui, il lui fera un peu de charme, et Ôe se ramollira, se flattera qu’un Français ait fait tout ce chemin. Mais quand bien même, je ne crois pas que tout ça soit de la naïveté. Pour moi, la seule vraie naïveté vient… lorsqu’il tombe amoureux. A partir de là, oui, il ne comprend plus rien, et surtout rien du tout à ces choses-là de la sexualité [le SM, NDLR], parce que cette fille qui s’attache à lui, c’est une masochiste… Mais c’est encore plus compliqué : il n’est pas au courant par exemple de l’expression chez les Américains qui est "topping from below". "Topping from below", ça veut dire que c’est le masochiste qui contrôle tout. Fayard ne voit pas ça, aveuglé par son amour. Le personnage de Tamao, il fait partie d’une minorité sexuelle pas encore vraiment reconnue, mais qui existe. Evidemment, dès que l’on parle de masochisme féminin, une horde de gens sautent au plafond criant au fantasme machiste de femmes qui souffrent… on risque beaucoup (rires) ! Alors que le masochisme masculin existe tout autant.



Orient-Extrême : Ce que ces gens ne comprennent peut-être pas, c’est qu’un masochiste n’est pas une victime…
Barbet Schroeder :
Au contraire, ce sont des organisateurs pervers (éclats de rire) ! Tandis que les gros sadiques seraient les victimes (redoublement) !

Orient-Extrême : Vous m’aviez dit, après la projection de presse, que certains trouvent Inju compliqué…
Barbet Schroeder :
Bien... oui. C'est-à-dire que, je ne sais pas s’ils ont vraiment trouvé ça compliqué, mais ils ne savent en revanche pas comment le prendre. Ils n’arrivent pas à savoir s’ils doivent le prendre ou bien comme un thriller, ou bien comme un film sur le cinéma avec différents niveaux de fiction… ça les désoriente.

Orient-Extrême : N’est-ce pas parce que votre film est manipulateur sur plusieurs niveaux, et beaucoup plus vicelard qu’on ne le pense, tandis que le côté linéaire old school de l’intrigue, à travers le héros rétro, et de la manipulation à la De Palma, n’est qu’un leurre ?
Barbet Schroeder :
Si, on peut le dire. Ce n’est pas un hasard si j’ai affublé le personnage d’Alex d’un imperméable du début à la fin du film, qui fait assez penser à celui d’Humphrey Bogart, en plus sombre bien sûr parce que ça rend mieux. C’est un peu cette idée là, qu’il se transforme en détective à l’ancienne.



Orient-Extrême : Avez-vous adapté votre direction d’acteur à des canons du cinéma japonais ?
Barbet Schroeder :
Je ne crois pas, non. Parce que la direction d’acteurs, j’essaie de la faire la plus crédible possible. J’essaie d’adoucir, au contraire. Il y avait des manières de parler en japonais que je ne pouvais bien sûr pas contrôler. Mais j’essayais à chaque fois de faire attention à ce que rien ne soit forcé, ne semble rajouté, et bien sûr je demandais autour de moi quelle était la bonne prise. Mais en fait, je crois à ma théorie que quelle que soit la langue, on la sent, la bonne prise. Par exemple, sur un tournage, pour décider quelle est la bonne prise, je vais parfois voir l’ingénieur du son. Lui ne l’a pas vu, la scène, n’a pas vu le jeu des acteurs ; mais à l’oreille, il aura senti la meilleure prise. Donc pour moi, quand je dirige des acteurs japonais, c’est un peu au feeling ; et puis parfois, c’est tout simplement évident. Dans Inju, il y a la grande scène, lorsque la jeune fille est en train de mourir, et que son amant commence à pleurer, c’est totalement réussi. Les deux acteurs, ils sont géniaux ; le champ/contre-champ est du même niveau ; ET, en plus, cerise sur le gâteau, cette scène a été tournée à deux caméras. Pour moi, ça a été un miracle de réussir ces plans.

Orient-Extrême : C’est ce qui rend les échanges entre les personnages dans les champs/contre-champs aussi fluides ?
Barbet Schroeder :
Tout à fait. Et ça, c’est très pratique quand on a des tonnes et des tonnes de dialogues, comme moi. Parce que le problème que j’ai eu, c’est que dans les films où l’on doit mettre en place des intrigues un peu compliquées comme ça, il y a beaucoup d’explications à fournir. Et lorsqu’on a autant de dialogues que ça, plus on est dans la fluidité de la vraie discussion, mieux c’est, parce qu’autrement, le tout peut rapidement devenir indigeste.



Orient-Extrême : La scène dont vous parlez, celle des deux amants japonais du début du film, elle a une teinte particulière et un peu différente du reste. J’ai trouvé un charme dans le jeu et dans vos plans très cinéma de yakuza des années 70. Connaissez-vous et/ou aimez-vous ce cinéma ?
Barbet Schroeder :
Un peu ; je ne suis pas un connaisseur, mais j’ai déjà vu des films de Fukasaku [réalisateur de Battle Royale, Cimetière de la morale… NDLR]. Et ceux-là… ils sont complètement fauchés ! Ils ont moins de budget que moi, là ! Ca compte, quand même. On ne peut pas comparer des films si fauchés au mien… moi, je suis presque embarrassé du luxe. Fukasaku, c’est simple, au début il n’avait RIEN pour les décors. Et pour montrer qu’il n’avait rien, il mettait trois personnes dans le cadre pour boucher le cadre. Mais c’est brillantissime ! Je n’ai jamais vu de leçon de cinéma fauché aussi passionnante que celle-là.

Orient-Extrême : A ce sujet, vous avez eu des ennuis de budget lorsque les Japonais ont retiré leurs billes à cause de l’absence d’une actrice japonaise connue au casting. Mais avaient-ils seulement lu le scénario, pour oser vouloir une célébrité dans ce rôle aussi érotique ?
Barbet Schroeder :
Ils l’ont lu. Mais vous pensez que… même les scènes qu’il y a dans ce film ? On ne voit pas de poil, quand même (rires) (3) ! On ne pourrait même plus suspendre une actrice connue au plafond avec une boule dans la bouche (rires) ?

Orient-Extrême : La seule qui a fait ça récemment de manière notoire, c’est l’actrice du film dont je vous parlais en début d’entretien, Flower and snake [Sugimoto Aya, NDLR]… Est-ce que pour vous le cinéma, c’est de la manipulation ?
Barbet Schroeder :
Eh bien, c’est de la manipulation, avec de l’authenticité ! C'est-à-dire que tous les grands films arrivent à des moments de vérité. Et le problème c’est de savoir comment, s’il y a manipulation, arriver à conserver un moment d’authenticité. Ça, c’est une chose. Il y a ensuite des films qui racontent leur histoire en vous cachant certains éléments et en révélant progressivement ces éléments, ce qui est une forme de manipulation aussi, une manipulation narrative. Donc, forcément, la manipulation joue un rôle important dans le cinéma.



Orient-Extrême : Parlons un peu de la bande originale du film. J’ai été scandalisé qu’on ne trouve pas aisément le nom de son compositeur [ni sur imdb ni sur allociné, NDLR]…
Barbet Schroeder :
Ah ! Jorge Arriagada. C’est un compositeur qui a fait pratiquement tous les films de Raoul Ruiz, et qui est un musicien extraordinaire. On avait déjà collaboré ensemble sur La Vierge des tueurs et L’Avocat de la terreur. Je dois dire que là, j’ai travaillé de très, très près avec lui. Au début, j’ai fait beaucoup de recherche pour savoir si l’on pouvait utiliser des instruments typiquement japonais. J’ai écouté une sélection impressionnante des musiques qui avaient été composées pour des films japonais… et puis finalement, je me suis rendu compte qu’il y a très peu d’instruments japonais dans ces œuvres là ! C’est une absolue coquetterie que d’essayer, nous, d’en utiliser. Parce que les Japonais, ils ne s’amuseraient pas à rajouter des japonaiseries dans leur musique. Je voulais donc éviter le côté "couleur locale", qui leur fasse dire "ah voilà le gaijin (4) qui vient nous parler de l’exotisme de notre pays", et faire un film qui puisse être apprécié par eux…. Donc, petit à petit, j’ai abandonné l’idée des instruments traditionnels, et ensemble, nous avons suivi notre tempérament, et… le cinéma. En essayant d’aboutir à une vraie composition de cinéma, noir, classique – vous avez peut-être noté les échos de Hermann (5) – mais aussi un peu moderne…

Orient-Extrême : Vous disiez à la conférence de presse de Japan Expo vous être beaucoup intéressé à la relation SM qu’entretient Tamao à Mogi, et au dégoût que cela provoque chez Alex…
Barbet Schroeder
(interrompant) : Oui. Cette histoire de l’incompréhension, plutôt que du dégoût, je l’avais déjà abordée à deux reprise, dans Maîtresse, et dans More : dans chacun des cas, il y a une histoire d’amour entre deux personnes jeunes, mais la fille est également avec un type plus âgé, et on ne comprend pas pourquoi, et le jeune homme [Depardieu dans Maîtresse, NDLR] devient fou de ne pas saisir la nature de cette relation.

Orient-Extrême : Mais justement, par rapport à ces deux films-là, j’ai été étonné que dans Inju, on ne voit finalement pas beaucoup ni de l’un ni de l’autre. Pourquoi ne pas être allé plus loin ?
Barbet Schroeder :
Vous voulez dire dans le sexe ?

Orient-Extrême : Non, pas forcément, plutôt dans le fond de la relation triangulaire, et de sa nature SM. On a l’impression que le schéma du thriller vous a imposé une efficacité qui vous a empêché d’aller assez loin dans cette partie-là de l’intrigue. Est-ce ça, ou bien… ?
Barbet Schroeder
(sourire complice) : Vous êtes diabolique (rire général). C’est exactement ça. C’est exactement le problème que j’ai eu. Il fallait, pour pouvoir développer ça, ajouter dix ou quinze minutes au film ; or, ce dernier durant 1h45, puis étant un thriller, il n’aurait selon moi pas supporté un tel ajout.

Orient-Extrême : Quand bien même, vous avez réussi à faire "votre" film. Ça m’inspire ma dernière question : vous faites partie de ces rares réalisateurs français qui ont répondu aux sirènes d’Hollywood sans avoir vendu leur âme... Alors, d’abord, pourquoi être rentré ? Ensuite, avez-vous pensé faire produire Inju par les Américains ?
Barbet Schroeder :
Bien sûr. C’était mon projet initial. Mais… UGC en a décidé autrement (rires). Je ne m’entendais pas avec les gens qui détenaient les droits et avaient engagé un scénariste anglais sans me consulter – le scénario, c’est quand même important ! Donc, j’étais allé voir UGC en leur parlant de mon problème, et une fois que l’on a décidé de collaborer, ils ont décidé de faire le film en français. Alors moi je me suis dit : "si je peux tourner avec Magimel… ça me va !" Mais c’est sûr que j’aurais été enchanté de le faire aux USA. J’ai toujours fait des films américains, même mon premier film, More, avait une star américaine et un financier américain – indépendant mais bon. Ensuite… je n’ai pas passé mon enfance en France, donc je ne suis pas forcément "inspiré" par la France, mais en revanche, par exemple, j’ai deux projets en Colombie. La chose, avec les Etats-Unis… (réfléchit) c’est que j’ai été malin : j’ai fait des thrillers. Lorsqu’on touche au genre thriller, on peut faire passer beaucoup de choses, on a beaucoup plus de liberté, il y a beaucoup plus de zones où l’on peut faire à peu près tout ce qu’on veut. Ce qui s’est passé depuis cinq à dix ans, c’est que pratiquement tous les thrillers que les grandes compagnies veulent faire, ont une composante surnaturelle. Presque tous. Or, moi, je déteste le surnaturel. Je trouve ça cheap. Moi, ce qui m’intéresse, ce sont les acteurs, leurs relations psychologiques… donc mon retour en France s’est un peu présenté comme ça. Ce qui ne m’empêche pas de retourner bientôt là-bas pour y réaliser un film, hein !

Orient-Extrême : On est rassurés. In fine, vous n’êtes pas mécontent d’avoir réalisé Inju dans un cadre de production français.
Barbet Schroeder :
Du tout. D’autant plus que ça m’a permis de réaliser L’Avocat de la terreur, qui n’a pu se faire que parce qu’Inju était retardé. Tout est bien qui finit bien !

Propos recueillis par Alexandre Martinazzo

Photos Barbet Schroeder en début et fin © Alice & Peter Punk
Reproduction/réutilisation de l’interview et/ou des photos strictement interdite.

Notes :

(1) "Buddy movie" : genre de film qui consiste à unir en tête d'affiche, et de préférence dans une enquête policière rocambolesque, deux personnages aux caractères de préférence très opposés (exemple : 48 Heures).
(2) "Plagiat psychique" : lire le bon et concis article de L’Humanité.
(3) De l’après-guerre au milieu des années 90, la représentation de poils pubiens était interdite au Japon – cf. le code Hayes américain, et le code Eirin. Mais ce n’est pas pour ça que la mosaïque des Adult Video nippons a été ôtée, hein.
(4) "Gaijin" : litt. "personne de l'extérieur". Terme signifiant originellement "intrus" ou "ennemi", n'est pas une contraction de "gaikokujin" qui désigne les étrangers. Le terme est utilisé pour décrire toute personne non ethniquement japonaise, y compris originaire de Corée ou de Chine. Il est utilisé tout aussi fréquemment pour des étrangers d'ascendance asiatique non-japonaise, y compris des "immigrés" coréens de troisième génération, que pour des étrangers "blancs".
(5) Bernard Hermann était le compositeur attitré des musiques des films de l’illustre Alfred Hitchcock.

Visuels Inju, La Bête dans l'ombre © UGC Distribution

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