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[CONFERENCE] INJU, LA BÊTE DANS L'OMBRE - BARBET SCHROEDER A JAPAN EXPO

Invité : BARBET SCHROEDER

C’était vers la toute fin de cette édition 2008 de Japan Expo que démarrait en douceur la conférence publique autour du film français Inju, seul réel "événement cinématographique" du festival, les autres animations se limitant à de courageuses et surprenantes projections de films asiatiques tels que le culte Suicide club ou l’inédit coréen Bloody tie. Une conférence sur une des grosses sorties françaises de septembre prochain (ayant pour héros la star Benoît Magimel), animée par l’un des seuls réalisateurs français ayant réussi une carrière internationale, Barbet Schroeder (L’Enjeu, Kiss of death, L’Avocat de la terreur)… le cinéphile avait enfin de quoi se réjouir, au milieu d’un capharnaüm d’animations nippophiles et de cosplayeurs déchaînés, dans l’espace conférence numéro 1 du palais des expositions de Villepinte, situé près de la sorte de grand vivarium dans lequel se doraient au soleil les visiteurs saturés.

Nul besoin de préciser qu’Inju, puisque traité à Japan Expo, a forcément un lien avec le Japon. Et pas qu’un peu : au vu des extraits, on est en droit d’attendre une nouvelle référence du film occidental traitant du Japon, après Hiroshima mon amour de Alain Resnais, Yakuza de Sidney Pollack, Black Rain de Ridley Scott (si, si) ou encore Lost in Translation de Sofia Coppola.

Barbet Schroeder (photos ci-dessous), soixante six ans et une quinzaine de long-métrages au compteur, était le principal artisan de cette douceur. Arrivé sur scène face à un public composé d’une poignée de journalistes et de visiteurs plus âgés que la moyenne, il a laissé, dans une quiétude olympienne, les animateur de la conférence présenter son film et passer sa bande-annonce, et a accordé aux questions de tout le monde les réponses les plus généreuses possibles. La bande-annonce, parlons-en : à l’ère des trailers de 5 minutes à l’américaine qui ne peuvent poser clairement les dilemmes sans trop en dire, ou de celles dont l’unique but semble être d’empêcher le spectateur de comprendre quoi que ce soit, celle d’Inju a agi en teaser des plus efficaces, claire, d’une bonne longueur, et assez racoleuse pour éveiller la curiosité d’un auditoire qui ne connaissait parfois pas même le sujet du film. Passons sur les petits problèmes techniques liés à la luminosité trop forte de la salle de conférence, qui a toujours entamé la lisibilité des projections dans cet espace de Japan Expo Villepinte. Le message était suffisamment passé pour dissiper le flou des commentaires préliminaires des animateurs de Japan Expo, un peu perdus dans leur discours convenu sur le mélange fiction/réalité du film… Il ne restait plus à la conférence qu’à vraiment commencer.

Les origines du projet

La toute première fois que Barbet Schroeder a entendu le terme Inju (ou plus exactement "Injû", qui signifie littéralement : "la bête DE l’ombre"), c’est lorsque son ami cinéaste Raoul Ruiz (Le Temps retrouvé), grand curieux de la culture, lui a conseillé le livre éponyme du fameux auteur de roman noir japonais de la première moitié du XXe siècle, Edogawa Rampo (nom de plume en forme d’hommage phonétique à son modèle, Edgar Alan Poe). Inju, qui sortira en France en août 2008 aux éditions Picquier sous le titre La Proie et l’ombre, écrit entre 1925 et 1928, contant la lutte à mort entre deux écrivains… Intrigué, le réalisateur l’a immédiatement lu, dévoré, et plongé dans des abymes de perplexité : l’histoire, passionnante, n’en demeurait pas moins japonaise, dans ses moindres détails, et devant cette impasse, Schroeder renonça à l’adapter.

Un an plus tard, il reçut une enveloppe que lui avait envoyée un scénariste débutant, une enveloppe qui contenait un manuscrit intitulé Inju, adaptation scénaristique du roman d’Edogawa dont la réussite résidait dans la solution que le jeune scénariste avait trouvé à l’impasse précitée : de l’opposition entre deux Japonais, le scénario conservait le personnage du mystérieux romancier à succès sur les traces duquel le narrateur partait, et remplaçait ce dernier par un Français, écrivain et spécialiste de l’opaque auteur nippon, pris lors d’un voyage de promotion de son nouveau roman dans le tourbillon assassin de son "modèle"... Le héros-enquêteur changeait d’ethnie pour le salut de l’adaptation, et la deuxième idée géniale du script, faire du maléfique Japonais, Ôe Shundei, un serial killer, ajoutait une dimension supplémentaire au récit : le personnage d’Ôe était une référence claire à Rampo lui-même, populaire pour le malaise distillé par ses romans, ses perversions, et son caractère peu sociable… le projet était en route.

Barbet Schroeder goes to l’étranger

Le réalisateur connaissait déjà le Japon. Il l’avait d’abord découvert à travers les films de Mizoguchi, qu’il considère comme le Mozart du cinéma et qui fût son premier choc venu d’Extrême-Orient, suivi plu tard d’Ozu Yazujirô, que selon lui toute une génération de cinéphiles français n’avait pu découvrir parce qu’Henri Langlois, un des pères de la Cinémathèque française, refusait de projeter ses films. Vint le premier voyage… à Ôsaka, à l’occasion de la présentation d’un de ses films. Barbet Schroeder en profita pour visiter Kyôto, dont il tomba amoureux, essentiellement pour ses jardins zen, qu’il revint visiter fréquemment pendant trois-quatre années successives, toujours plus tôt pour éviter le flot de touristes en croissance exponentielle. Etonnamment, il découvrit plus tard l’inévitable capitale Tôkyô, ville qu’il trouve fascinante et trop peu montrée au cinéma, en raison des autorisations de filmer difficile à obtenir.

A la question de la difficulté de s’adapter à la méthode de travail japonaise, il répond naturellement qu’il "aime s’adapter". Quand il a tourné La Vierge des tueurs, un des films dont il est le plus fier et qui traitait de la violence adolescente dans la ville de Medellin, il s’est entouré d’une équipe de tournage colombienne. Malgré sa peur d’aller de la sorte à l’aventure, et la difficulté que constitue déjà le tournage d’un film dans sa propre langue, il a fait ce qu’il avait à faire pour concevoir le plus authentique film possible ; et ne s’est pas écarté de cette ligne de conduite face au projet Inju.

Mais tourner avec des Japonais n’a pas été sans avantages : à partir du moment où il avait l’autorisation de filmer, tout se passait parfaitement, chacun sachant ce qu’il avait à faire, ce que son voisin avait à faire, où le film en était, la direction qu’il prenait… et quand il s’agissait de travailler 16 heures d’affilée, personne ne se débinait. "Comment en arrive t-on là ?", se demande le réalisateur. Force rigueur, et… répétitions. La première réunion de travail eût lieu vers 18-19h, et chaque membre de l’équipe eût des questions à poser, si bien qu’ils parlèrent de tout, et finirent vannés au milieu de la nuit… pour recommencer le lendemain, et ce jusqu’au tournage. De son propre aveu, ce fût éreintant, mais garantit un tournage fantastique. Pour Schroeder, le story-board a également joué un rôle fondamental dans la communication entre Français et Japonais : réalisé par des dessinateurs nippons en collaboration avec lui-même et son chef opérateur, le story-board d’Inju, qui pour lui illustre le fameux coup de crayon japonais, est un des meilleurs qu’il ait vus, parfait, détaillé, objet de nombreuses heures de réflexion sur le moindre passage de quelques secondes… "Regardez", dit-il en montrant sur l’écran des planches, expliquant combien les dessins, contrairement à l’habitude, correspondent au résultat final… sa qualité était cruciale : elle a facilité la communication, parlé à la place du langage. 

Parallèlement, l’adaptation du tournage à la "méthode" japonaise n’empêcha pas la production, à 100% française, de faire travailler l’équipe sur une base horaire… typiquement française. Quand on lui demande si cette dernière n’a pas été déconcertée par une semaine de quarante heures, le réalisateur répond par la négative : "ils étaient au contraire plutôt heureux, la plupart ayant moins de 25 ans. L’ambiance était toujours bonne."



L’ambiance ne peut qu’être bonne. Barbet Schroeder (dans la photo ci-dessus à droite, avec l'acteur Benoit Magimel) ne veut pas arriver en touriste. Il ne veut pas faire comme les cowboys d’Hollywood, qui font preuve d’un irrespect total de la culture et de la géographie des pays qu’ils "visitent" dans la plupart de leurs films, plaçant la Tour Effeil à deux pas de l’Arc de Triomphe. Il fustige au passage l’inepte Mémoires d’une geisha, qui, rappelle t-il, n’a pas vraiment été du goût du public japonais, avec ses geishas chinoises et sa conception made in Broadway. Il a donc effectué un travail minutieux pour que son film, majoritairement tourné au Japon, ait l’air Japonais, de sorte que même un spectateur nippon oublie le conteur français derrière le récit – autant que possible, le héros demeurant très français. Pour la conception des quelques scènes de sabre, sorte de "film dans le film", il a travaillé avec un sabreur professionnel, qui lui a appris deux "coups tordus" (dont un consiste à frapper son adversaire à la joue avec le plat de l’épée), qu’il n’avait jamais vu dans aucun film, et qu’il a décidé d’insérer.

Il cite aussi l’exemple des séquences tournées dans la maison des geiko, ces geishas de Kyôto qui forment un microcosme régi par des codes d’une complexité extrême. Pour les concevoir, il a eu recourt à une conseillère, gardienne de la tradition de Gion (le quartier des geishas de Kyôto) qui l’a mis au pas, s’arrêtant sur le moindre détail qui froissait – exactement ce qu’il attendait : cette dame, parce qu’elle a exercé une véritable terreur sur le plateau, s’est faite aussi la gardienne de l’authenticité de toutes les scènes de son film qui impliquaient des geiko. L’ironie, dit-il, est que les geishas sont en voie de disparition, qu’il n’en resterait qu’une petite centaine, et qu’elles sont très, très chères… si bien que "seules quelques personnes pourront profiter de l’authenticité de mon film. Mais ça me va."

Faire un casting quand on ne connait personne

Barbet Schroeder se décrit comme un "maniaque des castings". Pour lui, tout doit être parfait, jusqu’au moindre figurant. Pour trouver les Japonais d’Inju, lui et son équipe ont donc d’abord fait un casting traditionnel : les acteurs et actrices auditionnaient, il regardait leurs vidéos, puis le réalisateur regardait leur vidéo et acceptait ou non de les rencontrer. Parfois, il s’étonnait de la qualité de jeu de tel acteur, et ses assistants lui répondaient : "c’est normal, c’est une super star ici !" En effet, nombre de grands noms des salles obscures nipponnes lui proposèrent, à sa grande surprise, leurs services en révisant leur salaire à la baisse. C’est ainsi qu’il pût avoir Ishibashi Ryô (Suicide club, Aniki mon frère, Game), Sugata Shun (qui a plusieurs fois tourné pour Kurosawa K. et Miike Takashi…), et dans le rôle secondaire de la geiko Yûki, l’actrice qui avait tenu le rôle principal de la version TV japonaise de… Mémoires d’une geisha ! Parallèlement, cela lui a permis de découvrir le talent de Fukui Tomonobu, "immense acteur" de la même génération que lui, et dont il trouve le talent trop peu reconnu.



Puis s’est intégré au projet Benoît Magimel, genre de condition sine qua non au financement d’un tel projet, mais qui ne lui a été en aucun cas imposé, le cinéaste le considérant comme "le plus grand acteur français" (de sa génération ?). Schroeder, qui voulait faire Inju avec Magimel, a été tout de suite impressionné par "le naturel avec lequel ce dernier s’est plongé dans l’univers du film", qui lui était pourtant bien… étranger. Les deux hommes sont vite devenus très proches, ce qu’il considère comme "la seule manière de bien faire." Sa "drogue" : les films de Barbet Schroeder ont toujours brillé par leur direction d’acteur (voir Jeremy Irons dans Le Mystère Von Bulöw ou Jennifer Jason Leigh dans JF partagerait appartement).

Le choix de Minamoto Lika, Japonaise née en 1981 à Tôkyô et qui vit actuellement à Paris, a été moins confortable : à la question du financement d’Inju, Schroeder, habitué des productions indépendantes, déclare avoir rencontré un principal problème lorsque, refusant une actrice japonaise non-francophone, il se ferma à une ribambelle de vedettes du crû, perdant au passage les capitaux japonais. Imposer à ce prix une inconnue dont Inju allait être le premier film n’a, au regard de la bande-annonce, pas fait défaut au film…

Ouverture de la "fameuse minorité sexuelle"

Parce que les arguments plastiques de la jeune actrice ne semblent pas avoir échappé au cinéaste, qui pratique peu l’autocensure. Après son culte Maîtresse (1976, avec Depardieu et Bulle Ogier), à qui le gypsie et ouest-allemand More (1969) avait préparé le terrain balisé de sexe et de came, la parenthèse trentenaire aurait pu laisser croire qu’il avait raccroché : peut-être ne fallait-il pas moins que le Japon pour faire renaître le sadomasochisme dans son cinéma.



Lorsqu’on aborde la question toujours un peu taboue, il renvoie sur un ton professoral à cette "célèbre minorité sexuelle", "un des éléments essentiels du livre comme du film", l’écrivain Edogawa ayant inspiré bon nombre d’artistes SM de la seconde moitié du XXe siècle, tels Oniroku Dan. Est-ce un hasard ? Certains voient Maîtresse comme une sorte d’équivalent de Flower & snake, la première adaptation cinématographique d’un des romans les plus connus de… Oniroku. Le film, dit-il, s’ouvre sur la fascination d’un homme pour les cicatrices sur le corps des femmes ; une forme de sadomasochisme… Barbet Schroeder va plus loin dans sa version d’Inju en opposant un personnage féminin masochiste (interprété par Minamoto Lika) au héros français (Magimel) avec qui elle a une aventure passionnée, mais qui ne peut s’empêcher de mépriser le bondage et la relation SM qu’elle entretient parallèlement avec un homme japonais. "Au Japon, le bondage n’est lié à aucune notion de culpabilité, ni à aucune inhibition, ça choque l’étranger, mais ça fait partie du jeu." Car bien sûr, si son héros juge cette déviance, lui évite toute morale sentencieuse. Quand on lui demande ce qu’il pense du mythe de la femme japonaise soumise : "Non. Pour moi, la sexualité n’est pas unilatérale. C’est un échange. Je m’intéresse à la réalité appliquée, et non au fantasme." Quand on lui loue sa propension à montrer les sexualités déviantes avec beaucoup d’humanité (voir la pédophilie dans La Vierge des tueurs), il répond que pour lui, "tout sexe est innocent au départ." Anecdote qui a fait impression à cette conférence, pour ceux qui connaissaient : le portrait du personnage de l’écrivain maléfique Ôe, que l’on voit dans le film, a été fait sur le modèle de l’autoportrait de Sagawa Issei, le fameux cannibale japonais qui a tué puis "mangé" une étudiante néerlandaise à Paris, en juin 1981. Quand on vous parlait d’autocensure.

L’incompréhension, "lien dramatique du film", il l’avait déjà abordée au cinéma, rappelle t-il. Ici, en multipliant les (faux) antagonismes sexuels, ethniques, culturels, le réalisateur semble avoir trouvé le matériau idéal. Et ce, sans avoir dévoré au préalable tout le prolifique cinéma érotique SM japonais, si l’on en croit ses dires : n’ayant vu ni Tokyo Décadence ni Flower & snake, il s’est contenté de citer le fameux Audition de Miike Takashi, dont il a pris une des actrices – sans préciser son nom. Peut-être n’avait-il pas non plus regardé l’intégralité de la filmographie de Sergio Cabrera avant de partir filmer en Colombie. Peut-être préférait-il filmer le Japon tel qu’il le connaissait, sans références ni influences parasites. Toujours est-il que le vieux routard cérébral, pour qui le cinéma de son enfance "est mort", et qui aime "ouvrir un gouffre sous le spectateur" dans ses films à plusieurs niveaux de réalité, est venu à Japan Expo parce que son film "s’adresse au public de Japan Expo". Politesse d’usage ? Publicité mensongère ? Pour le savoir, une seule solution. Public de Japan Expo, si tu as entendu le message, souviens-t'en le 3 septembre prochain pour l’accueil d’un film français qui en dira espère t-on plus sur le Japon que les geishas hollywoodiennes (bien trop peu imaginatives au lit)…

Alexandre Martinazzo

Photos conférence : Sophie Héry
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Visuels Inju © UGC Distribution

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