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OLIVIER ASSAYAS - INTERVIEW

Interview réalisée à l'occasion de la sortie en salle du film Boarding Gate, avec Asia Argento, Michael Madsen, Carl Ng... pour en lire notre critique, cliquez ici.

Olivier Assayas, cinéaste désormais quinquagénaire gardant pourtant dans ses films comme sur son visage les traits d'enfant terrible du cinéma français de ses débuts, nous revient en cet été 2007 avec Boarding Gate, nouveau film atmosphérique, polyglotte, et féminin après Demonlover et Clean. Parce qu'on aime bien Hong Kong, où se déroule la seconde moitié du film, et aussi parce qu'on aime bien le cinéma d'auteur français qui ne ressemble pas à du cinéma d'auteur français, on est allé le rencontrer.

Orient-Extrême : Qu’est-ce qui vous a donné envie de raconter une histoire comme celle de Boarding Gate ? Une expérience personnelle ?
Olivier Assayas : On peut voir la chose sous deux aspects. Le plus important étant que je voulais depuis longtemps faire un film de genre, au sens littéral. Quand j’ai fait Demonlover, je n’avais pas du tout l’impression de faire dans le film de genre ; c’était contemporain, abstrait, bref tout sauf un thriller au sens classique du terme. J’avais aussi envie de faire un film en anglais. J’avais l’impression, si vous voulez, de partir, dans un film comme Demonlover et dans une certaine mesure Clean, dans une direction, mais sans aller jusqu’au bout, qui était de faire un film qui basculerait entièrement du côté international, "pensé" international, avec un casting international, et un sujet qui aurait cette universalité du film de genre. Boarding Gate, c’était pour moi une certaine manière de "sortir" du cadre du cinéma français, et plus précisément du cinéma indépendant français, dans lequel je n’ai jamais eu le sentiment d’avoir ma place. Ca, je pense que c’est déjà une bonne raison ; et puis, d’une certaine façon, pour des raisons complexes et personnelles, la dépendance, à la drogue comme au sexe, et les manières existantes de s’en détacher, sont un sujet qui me travaille, qui traverse mes films, et j’avais le sentiment de n’avoir jamais été au bout de la question, en la traitant par le biais de la drogue, dans Clean. Pour moi la question de la dépendance a davantage à voir avec la façon dont on est prisonnier de son histoire, prisonnier de sa culture, des objets qu’on utilise, littéralement pris en otage par le monde matériel qui nous entoure. J’avais le sentiment que cette question là, je n’arriverais à la "dénouer" que sur le registre sexuel. Parce qu’on est au cœur du sujet. Et parce que j’avais depuis longtemps envie de raconter cette histoire d’un personnage prisonnier, ligoté dans son passé, d’une certaine façon, dans des choses qui ont représenté beaucoup pour lui et dont il n’arrive pas à se détacher, et qui devrait donc passer par une forme de résurrection, donc de liberté retrouvée. La meilleure manière de vous répondre au sujet de ce qui m’anime lorsque je fais un film comme Boarding Gate, c’est d’invoquer ce désir de matérialiser la liberté retrouvée.

Orient-Extrême : Ce qui justifie donc la deuxième partie, dans son fond…
Olivier Assayas : La première partie est en quelque sorte comme engluée dans un passé de la vieille Europe, et qui s’en échappe en se plongeant dans un monde aux antipodes, un monde en gestation, en construction, en réinvention permanentes, et qui se dit que finalement, "je ne pourrai me réinventer que dans un monde qui se réinvente lui-même." D’où la construction, en effet, en deux volets, avec un premier où l’énergie s’accumule dans une espèce de huis clos dont on n’a qu’une seule envie, c’est de sortir – et qu’elle-même en sorte.

Orient-Extrême : Auriez-vous pu partir du postulat inverse, avec un personnage de Chinoise fuyant Hong Kong pour se réinventer dans la vieille Europe ?
Olivier Assayas : Je l’ai déjà fait ce film-là… (sourire) avec Clean. Bon, je reconnais que c’est une pirouette. Moi, ce qui m’intéressait à l’époque, c’était ce personnage en lévitation dans une culture qui n’est pas la sienne, et qui cherche ses repères. Donc bien que ce soient des films très différents, au fond, Maggie à Paris est aussi bien à la recherche de ses repères – dans un contexte fort heureusement pour elle moins dramatique – que Asia à Hong Kong. En bref, quelqu’un plongé dans un monde qu’il ne connaît pas, et qui s’accroche à ce qu’il peut.



Orient-Extrême : Vous semblez tout de même nourrir une image de la Chine plus… "Positive", pour ce qui est de l’avenir.
Olivier Assayas : Je dirais que la Chine, aujourd’hui, et je ne parle pas tant de Shanghai que de Pékin, qui est une ville à laquelle je suis très attaché, bien que je l’aie découverte tardivement, est un monde traversé par l’Histoire. On peut le voir comme un pays en train de se réinventer, dans un chambardement général comme il y en a peu eu dans l’histoire de l’Asie, et pourquoi pas du monde. Donc oui, c’est passionnant d’observer cela, c’est même extraordinaire. Inversement, on ne peut pas dire que l’Europe soit dans la même problématique ; l’Europe est davantage occupée à savoir comment préserver et gérer sa richesse et sa paix, comment faire en sorte que le reste du monde lui foute la paix, et comment jouir au maximum de son immobilité (blanc). Pourquoi pas. Mais du coup, on est loin de l’histoire avec un grand H, tandis que la Chine d’aujourd’hui, pour une fois dans cette "confusion" contemporaine, donne l’impression que le monde de demain est en train de s’y inventer. Y compris pour nous.

Orient-Extrême : Je reviens à votre cinéma. Vous estimez-vous davantage comme un cinéaste de femmes ou d’hommes ? Vous écrivez de très beaux personnages masculins (on pense entre autres à ceux de Nick Nolte et François Cluzet) mais il semblerait que ce soient les tourments féminins qui vous intéressent plus.
Olivier Assayas :
Je crois, je crois, que je préfère filmer les femmes, oui. S’il faut répondre par oui ou par non (sourire) ! Si c’est binaire… oui, j’ai l’impression qu’il y a quelque chose qui m’aimante plus avec les personnages féminins. C'est-à-dire que souvent, je commence à raconter une histoire, puis l’histoire prend forme lorsque je m’engage dans le sillage d’un personnage féminin, qui se construit, et… m’inspirera plus spontanément.

Orient-Extrême : Par exemple, dans Demonlover, Berling ne semble par exemple pas exister par lui-même.
Olivier Assayas :
Oui, il fait pour ainsi dire partie du monde qui tourne autour du personnage de Connie Nielsen, tout le reste n’est qu’une succession de jeux de miroirs qui s’organisent autour d’elle. Les personnages y sont tous fragmentaires, énigmatiques ; mais le personnage de Charles (Berling), ainsi d’ailleurs que tous les personnages de Demonlover, ont un caractère différent de mes personnages habituels. Ces personnages-là sont basés sur la rétention, cachent ce qu’ils ont, dissimulent leurs émotions derrière des masques. Dans mes autres films, on est plus de plein pied avec eux, de façon humaine.



Orient-Extrême : S’il y en a une qui ne porte pas de masque, c’est bien Asia Argento. D’où vient cet air de lolita cyclothymique qu’elle prend, essentiellement dans la première partie ? On devine qu’elle y a mis du sien, mais qu’est-ce qui vous intéressait dans ce jeu d’enfant sauvage ?
Olivier Assayas (Sourire) : D’abord, oui, il y a beaucoup d’elle. Dans l’écriture de mes personnages, je m’inspire beaucoup de mes comédiens. Sans Maggie Cheung, je n’aurais pas écrit le personnage d’Emily, ou bien celle-ci ressemblerait à quelque chose de très différent ; de la même manière, Sandra dans Boarding Gate n’existerait pas sans Asia. Il y a des choses qui sont sa personnalité, son naturel, dont je me sers après pour construire une fiction, un personnage, et dès lors je suis conscient que la personnalité de mon interprète me permet d’aller dans la bonne direction.

Orient-Extrême : C’est pour cela que vous avez carrément écrit le personnage de Sandra pour Asia.
Olivier Assayas : Disons que ça ne m’intéresse pas de prendre un interprète à contre-pied. Ca ne m’intéresse pas de bousculer un acteur, en le faisant rentrer au chausse-pied dans un personnage qui ne lui correspond pas. Je pense que ce qui m’intéresse davantage avec les comédiens, c’est quand je sens qu’ils ont au fond préservé une forme de virginité, au-delà de ce qu’ils ont fait au cinéma. J’aime les acteurs qui ont fait des choses, mais dont il reste des éléments intimes qui ne se sont pas encore révélés. J’ai cette impression qu’en essayant d’être avec eux, de les accompagner, de les porter, je les aiderai à dépasser les limites de ce qu’ils ont fait auparavant. J’ai toujours, au fond, cet espoir là, et c’est dans cet esprit que j’ai voulu travailler avec Asia.

Orient-Extrême : On ne peut pas dire que ce soit raté avec elle… c’est peut-être son meilleur rôle.
Olivier Assayas : C’est une comédienne exceptionnelle. J’ai toujours pensé qu’Asia a un registre beaucoup plus large que tout ce qu’on pensait d’elle. C’est quelqu’un qui peut faire beaucoup de choses dans des registres beaucoup plus riches que ce qu’on lui demande d’habitude.



Orient-Extrême : On pourrait qualifier votre film d’atmosphérique, comme sur Clean, vous faites la part belle à l’environnement musical. Avez-vous déjà certains morceaux en tête lorsque vous écrivez ?
Olivier Assayas : Non. Ca m’est arrivé, pour certains films spécifiques, à l’époque où je faisais des films comme Irma Vep, ou L’Eau froide ; mais depuis, non. Ou alors, pour vous répondre plus précisément, il m’arrive parfois d’avoir des musiques en tête lors de l’écriture d’un scénario, mais que l’on ne retrouvera pas dans les films. Donc c’est certain que de temps en temps, je tombe sur un morceau qui m’inspire, je me dis alors "ça c’est sûr je le mettrai dans le film", etc., ça m’arrive même de demander aux producteurs de se renseigner au sujet des droits, puis vient le moment du montage, et… ça n’a plus sa place. Parce que ça s’est déjà imprégné dans le film, par d’autres voies, et que ce serait redondant de l’utiliser. J’ai davantage l’impression de faire des "collages", mais sur le film achevé, quand j’ai une idée plus générale du film, et un endroit spécifique où je vais avoir besoin de musique.

Orient-Extrême : Même pas un peu de Brian Eno en tête avant le tournage ?
Olivier Assayas :
Non. Non, parce que par exemple, sur Boarding Gate, où j’ai utilisé des morceaux de Brian Eno, pour un résultat dont je suis très content une fois de plus, parce que franchement ça colle très bien avec mes images, j’aurais pu avoir l’impression de répéter ce que j’avais fait sur Clean ; d’ailleurs au moment où j’ai commencé le montage, je me disais "voilà ce que je m’interdis : d’utiliser la musique de Brian Eno, etc." ! Puis au bout d’un moment, à force d’essayer des choses qui ne marchaient pas, je me suis dit "revenons à des valeurs sûres". Et puis la décision est apparue plus simple à prendre lorsque j’ai réalisé que Clean et Boarding Gate avaient pas mal de choses en commun. Utiliser du Brian Eno, c’était une façon de finir le travail que j’avais entrepris avec Clean.

Orient-Extrême : A propos de points communs, on retrouve dans Boarding Gate des décors industriels désertiques que l’on entrevoyait au début de Clean. Vous aimez ce genre d’environnement froid, aussi froid que les bureaux que vous filmez, dans le présent film comme dans Demonlover ?
Olivier Assayas :
J’ai envie de vous répondre… "de la même manière que Jacques Tati", lorsqu’il fait Playtime. Il y a à la fois de la fascination pour la matière contemporaine, la matière du monde moderne telle qu’elle se présente devant moi, et de la terreur, puisque cette froideur commence avant tout par me glacer. Mais indéniablement, il y a de la beauté dans cette froideur qui est l’expression du monde contemporain. Donc de ce point de vue là, elle m’attire, mais elle n’est mon sujet que dans la mesure où le monde en question me l’impose.



Orient-Extrême : Puis, vous la quittez, lorsque dans Clean comme dans Boarding Gate, vous envoyez vos actrices "ailleurs".
Olivier Assayas : Parce qu’admettons que je trouve davantage ma place auprès des humains, qu’au milieu de l’industrie. Mais c’est vrai que ce sont pour moi des choses qui appartiennent à la toile de fond du monde dans lequel on vit, et de la même manière, lorsque je filme le port de Hong Kong, c’est la meilleure façon que j’ai trouvée d’inscrire dans mon film la puissance de ce qui est en train de se produire dans ce monde-là. Quant à la froideur des bureaux, ce n’est pas moi qui l’ai inventée, je suis juste contraint de constater que c’est dans ce genre d’environnement là que les gens travaillent aujourd’hui.

Orient-Extrême : Vous accentuez tout de même cette froideur.
Olivier Assayas :
Disons que j’épure. J’essaie de la clarifier.

Orient-Extrême : Entre parenthèses, on entend une chanson de Kelly Chen dans la scène du karaoké. Vous écoutez de la canto-pop ?
Olivier Assayas (Catégorique) : Non. J’ai horreur de la canto-pop. Dans la culture chinoise, c’est LE truc qui m’intéresse le moins. Je pense que ça m’intéresse encore moins que la variété française, ce qui n’est pas peu dire. Donc non, mais… j’aime bien Kelly Chen par ailleurs. Il y a simplement dans la canto-pop quelque chose de mielleux, d’acidulé, qui n’est pas du tout mon genre de musique.

Orient-Extrême : Ca, ce n’est pas du Brian Eno, c’est clair. Pourquoi les gens parlent-ils différentes langues dans vos films (surtout les derniers) ?
Olivier Assayas :
Simplement parce que c’est de cette façon que les flux du monde se matérialisent, aujourd’hui. C’est avant tout cela qui m’intéresse. Quand j’ai écrit Boarding Gate, je l’ai écrit pour que l’action se situe entre San Francisco et Hong Kong. Je voulais que la première partie se déroule dans cette ville américaine. Au résultat, elle se déroule à Paris, ce qui m’a convenu tout à fait, puisque cela ne portait pas atteinte à ce qui m’intéressait en premier, à savoir l’interaction entre le monde anglo-saxon et le monde chinois. Admettons que l’on vit dans un monde qui n’est, Dieu merci, pas encore totalement uniformisé, et où il existe encore un tas de singularités qui se manifestent premièrement par l’usage d’une langue. Le monde mondialisé d’aujourd’hui est un lieu où se croisent des gens qui viennent d’endroits divers, et se débrouillent pour communiquer, en passant principalement par l’anglais. Ca fait maintenant deux-trois films que j’ai le sentiment qu’il existe un espace très spécifique à aujourd’hui, un espace linguistique, baroque, que le cinéma n’occupe pas beaucoup. Moi, tout cela m’intéresse. Ca m’intéresse de voir comment les gens passent d’une langue à une autre, la façon dont ils sont plus ou moins fluides dans telle ou telle langue, leur manière de buter sur des mots…

Orient-Extrême : Il existe bien d’autres films dans lesquels des langues s’opposent, mais ces films ne retranscrivent pas souvent aussi bien que les vôtres l’inconfort réel de ces situations. Par exemple, pour le spectateur, il y a des moments dans Boarding Gate où ces changements de langue ne sont pas forcément confortables, et c’est très réaliste…
Olivier Assayas : En effet, de la même manière que Maggie n’est pas à l’aise en français, ou que les personnages d’Irma Vep ont un mal de chien avec l’anglais.



Orient-Extrême : Tant que l’on parle de chocs des cultures, quelles sont les différences fondamentales entre tourner à Hong Kong [photo ci-dessus], et tourner en France, la barrière linguistique mise de côté ?
Olivier Assayas : Au fond, j’ai trouvé cela énorme. Il y a un fossé majeur. Mais ce n’est pas tellement le fait de tourner à Hong Kong ; c’est plutôt le fait de tourner dans des conditions semi-documentaires dans une culture qui n’est pas la sienne. Ce que je souhaitais faire au départ, c’était tourner à Hong Kong avec une équipe entièrement chinoise, et uniquement des chefs de poste français – mes collaborateurs habituels, mais le minimum absolu, pour vraiment tourner dans des conditions chinoises. Ce choc des cultures m’a permis un peu de jouer de lui, pour imposer des méthodes de tournage qui, franchement, ne passeraient jamais en France, en termes d’horaires et de rythme de tournage… donc du coup je me suis senti beaucoup plus à l’aise, parce que je n’ai jamais aimé les horaires français, bien trop courts ; à la mode chinoise, on tourne dans l’énergie, jusqu’au moment où l’on arrive à boucler quelque chose… ça, c’est quelque chose qui me convient beaucoup mieux. Ne serait-ce que ce point là, ça représente déjà pour moi une différence énorme, en termes de rythme presque biologique du tournage. Le fait de pouvoir faire une journée et demi en une journée, ça me va. Après, ce qui change… (songeur) les habitudes de travail des uns et des autres, bien sûr… Il y a des choses qui sont beaucoup plus simples dans la logique hongkongaise, mais également des choses plus difficiles ; par exemple il y a toujours trop de monde. En ce qui nous concerne, il faut déjà leur expliquer que l’on n’était pas une équipe de tournage d’un film occidental "normal" ; parce qu’évidemment, quand on débarque à Hong Kong, on est un film occidental, or pour eux, un film occidental, c’est américain, ou ça a au moins beaucoup d’argent, beaucoup de monde, une équipe totalement fragmentée, hiérarchisée, donc une logistique qui n’est pas du tout la leur, mais dont ils voient très bien qu’il y a un parti pécuniaire à tirer assez important. Il faut donc qu’ils comprennent que "ce n’est pas comme ça qu’on va faire", que nous, si l’on vient, c’est au contraire pour tourner à leur manière… faire passer ce message n’est déjà pas chose simple. Ensuite, il y a leurs mauvaises habitudes, qui sont par exemple le fait que les gens sont très peu payés, donc en surnombre. Le problème qui survient alors, c’est que si l’on retire des éléments, ils ne savent plus travailler. En France, comme le travail coûte cher, et donc que les gens sont bien payés, ces derniers ont l’habitude de faire plein de choses par eux-mêmes, puisqu’on presse souvent les équipes au maximum, du coup tout le monde sait un peu tout faire et tout le monde fait un peu tout ; ça c’est vraiment la grande qualité des équipes françaises. A Hong Kong, on a l’habitude de métiers très "cloisonnés", et chacun doit apprendre à travailler avec les autres.

Orient-Extrême : Si vous avez tourné à la mode Hongkongaise… cela veut-il dire que vous avez enregistré les dialogues en post-production ?
Olivier Assayas : Non, non, non, du tout. L’esthétique est la mienne, de bout en bout. Mais l’on a néanmoins dû employer un perchman hongkongais, et il est évident qu’il y a une culture de l’enregistrement en son direct, qui est bien moins sophistiquée qu’en France (1). Ca a un peu grincé ! Il n’y a là-bas pas beaucoup de bons ingénieurs de son direct. Je voulais certains noms connus, qui n’étaient pas disponibles à l’époque, et j’ai donc amené mon ingénieur du son français ; là-dessus on m’a conseillé tel ou tel perchman, qui sont des pointures, mais ne sont pas du tout du niveau de nos perchmen à nous.

Orient-Extrême : Pourquoi la seconde partie de Boarding Gate se situe à HK ? On pense un peu au Lost in translation de Sofia Coppola [photo à gauche, à droite, Irma Vep] : la fuite du personnage de Sandra aurait pu se faire dans n’importe quel pays lointain…
Olivier Assayas : C’est, au contraire, l’inverse ! Pour moi c’est la première partie qui pourrait se passer n’importe où, dans n’importe quel pays occidental, tandis que la fin ne pouvait se passer qu’à Hong Kong, parce que c’est une sorte de plaque tournante capable de nous envoyer n’importe où en Chine, comme elle le fait avec le personnage de Sandra. Hong Kong, en tant que lieu de passage riche, moderne, lieu de trafic et de circulation entre l’Asie et l’Occident, était à mes yeux le seul décor possible. Donc non, la seconde partie de Boarding Gate n’aurait pu se passer littéralement nulle part ailleurs.



Orient-Extrême : C’est principalement pour ça que vous avez tourné à Hong Kong ?
Olivier Assayas : Disons d’abord que Hong Kong, c’est une ville que je connais depuis très longtemps, et que j’aime beaucoup, que je trouve incroyablement photogénique, ça faisait vingt ans que j’y allais en me disant "il faut que je tourne là-bas"… donc c’est une ville qui m’inspire, mais je n’avais simplement pas d’histoire, de schéma, qui m’y envoyait jusque là.

Orient-Extrême : Vous attendiez un sujet ?
Olivier Assayas :
J’attendais un sujet, j’attendais une évidence, qui m’impose le choix de Hong Kong comme lieu de tournage. Parce que je trouve que le biais de vouloir tourner dans une ville parce qu’elle est photogénique est grandement insuffisant. Il faut qu’il y ait une histoire, qui à un moment donné m’y amène, inconsciemment, dans un mouvement naturel ; et c’est avec Boarding Gate que la chose s’est manifestée. Hong Kong, est aussi un lieu qui m’inspire en tant que décor de fiction, à cause en partie de sa nature de lieu de passage.

Orient-Extrême : Il y a aussi son architecture…
Olivier Assayas : De ce point de vue là, c’est une des plus belles villes du monde ; du point de vue de l’architecture moderne, c’est spectaculaire. Mais vraiment, au-delà de ça, il y avait dès le départ cette idée de lieu qui produit une sorte de mouvement centrifuge et qui va nous propulser inévitablement quelque part, sans que l’on sache où.

Orient-Extrême : Quand j’ai avancé l’idée d’un Hong Kong pouvant être remplacé par n’importe quelle ville, à la manière du Tôkyô de Lost in translation, c’était surtout pour amener une autre question que je me suis posé devant Boarding Gate, toujours au sujet de Hong Kong : plus loin dans le film, j’ai songé à l’hommage à l’actioner (2) traditionnel HK, surtout en voyant ce plan, identique à celui qui ouvre le Killer de John Woo.
Olivier Assayas : Lequel ?



Orient-Extrême : LE point de vue sur la baie de Hong Kong.
Olivier Assayas :
Ah, de derrière ! Oui. Non, à aucun moment je n’y ai pensé. Vous savez, j’ai passé beaucoup de temps dans cette ville, j’y ai tout de même, sinon vécu, passé de solides moments ; et c’est vrai qu’il y a cette route de crêtes, qui la surplombe, c’était pour moi la plus belle vue sur la ville. Et je me souviens, c’était le dernier jour de tournage, je cherchais un plan, j’avais cette lointaine image en tête, et j’avais besoin de la retrouver, parce qu’elle me hantait.

Orient-Extrême : Donc c’était purement fortuit. De toute manière, vos scènes d’action se distinguent beaucoup trop de la manière HK, mais j’avais besoin de savoir. Dernière(s) question(s) : on parle de vous comme l’un des premiers Français à avoir fait la promotion du cinéma asiatique dans les années 80. Auriez-vous quelques anecdotes à propos de cette époque, qui illustrerait la manière dont le cinéma asiatique était perçu ? Avez-vous le sentiment que le regard du public français a changé depuis ?
Olivier Assayas (songeur) : Eh bien il a changé fondamentalement, le rapport du public français, puisqu’à l’époque, ce rapport-là n’existait même pas ! Moi, je suis allé à Hong Kong en 1984, l’année où j’ai réalisé avec Charles Tesson un numéro spécial des Cahiers du Cinéma ; on avait découvert avec Marco Muller [à présent le patron du festival de Venise, NDLR], qui avait été le premier à réaliser une rétrospective sur le cinéma chinois à Turin en 1981. Avant, personne ne savait même que le cinéma chinois existait, on en avait des bribes, des fragments, des ovnis qui passaient par là de temps en temps, mais personne n’avait la moindre idée de comment tout cela se structurait, quelle était la place du cinéma indépendant, le potentiel de ce cinéma sur le marché international, etc. 1981 à Turin, c’est le point de départ d’un début de conscience de l’existence d’un cinéma asiatique en Europe. Le temps que ça rentre dans le cortex… on commence à réaliser qu’une nouvelle vague se forme, une nouvelle vague composée de Tsui Hark [photo de gauche ci-dessous], Ann Hui (3) [photo de droite ci-dessous], Allen Fong (4), des gens de cette génération-là, 1982-83… Boat People, The Story of Woo Viet [deux films de Ann hui, NDLR]… les tout premiers Tsui Hark, très peu vus…



Orient-Extrême : Comme L’Enfer des armes ou antérieurs ?
Olivier Assayas : L’Enfer des armes, oui, tout à fait ! Ce film-là, je l’ai vu – pas au cinéma, vous pensez bien qu’il n’était pas sorti – en VHS, dans une édition qui avait été publiée par Christophe Gans. C’était bien avant que je rencontre Tsui Hark, toujours en 1984. Bref, il y avait des signes annonciateurs. On voyait se poser des jalons. Des gens de Libération organisaient un festival du film d’Arts martiaux hongkongais ; on entendait les noms d’un certain Liu Chia-Liang (5), d’un certain Chang Cheh (6)… mais ce n’était qu’un début, tout restait à faire. On a donc, avec Charles Tesson, établi une sorte de cartographie, découvert tout ça, rencontré les cinéastes, on leur a parlé, envoyé des films, donné des conseils… à la même époque, en France, on avait une carte blanche aux Ursulines (7), pendant deux semaines, pour passer des films hongkongais ; on y a passé des choses littéralement invraisemblables, qui n’ont plus jamais été montrées ailleurs qu’à Hong Kong, et parfois on était à tout casser cinq dans la salle. C’était ça, la situation du cinéma asiatique en France, à ce moment-là. Aujourd’hui, ça n’a plus rien à voir : le succès du DVD aidant, la visibilité du cinéma asiatique est excellente, ses succès commerciaux à l’étranger et sa reconnaissance dans les festivals sont impressionnants, il est à présent reconnu comme une part importante du cinéma mondial ; donc ça n’a plus rien de comparable.

Orient-Extrême : Mettons de côté les journalistes, ou les festivaliers, qui n’ont pas attendu les années 80 pour dire du bien du cinéma asiatique, et parlons du public. Vous avez le sentiment que du point de vue de l'influence du cinéma asiatique sur lui, ce n’est que le début ?
Olivier Assayas :
Non, je pense davantage que nous sommes à un niveau d’étiage, comme on dit. Le cinéma asiatique est "agrégé" si vous voulez au cinéma international, et il est devenu un objet d’études, de réflexion, il y a un cinéma populaire, un cinéma d’auteur, et les deux sont visibles à l’étranger. Donc, si vous voulez, le cinéma asiatique à l’avenir existera dans la mesure où il produira des films qui auront le niveau d’une circulation internationale du cinéma. Moi je suis un observateur neutre et optimiste du cinéma de Hong Kong et de Taipei, et je n’ai pas l’impression que l’on soit, ces temps-ci, au cœur de l’activité de ces industries. L’âge d’or est passé ; les circuits de cinéma, ils sont désormais ailleurs... en Corée du sud, et en Chine populaire, par exemple.

Orient-Extrême : Merci pour vos réponses.

Propos recueillis par Alexandre Martinazzo

Notes :

(1) La plupart des films hong-kongais enregistrent leurs dialogues en post-production, en partie à cause, dit-on, des bruits assourdissants de la ville...
(2) Terme anglais désignant le film d'action hongkongais.
(3) Réalisatrice de la nouvelle vague chinoise. On lui doit, ces dernières années, les très jolis July Rhapsody et The Postmodern life of my aunt (avec Chow Yun-Fat).
(4) Très discret et rare réalisateur de la nouvelle vague chinoise, dont il a été l'un des "leaders". Il a gagné trois fois le prix du meilleur réalisateur aux Hong Kong Films Awards, pour seulement cinq long-métrages réalisés.
(5) Réalisateur hongkongais de films d'art martiaux, depuis les années 70 (Les 8 diagrammes de Wu-Lang, La 36e chambre de Shaolin...). Avant d'être réalisateur, il était maître en Art martiaux.
(6) Réalisateur, figure majeure du cinéma d'Art martiaux hongkongais (Golden swallow, Blood brothers, Le Temple de Shaolin).
(7) Studio des Ursulines, 10 rue des Ursulines, 75005 Paris.

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