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FESTIVAL INTERNATIONAL DU FILM COURT DE CLERMONT-FERRAND - LIVE REPORT

Du 26 janvier 2007 au 03 février 2007

Prendre le train pour Clermont-Ferrand (1), un matin d’hiver, c’est un peu comme aller dans le Finistère, sans l'eau. Les trois heures et demi qui séparent la cité auvergnate de la capitale se résument à la traversée d’un désert écrasé et uniformément blanc. Nous sommes le lundi 29 janvier 2007, l’hiver nous accueille à l’arrivée en gare, mais pas le temps de s’apitoyer sur son sort : le Festival international du Film Court bat son plein depuis déjà trois longues journées, et le programme de cette journée ne manque pas de couleurs. Du reste, la décision de la rédaction de débarquer le 29 n’est pas fortuite : il s’agit là du jour d’ouverture du marché du film. Parce que oui, ils en ont un, eux aussi.

Et beaucoup d’autres choses, eux aussi. L’incrédulité, commune à la majorité des non-initiés selon un des organisateurs du festival, cède rapidement la place à l’admiration : Clermont-Ferrand, affable ville donnant l’air de se foutre royalement des majestueux volcans en sommeil pas loin, et flanquée d’une longue avenue centrale réservée à la seule circulation poussive d’un tramway rouge (comme en Autriche !) rappelant les meilleures heures du soviétisme, est, le temps du festival, une cité internationale. Sur le chemin, des bancs de Coréens filent droit en essayant de ne pas se vautrer sur le verglas, des Espagnols font des blagues, des Américains cherchent l’aéroport. Et tout ce petit monde s’unit dans une ferveur générale en plusieurs endroits, la Maison de la Culture, le gymnase réquisitionné pour l’occasion, des amphithéâtres estudiantins, et autres salles plus ou moins réputées du coin. Les questions des newbies ne manquent pas, mais tout cela semble très organisé. Après tout, au bout de vingt-deux ans (car il s’agit de la 22e édition), tant de professionnalisme n’a rien d’étonnant.

Pourtant on demeure étonné, pendant quelques heures, avant de se faire, en festivalier routinier, au train-train des programmes et aux nuits maigrelettes. Ignorant le fait que le festival a fait partie des premiers promoteurs de l’animation nipponne dans les années 80, ou encore des premiers à avoir cru au numérique, l’on part sceptique à la rencontre d’une poignée de courts-métrages certainement bien gentils, mais que leur incontournable non-viabilité financière condamne à l’ombre populaire. Pour être franc, un passage dans l’univers du festival ne modifie pas fondamentalement cette vision des choses : le jour où l’on l'on diffusera en salles et à la télévision le dernier court-métrage avec Nicole Kidman n’est pas prêt d’arriver ; aucune utilité, pas assez de place pour mettre de la publicité au milieu. Simplement, Clermont-Ferrand est, pendant dix jours, un défenseur spectaculaire de la (courte) cause, rivalisant en professionnalisme avec les festivals les plus prestigieux, proposant un passionnant choix d’œuvres prometteuses, accueillant en son marché (photo ci-dessous) des distributeurs, producteurs, auteurs de nombreux pays…y compris asiatiques, bien évidemment.

Le Japon, représenté principalement par le distributeur OpenArt (www.open-art.tv) ; la Corée du Sud, par Indiestory, société de production soutenue par la Kofic (www.koreanfilm.or.kr - équivalent de notre CNC) ; Hong-Kong, Taïwan et la Thaïlande, absents du marché mais bien présents au programme. Seule la Chine brillera par son absence.

Orga très pro (en dépit des articulations gelées par le froid) ; affiche très belle (une illustration de Rosto que les responsables du festival se sont empressés d’imprimer sur les sacoches officielles) ; gens très bien ; salles très propres ; des Japonais assis par terre, ça et là, émouvant ; une salle de presse mélangeant habilement café serré à 120% et sucettes désarmantes ; cocktail intrigant.

Day One

Passée une séance d’assimilation bête et méchante du plan de la ville et du fonctionnement du programme du festival, la cinéphilie crie famine : il est 16h, et la première projection intéressant OEx va commencer. Et pas n’importe où : au Petit vélo, petite salle que cache sans peine une petite rue, qui diffuse en effet le programme S2 du cycle "Super-Héros". Super héros ! Pas très asiatique. Pourtant, deux titres retiennent notre attention : KOD, film thaïlandais et bête, et Ryûsei-kachô, film japonais et pas mieux.

Kod, de Saniphong Suddhiphan, 2005.

First things first. Sorte de Citizen Dog du pauvre, avec la même chambre kitsch (le ventilateur remplaçant le fer à repasser), le même décor polychrome, et le même héros candide affublé des mêmes parents paysans, KOD (photo ci-dessous) fait au début très peur, se donnant des airs de cover movie sans utilité. Mais on se rend compte rapidement qu'il n'en est rien : lorsque la musique du générique de l’anime culte des années 70, Uchuu senkan Yamato, accompagne l’image, rien ne va plus, ou plutôt tout va subitement mieux. KOD est un hommage aux sentai (2) des années 80, tels Bioman ou Power Rangers, racontant les mésaventures d’un brave gars économisant l’argent qu’il gagne en travaillant à l’usine, pour offrir à ses parents une belle maison, et enfin marier sa douce. Mais voilà : ladite usine appartient à un fourbe vilain, ce qui explique la combinaison grotesque de notre jeune héros ; et l’issue du court-métrage ne peut qu’être le triomphe du bien. La scène où la troupe des "Super Rangers", décidant d’attaquer les "Méchants", s’en prend au pauvre héros (dont c’est le tour de garde) à violents coups de batte, est absolument hilarante. La déconstruction du genre par un fan se retrouve dans la réalisation, très fidèle aux canons visuels de l’époque, ne signalant ouvertement sa nature d’hommage qu’à la fin lorsque se fait entendre un air de pop thaïlandaise insupportable. On réalisera par la suite, dans un entretien, que les deux films thaïlandais en compétition ont le même producteur…

Ryûsei Kachô, de Anno Hideaki, 2003.

Ou… le plus sérieusement du monde, une des fondamentales raisons de la venue d’OEx au festival ? Un peu, oui. Parce qu’Anno Hideaki. Comment éviter le moindre film, ou plutôt le moindre produit enfanté par le cerveau malade de l’otaKing de la Gainax qui nous a fait aimer l’animation des années 80 avec le cultissime Gunbuster ? Ici (photo ci-dessus), Anno, également réalisateur de géniaux films live à ses heures (Shiki-jitsu), refait son Love & Pop (3) : il prend sa DVcam, et film frénétiquement, dans tous les sens, monte pareil, dans toutes les directions. L’incrustation d’images 3D à deux yens revendique son origine : en racontant cette histoire d’impassible salaryman quadragénaire (génial Suzuki Matsuo) réputé dans le métro pour toujours se trouver un siège libre, jusqu’au jour où lui tombe dessus la sexy Automatic Maria (!), elle aussi killeuse de places libres, et ex-fan de l’époque où notre grisonnant héros était une star du glam-rock… on l’a compris, ça va être kitsch et décomplexé, comme l’animation sait l’être brillamment. Ainsi, sa lutte entre un fonctionnaire liseur de mangas et une brune bimbo à gros nibards (obsession numéro 1 de l’otaque) pour la possession d’un siège de métro (obsession numéro 1 du Japonais) prend des airs de duel biblique tout à fait amusants. La déconnade est totale, en témoigne le générique de fin, chantant (mal), ou encore la gentille moquerie du visual kei (4). Le résultat, inoffensif et foutraque, s’apparente davantage à des vacances qu’à une énième obsession du Maître – pour ce que ça a dû lui coûter… Mais Anno n’étant pas du genre à filmer sans rien dire, il se targue, en bon geek, d’une critique de la société moderne où chacun, plutôt que de jeter un œil à ce qui l’entoure, préfère asseoir son cul sur un vulgaire siège de métro et plonger le nez dans un manga ou son téléphone portable, échappatoire des effrayés de l’existence.

Fin du programme S3 du cycle Super-héros : Las Superamigas contra el Profesor Vinilo (en d’autres termes "les Superamies contre le Pr. Vinyle"…) de Domingo Gonzales, film espagnol totalement décomplexé, bourré de bonnes idées, et doté d’un méchant voué à la postérité, et que l’on peut considérer comme le meilleur du programme. Le rapport avec l’Asie, demandez-vous ? Eh bien, euh… la japonaise Momoyo Miya, une des trois Superamies qui se battent en petite tenue contre le Mal, et plus précisément le canon des trois. Pensez bien que votre dévoué envoyé spécial aurait ramené de son périple une interview de la demoiselle si elle avait daigné faire le voyage… (sic)

21 heures. Une série de courts-métrages du cycle Labo commence dans le silence le plus complet… vite brisé par les rires que provoque la vue des différents chiens de Birds, flottant en l’air, et au ralenti. La compétition Labo, dont le programme est assez contestable (des films n’ayant rien d’expérimental y trouvent leur place, plutôt que d’autres films extérieurs au cycle Labo, alors qu’ils sont bien plus expérimentaux), contient autant de bon, comme le suédois Linerboard, que de mauvais, comme l’insupportable Rewind tape. Le japonais Sôgiya ni natta otoko fait partie du premier groupe.

Sôgiya ni natta otoko, de Shibue Shohei, 2006.

Ou littéralement "l’homme qui devint croque-mort". Un décor unique ; une chambre japonaise traditionnelle, avec tatamis et mobilier réduit au minimum, et vue sur le néant, noir, abondant. Un Japonais dedans ; petit, semblant un pantin dans une maison de poupées. Brusquement, un regard énorme remplace le vide, un regard de géant(e), qui plonge sa main frénétique et rageuse dans la pièce ouverte, dont le pauvre occupant fuit se cacher, et l’on ne doute pas alors que c’est la maison de poupée qui est minuscule, et non l’inverse. L’assimilation de la signification de ce spectacle muet et déroutant n’est dans les premières minutes pas aisée : Shibue cache bien son jeu, faisant tout d’abord passer sa bête féroce dévoreuse de tatamis pour une Sadako-like (5) (avec sa main sans ongles grattant le plancher) ; puis pour Dieu, ou plutôt un des nombreux dieux shintô, dont la communication avec les mortels aurait été coupée… il n’en est rien, bien entendu. Révélant à mi-chemin son propos (le deuil de la personne aimée), le court-métrage gagne en puissance évocatrice ce qu’il perd en mystère. Le deuil : l’être mort, diminué (lilliputien bien habillé de la pièce microscopique), qui n’existe plus que dans la mémoire des gens, ou, pire, en légume pourrissant, assiste à l’impuissance hurlante de ses proches (l’œil géant écarquillé, la bouche géante laissant échapper une vocifération de douleur). Encadré et souriant comme "avant", le défunt reçoit avec sagesse le double-kick que le vivant lui envoie pour surmonter le deuil ; au loin, il part. Mais pas vers le noir ; vers la lumière. Belle et sensible démonstration de savoir-faire d’un jeune cinéaste que l’on espère voir au format long…

Cloudy Rainy, de Kwon A-Run, 2006.

Autre film asiatique du programme L2, sud-coréen cette fois-ci, Cloudy Rainy est utile en cela que, combiné à Sougiyani natta otoko, il met aisément en valeur la diversité créative du cinéma extrême-oriental. Ici, point de Bangkok kitsch, d’otakus hystériques, ou de deuil allégorique ; bienvenue à Pikachuland (oui, on sait, ce n’est pas japonais). En témoigne le sujet : deux jeunes coréennes, mignonnes, un peu paumées, s’ennuient dans un grand intérieur épuré, balancent leurs jolies jambes dans l’atmosphère, jouent avec l’eau parce qu’avec l’océan à côté, l’eau, ça ne manque pas. Un film, non, un diaporama tout à fait féminin, peut-on dire, évoquant la série de photos d’une étudiante en photographie un peu renfermée ayant la mauvaise habitude de prendre des stupides photos d’elle. Cette stupidité devenant la base de la démarche ; la démarche en faisant, paradoxalement, une futilité passionnante. Les Coréennes sont-elles des sauvageonnes ? Naturlish. "Si je sèche encore un peu, je vais finir par voler", dit l’une d’entre elles. En tout cas, voici la morale de l’histoire : lorsque les Coréennes s’ennuient, elles deviennent folles.

Day Two

Le deuxième jour, précédé d’une nuit assassine comme prédit plus haut, s’ouvre sur une température plus clémente, une brise de fin d’hiver, et… un programme moins passionnant. Expérimentons… une conférence de presse conjointe, à 15h00 heure de Stockholm, au sujet, entre autre, d’un film japonais pourtant mémorable : Doron.

Doron, de Hirabayashi Isamu, 2006.

Doron, huis-clos absurde, met en scène une sorte de casting de boys band, avec trois messieurs bien austères attablés, et face à eux une succession de braves jeunes pas très dégourdis, du moins jusqu’à l’arrivée d’un jeune homme capable, après avoir bu une gorgée de jus de gingembre, de se transformer en boite en carton, voire en bombe à retardement. L’absurde est le mot, et l’influence première du jeune cinéaste évidente : c’est Tsutsumi Yukihiko, le réalisateur du très populaire feuilleton télé Trick ; on retrouve ici le même montage elliptique, les mêmes sons glucoses revenant accompagner chaque rebondissement ou chute ; et une photographe apathique prenant des poses acrobatiques évoquant le personnage de Nakama Yukie. Cela fait à la fois la force et la principale faiblesse du film : dans un sens, pour un film tourné et monté en moins d’une semaine pour moins de 50 000 yens (env. 360 euros), Doron est un élève indéniablement doué ; mais Hirabayashi peine un peu à se trouver un style, et à la fin lui répond l’inévitable "et alors…". On pardonnera à ce divertissement décalé ce recopiage stylistique en règle pour son efficace illustration de la bombe (H ?) comme moyen de persuasion…

Face à un ovni pareil, les animateurs (français) de la conférence, qui ne connaissaient de toute évidence pas grand-chose à la pop-culture nipponne, ont eu bien du mal à poser la moindre question pertinente. La question de l’absurde dans le film et dans la culture nipponne créa par exemple le même genre de flottement que lorsqu’un journaliste demande à Kitano la signification de l’océan dans son cinéma, et que ce dernier répond qu’il met l’océan dans ses films parce qu’il aime bien. Pas de réponse. Les raisons de l’absurde à trouver dans la liberté et la personnalité qu’il insuffle à un film ? Interprétation typiquement occidentale. La distributrice, face aux questions française, feint l’incompréhension. Pourquoi le gingembre ? Parce que. Pourquoi tout ça ? Pourquoi pas ? De toute façon, le réalisateur est en train de tourner des pubs à Tôkyô et n’a pas trouvé le temps de venir dire bonjour, lui non plus. Alors pourquoi se donner ce mal ?

16h, conférence donnée par Cartoon Network au Marché du film. En mémoire de la gentillesse désemparée du représentant de la chaîne qui a fini son exposé en cinq minutes chrono (et des cadeaux qu’il a donnés au public à la fin), Orient-Extrême n’émettra aucune critique négative de cet événement. Mieux à faire : parler de la programmation internationale.

19 heures, la nuit et le froid sont tombés. La salle Vian passe le programme international I9, une série de cinq films inégalement surprenants. Le premier qui nous intéresse est bien entendu le hong-kongais Wasted… qui porte assez bien son nom.

Wasted, de Hui Hok-Man, 2006.

Le titre français choisi pour l’occasion, "Lessivé", parait très rapidement tout à fait incorrect : le film (photo ci-dessous) ne met pas en scène des ados au bout du rouleau, mais au contraire des ados ne croyant plus en rien, dans un monde qui leur donne tout à fait raison. La traduction littérale est la meilleure : gaspillé(e) ; la jeunesse. Car il s’agit d’un récit de lycée tout à fait commun pour quiconque est un peu connaisseur du cinéma de HK, voire d’Extrême-Orient, où les cachotteries sanglantes entre élèves en uniformes se ressemblent quelque soit le pays. Un gang de cancres castagneurs, un têtard à hublots brimé, un élève fumeur de cannabis observant ce petit monde : on prend les mêmes et on recommence. Sauf que Hui a certainement eu dans l’idée de faire encore plus pessimiste que ses confrères : en inscrivant ses lycéens dans une ambiance de fin de tout, de peur des gros bras, de photos des Twins (6) sur les casiers certainement vides, le cinéaste précipite son petit monde vers une issue doublement fatale et doublement logique, dont le tragique est renforcé par l’effet – ou plutôt l’absence d’effet que la nouvelle provoque sur les lycéens "survivants". Même les années 80, c’était mieux !, semble t-il dire. On est bien à Hong Kong.

Dans le reste du monde : mention à Bitch, film américain qui achève cette projection sur une note trash absolument délectable, ou l’histoire d’amour idyllique de Bitch, gros thon antisocial et de Fucker, gros bâtard aussi détestable qu’elle. La victoire de l’iconoclasme…

21 heures, à l’autre bout de Clermont : le programme international I10 passe dans sa sélection un autre film de Hong Kong, Upstairs... aussi déprimant que le précédent.

Upstairs, de Chow Kwun-Wai, 2006.

Upstairs (photo ci-dessus) plonge rapidement le spectateur dans le métro de l’ex-colonie britannique, où, comme dans tous les métros du monde, chacun regarde son prochain en coin, dans le reflet des vitres, derrière ses lunettes. Un couple tout à fait charmant – canon asiatique – considère, amusé, un passager parlant tout seul, avant de réaliser qu’il parle à son oreillette. Blague gratuite ? Du tout ; dualité de la folie et de l’intégration sociale. Upstairs est un film sur la folie, celle plutôt douce d’un jeune homme qui cache sa pathologie à la fille qu’il aime… sa voisine du dessus. Chow filme à la DV le Shenzhen nocturne sous un angle très réaliste – son sujet aurait autant pu donner un film des frères Pang. Ici, au contraire, en plaçant un environnement sans histoire, une grand-mère aimante (géniale scène du rouleau de papier toilettes) et les médicaments du héros dans le quotidien du repas, il relativise la folie, démarche qui donne un charme tout particulier aux mignonnes scènes de couple qui suivent. Mais dans la grande tradition du héros tragique hong-kongais, notre brave frappadingue pouvait-il tourner autrement que mal ? Brusquement, le cinéaste fait basculer son atmosphère dans la paranoïa autodestructrice, où "qui naît pauvre demeure pauvre", où le réel n’est pas celui que l’on croit, et où Leslie Cheung chante avec émotion le générique de fin. Louable, mais bien trop long pour qu’on lui pardonne une telle inégalité.

Le programme I10 du cycle international s’achèvera de toute manière, lui aussi et davantage cette-fois, sur un court-métrage long (quasiment une demi-heure) qui fera oublier tout le reste (même le jouissif True love) : Le Dernier chien du Rwanda, de Jens Assur, autre film suédois avec Reine Brynolfsson, le protagoniste du déjà très touchant Linerboard. Une Suède en petit comité, mais en forme à ce 22e festival du film court ? Ce qui est certain, c’est que Rwanda, qui a remporté le grand prix à l’issu du festival, est un très, très grand film, dont on regrette seulement qu’il n’ait pas duré assez pour sortir au cinéma (techniquement, plus de soixante minutes). Incroyablement riche en images pour un court (les questions sur son financement ne manqueraient pas), interprété par deux acteurs brillantissimes accompagnant de leurs silences angoissés la quasi absence de musique, Le Dernier chien du Rwanda est un film brut qui évoque le Salvador de Oliver Stone, et en dit plus sur ces guerres que le trop hollywoodien Blood Diamond. Belle leçon de narration.

Ainsi se clôt un deuxième jour aussi riche en impressions fortes que le précédent. Le troisième ou plutôt la dernière demi-journée, ne sera pas en reste non plus…

Day Three

Notre dernière journée de couverture de l’événement commence par l’interview chaleureuse de Nikorn Sripongwarakul et Tanwarin Sukkhapisit, les deux réalisateurs du second film thaïlandais du festival, In the name of sin.

In the name of sin, de Nikorn Sripongwarakul et Tanwarin Sukkhapisit, 2006.

Le décor est vite posé : un lycée, exclusivement masculin, il y en a encore (photo du minet ci-dessous) ; un prof de mathématiques, un peu coincé, un peu efféminé, un peu gay – lui aussi exclusivement masculin – et ayant peur de perdre son travail pour cette raison ; un élève, jeune et frais, et gay… à moins que ? Prenez ces histoires de petites blondes qui font tourner la tête de professeurs sexuellement frustrés avant de leur faire perdre tout ce qu’ils ont, remplacez la petite blonde par un minet thaïlandais : avec très peu de moyens, un maniement approximatif du vocabulaire cinématographique, mais une sincérité kawaii, Tanwarin, le principal réalisateur, également scénariste et acteur principal, met en scène sa propre aspiration à l’amour libre et reconnu comme tel. Au début, un score digne de Côte ouest accompagnant les gazouillements bucoliques de nos deux amis, on prend peur. Puis In the name of sin révèle lui aussi sa véritable identité, celle d’une peinture de la confiance, en soi comme en l’autre. C’est toujours aussi approximativement fichu, mais jamais racoleur et, au final, plutôt plaisant.

Fort de ce visionnage en cinémathèque (7) quelque peu mouvementé, l’on part à la rencontre des deux auteurs, dans la salle de presse du festival. Pour lire l'interview, cliquez ici.

Il est question, dans notre critique du film thaïlandais, de "kawaii" – d’un certain genre, certes. Les lecteurs réguliers d’Orient-Extrême auront peut-être remarqué que le terme (plus qu’un terme, un phénomène) occupe une place importante dans le langage et le cœur de la rédaction. Quoi de mieux, avant de quitter Clermont-Ferrand, que le visionnage d’un film intitulé carrément Kawaii, par un bleu après-midi ? Kawaii, un film… taïwanais.

Kawaii, de Hsia Hsao-Yu, 2006.

Pour ceux qui n’auraient pas encore compris, "kawaii" est un adjectif japonais signifiant à peu près "mignon". A peu près parce que le terme est cent fois plus présent dans le quotidien nippon que son équivalent français chez nous. Tant et si bien qu’un Taiwanais en fait un film, narrant plusieurs destins qui se croisent dans l’ex-Formose : principalement celui d’un chauffeur de taxi qui abandonne sa petite amie pour effectuer une longue course ; et celui du couple qui le paye pour ladite course, composé d’une belle Taiwanaise amoureuse et d’un Japonais blond en cavale. La tonalité du film est douce-amère ; en voyant la fin, on ne serait pas étonné que le réalisateur ait fait ce film pour en finir avec sa lubie du Japon, artificiel(le). Alors où est le kawaii ? Mais c’est bien simple : dans ce Tôkyôïte blond qui ressemble à un mexicain ; dans la photo d’une fiancée souriante sur fonds de cerisiers ; dans les bulles de savon que fait une villageoise ; dans son rapport au destin très romantique (on pense aux Anges déchus) ; dans cette Taiwanaise portant un chapeau trop grand ; dans l’improbable mouton (photo ci-dessus) ; et, surtout, dans la couleur et la modernité qui baignent le Taiwan moderne – cette modernité étant le principal vecteur du kawaii. Mais s’agit-il de véritables éléments kawaii ? Pas vraiment : le kawaii originel se trouve dans ces chiots récupérés par des valeureux gardes-côtes, jurant de s’occuper de ces orphelins à poils longs. Le feront-ils ? Bien sûr que non. Hsia Hsao-Yu, réalisateur de Kawaii, parait ne vraiment plus croire en Le kawaii justement. La preuve : à la fin, il passe au garage rock. Pas kaaaawaaaaaaaaaiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii.

Mais reprenons. Mercredi 31 janvier, milieu d’après-midi, tant de choses encore à faire, si peu de temps, pour paraphraser le Joker. Pour votre dévoué envoyé spécial, plus qu’une seule étape : deux rendez-vous consécutifs avec les grandes dames des deux boites de distribution coréenne et japonaise précitées, Indies Story et Open Art, pour deux interviews… réalisées un peu dans le chaos du marché.

Il est dix-sept heures. Le soir tombe sur Clermont-Ferrand, qui compte les jours avant d’être replongée dans sa tiédeur quotidienne… plus que quelques uns, apprend-on. On apprendra aussi, par la suite, les grands vainqueurs du festival, parmi lesquels, en grand prix de la compétition internationale, Le Dernier chien du Rwanda – ce qui ne sera que justice, et en grand prix de la compétition Labo… le délirant Monkeylove, de Royston Tan.

Monkeylove, de Royston Tan, 2006.

Très à sa place dans une sélection Labo parfois difficilement justifiable, Monkeylove, du jeune-réalisateur-asiatique-qui-monte-qui-monte Royston Tan, est-il à classer dans la catégorie objets perdus, ou objets trouvés ?

Il était une fois un homme en costume de singe orange, errant dans les neiges de Hokkaido. On pourrait s’arrêter là, c’est déjà puissant comme concept, il faut bien dire. Le singe a perdu son cœur. On le lui a volé. Deux cages l’une à côté de l’autre, le singe demande à son compagnon d’infortune, un lapin, du feu pour allumer sa clope. Quelques bonds métalliques plus tard (ben oui, le lapin saute avec sa cage…), le singe est amoureux. Mais hors de la cage, le monde est cruel pour un homme déguisé en singe à la recherche de celle qui ne lui a laissé pour tout indice que son briquet "Made in China"… Et soudain l’amour perdu n’est plus que cette petite flamme qui vacille sous les degrés négatifs. Les jours de la semaine s’égrainent, l’homme singe erre dans la ville. Qui n’a pas rêvé d’aller s’asseoir sur une barre de feux tricolores pour regarder le monde sans s’y mêler, centré sur la douleur de l’attente ? Le singe de Royston Tan, lui, le fait. Il y a certes du pathétique, du mièvre même, dans ces micro-actes dérisoires, dans ce déguisement dégingandé, mais on peut y trouver aussi une infinie et décalée douceur.



On se laisse gagner par cette folie douce et un peu triste, qui joue d’une mise en abyme alternant Super8 et DV pour filmer tantôt l’acteur principal, Hiroaki Muragishi, vagabondant dans une neige bleuie contrastant avec son costume éclatant, tantôt Royston Tan et son équipe en train de tourner ces même image. A la fin, les deux images se rejoindront, l’homme-singe en pleurs revenant au monde des vivants, la poésie n’ayant pas de veste chaude ni de bras pour réconforter. Rythmée par la voix off de l’acteur, l’émotion poétique du film est ainsi indubitablement naïve… on est prié d’ouvrir la bouche pour gober les flocons. Monkeylove se présente comme une série d’instantanés pris dans l’attente, une sorte de haïku vidéo pour une part de cœur perdue. C’est probablement cette alliance d’une expérimentation technique hétérogène avec une poésie étrange et mignonnette qui a fait de ce film le Grand Prix du jury Labo clermontois.

Royston Tan est un habitué des silences et des voix égarées, les détails sont son petit univers familier, et ici, dans un travail proche et à la fois radicalement différent de son autre court-métrage sélectionné au Festival, DIY, où les bruits du quotidien créaient une rythmique pop, il explore le no man’s land de l’amour tendre à travers les yeux déphasés, désarmants de fraîche spontanéité, d’un homme-singe paumé au milieu de nulle part...

Conclusion

Avec un film de Singapour parlant d’un frappadingue japonais, l’Asie continue sur sa lancée. La richesse créative de ses longs-métrages a fait sa popularité à l’étranger ; comment pouvait-il en être autrement dans ses courts-métrages, alors qu’il s’agit du principal champ d’expérimentation des cinéastes en herbe du monde entier ?

Le train file vers la capitale, et la nuit charrie du décor les mêmes silhouettes décharnées et étendues désertiques. Votre humble serviteur, écrasé sous le poids des dvd de courts de tous horizons qu’on a bien voulu lui donner, ne sait plus trop où il en est – et n’a d’ailleurs qu’une envie, celle de dormir. On verra demain, et les jours d’après, bercé par les souvenirs de ces instantanés explosifs qui accoucheront peut-être, dans un futur plus ou moins lointain, de grands films populaires… en attendant l’année prochaine, pour la 23e édition de ce festival tout à fait surprenant.

Alexandre Martinazzo

Remerciements : Roger Gonin, le monsieur Asie du festival.
La critique de
Monkeylove est signée Elise Canaple, que l'auteur de ces lignes remercie au passage pour son hébergement conciliant et sa patience dévouée.

Notes :

(1) Clermont-ferrand est une ville du massif central, plus précisément le chef-lieu de l'Auvergne, qui est une région de France.
(2) Le sentai est le nom (signifiant "escadron de combat") d'un genre particulier de séries télé japonaises, mettant en scène des super héros colorés aux prises avec d'immondes salauds d'extra-terrestres. Le plus connu chez nous est, bien sûr, Bioman.
(3) Love & Pop (Japon, 1998) est le premier film live d'Anno Hideaki.
(4) Le visual kei est un versant underground du rock japonais, apparu dans les années 80, dans lequel le look compte autant que la musique à proprement parler. Il a été très influencé par le mouvement glam rock anglais, et le punk occidental.
(5) Sadako, la vilaine fille de Ring (Nakata Hideo, Japon, 1998), voyons !
(6) Les Twins sont un groupe de deux chanteuses de canto-pop fondé à Hong-Kong en 2001, encore en activité. Les starlettes, ex-mannequins encore toutes jeunes, entretiennent chacune parallèlement une carrière cinématographique (Charlene Choi étant bien plus douée que Gillian Cheung à ce jeu).
(7) La cinémathèque est un espace composé de plusieurs "cabines" de visionnage dans lesquelles on peu regarder n'importe quel film du festival lorsqu'on l'a raté en projection.

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